LE DROIT DE GRÈVE reste un
droit fondamental. Pour
autant, son exercice doit
pouvoir se faire en tenant
compte de la situation de
sa propre entreprise. Avec
ces actions et leurs conséquences, il
semble qu’une partie du personnel n’ait
pas pris en compte toute la mesure de la
situation dans laquelle se trouve la
société aujourd’hui et les conséquences
qu’elles sont susceptibles d’entraîner. »
Voilà le genre de courrier qu’on reçoit
de la part de la direction après la
première journée d’action contre la
réforme des retraites.
Je ne vous dis pas l’ambiance dans
l’usine, chez les cadres et leurs sbires,
lors des jours précédents la manif du
7 septembre. C’est bien simple, on allait fermer si les salariés se mettaient en grève.
Mais ça se sentait partout que
la participation à la journée du 7 serait importante. Devoir
bosser, pour le moins, deux ans de plus, ça ne fait pas
franchement rêver. Donc, dans les ateliers et les bureaux,
la colère était facilement mesurable et tout le monde se
disait partant pour faire grève et manifester.
Alors la direction a sorti ses armes habituelles. En premier
lieu, il y a eu des réunions d’encadrement pour mobiliser
les troupes. Il n’a pas été question de l’état déplorable des
ateliers à cause des travaux reportés et des millions qu’il
a fallu débourser pour des réparations en catastrophe.
Par contre il y a été dit et répété que la société était au
bord du gouffre et que cette grève allait l’achever. Les
cadres y ont cru. Ils croient toujours le discours de la direction générale : ils sont formés pour ça. Nous qui sommes
dans l’usine depuis bien plus longtemps qu’eux, on est
beaucoup moins crédules. D’autant que, depuis le
mouvement des retraites de 2003 et celui contre le CPE,
on a droit au même discours. Les ingénieurs se sont
montrés fébriles et en colère contre les futurs grévistes.
Comme la CGT appelait à 32 heures de grève pour
permettre à tout le monde de participer, ce syndicat a
été traité de gauchiste voulant faire fermer la turne.
Mais ça n’a pas entamé la détermination.
L’armada de chefs de service et d’ingénieurs a,
ensuite, fait la tournée des gars, par équipe et par
atelier, pour réexpliquer que ce n’était vraiment pas
le moment d’arrêter la boîte. Les prix du gaz, de l’ammoniac, l’état des ateliers, les actionnaires… Il y a
toujours quelque chose qui fait que ce n’est pas le bon
moment. On n’a jamais vu un patron dire à ses ouvriers :
« Ça y est ! Vous pouvez vous mettre en grève. » Les
discussions étaient animées. Hélas, voyant que ce
discours ne fonctionnait pas, les cadres, pas assez
proches des prolos, ont envoyé les contremaîtres pour
essayer de les calmer, mais rien n’y a fait. Même la
CFDT s’est mise de la partie en appelant à manifester
sans arrêter les machines. Pour eux, c’était de l’aventurisme que de tout stopper et le tract qu’ils ont
distribué était un morceau d’anthologie du discours
pleurnichard et pro-patron.
N’empêche que le 7, l’usine s’est trouvée bien silencieuse et entièrement à l’arrêt. Le taux de grévistes a
atteint des chiffres historiques et nombreux sont ceux
qui sont allés manifester, même des gens qu’on ne
voyait jamais revendiquer. Par contre, pour participer
à une AG après, c’est même pas la peine, les copains
préférant buller plutôt que retourner à l’usine, histoire
de se causer. Pour le 23, je m’attendais à une participation moindre, surtout qu’une grande partie des
ateliers est à l’arrêt en raison des travaux de réparation que la direction n’a pas pu décaler, mais ça
l’a fait aussi. Pour reconduire la grève, c’était une
autre histoire. À l’usine, ça ne s’est pas passé comme
dans les raffineries Total où le mouvement a
continué et où les installations sont restées en grève
entre 24 et 48 heures supplémentaires. Les gars, ici,
n’ont pas parlé de continuer le mouvement, même
si ça en démange quelques-uns, et la grève générale
n’est pas dans les esprits. Reste que pour les
prochaines journées d’action, les collègues descendront encore dans les rues, parce que bosser plus, c’est
pas leur truc…