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CQFD N°012


LE MARCHÉ DE L’EMPLOI EXPLIQUÉ AUX DÉBUTANTS

BON TICKET À L’ANPE DE BORDEAUX SAINT-JEAN

Mis à jour le :15 mai 2004. Auteur : Grite Lammane.

Diffusé actuellement à la télévision, un spot publicitaire pour l’ANPE met en scène la rencontre idyllique d’un chômeur et de son futur employeur échangeant des sourires insouciants par-dessus leurs cravates. Pour goûter aux charmes du travail retrouvé, voici une méthode testée dans une agence bordelaise.

La réalité que cachent les cravates de la pub, l’entrée de l’ANPE « Bordeaux Saint-Jean » l’exprime. Une entrée de parking d’immeuble grise à barreaux, des slogans aigris gribouillés sur les murs, un relent de pisse tenace, une porte en fer sans indication. Ni fenêtre, ni lumière dans le couloir. Le coin idéal pour réussir. La première fois, on a beau être futé et avoir bien noté l’adresse, il faut pister les habitués pour comprendre le système. Pour reconnaître un habitué, c’est facile : voûté, yeux cernés, bouche triste, calvitie précoce pour les hommes, teinture auburn avec racines grises pour les femmes, un porte-documents en carton écorné sous le bras. Quand tu en vois un, suis-le. Là, tu passes une première porte en métal. Tu arrives dans un sas coincé entre la grille d’un parking et un mur sale. Une deuxième porte, taguée. Des marches, dans la pénombre, les insultes classiques inscrites par des chômeurs écœurés sur les murs. « nique l’ANPE ! », « j’emmerde le social ! », « Aller à l’ANPE tue », etc. Une troisième porte, et paf, tout d’un coup, les néons, le bleu Leclerc des panneaux d’affichage, quatre-vingts personnes statiques, les yeux hagards, les traits tirés. Quatre-vingts personnes attendant, assises pour certaines, la plupart debout faute de sièges. Ici, tout le monde a l’air vieux, désespéré. Ne les regarde pas avec mépris, ces gens sont comme toi.

Ne perds pas de temps, cherche la file indienne, place-toi au bout et fais la queue. Car il faut faire la queue pour parler à la jeune femme debout que tu vois à côté du distributeur de tickets. Elle détient le pouvoir, il faut lui parler poliment. C’est elle qui appuie sur le bouton pour te donner le ticket. Ne t’énerve pas. Tu ne peux pas appuyer toi-même sur le bouton, des fois que tu te tromperais ou que tu casserais la machine, on sait jamais. Sois raisonnable.

Pendant que tu attends, rassemble tes idées et tes papiers. Une fois en face de la jeune femme, explique que tu as reçu une convocation, que si tu ne te présentes pas, tu seras radié, et que donc, tu te présentes car tu ne veux pas être radié, non, non, non, tu tiens vraiment beaucoup à grossir les statistiques, tu veux que l’ANPE te garde dans ses fichiers, oui, oui, oui. La jeune femme te regardera en prenant un air faussement embarrassé. Ne t’y trompe pas, les statistiques ne sont pas son problème. Non, elle, ce qui la stresse, c’est la réalité matérielle de ce hall d’accueil déjà rempli à l’ouverture. Elle te dira : « Je suis désolée mais il va falloir revenir. » Heureusement, tu auras prévu le coup. Tu ne perdras pas patience et tu demanderas sobrement, le regard neutre tendance suppliant, ta fureur bien contenue dans ton petit cerveau de chômeur qui s’est levé à 6 heures pour être là à l’ouverture : « Mais pourquoi ?
- Il y a au moins trois heures d’attente. Mais on ferme à 12 h 30.
- Je ne serai pas reçu alors ?
- Vous devriez revenir demain. »

Attention, là, il est impératif de mentir. Tu croyais peut-être que c’était facile d’obtenir un ticket. Débutant, va ! Voilà ce que tu vas faire, tu vas mentir. Tu vas dire : « Ça fait déjà deux fois que je viens, j’attendrai, je vous en prie, donnez-moi un ticket. » Devant ton air d’agneau égaré, elle craque. Elle appuie sur le bouton du distributeur, à contrecœur : ses collègues vont faire des heures sup. Dès qu’elle te tend ton numéro, saisis-le. Tu as acquis le droit de faire la queue, la vraie, celle qui conduit à un guichet. Tu es dans la place. Tu peux alors te permettre ton premier affront à l’ordre établi. Tu mets tranquillement le ticket dans ta poche, tu fais un grand sourire et tu tournes les talons. Laisse la préposée au distributeur te courir après, affolée : « Ha ! Mais vous risquez de perdre votre tour, moi, ce que je vous dis, trois heures, c’est approximatif, vous ne pouvez pas partir ! » Laisse l’ANPE tout entière médusée devant ton audace d’homme libre de disposer de ces trois heures d’attente. Quand tu passes la porte, la misère te glisse dessus, tu es étanche comme un canard, tu es pauvre et digne. Et tu vas aller boire un café en lisant un bon bouquin au bistrot du coin. Peut-être même que tu vas te payer le luxe de ne rien faire du tout, en regardant le monde. Tu es chômeur en fin de droits ou RMIste, intermittent du spectacle ou en CES. Tu survis, tu gruges quand c’est possible. Tu es libre, tu disposes de ton temps, tu disposes de toi-même. Tu fourbis tes armes. Puisque la guerre est déclarée, tu vas bientôt rejoindre les rangs de la résistance.

Publié dans CQFD n°12, mai 2004.






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> BON TICKET À L’ANPE DE BORDEAUX SAINT-JEAN
jean-hercule | 19 novembre 2004 |

je connais bien l’ANPE de bordeaux saint-jean

j’y ait passé tants d’heures à photocopier (quand la photocopieuse est en marche) les quelques preuves a fournir aux prud’hommes ; pour me faire payer mes heures dues et mon licenciement abusif de mon poste de professeur (dans un campus situé a mérignac) bref, j’y ai perdu mon temps ! Ce qui me plais, c’est qu’a l’ouverture ; dans le sas puant la pisse, il n’est pas rare de trouver un sans-domicile sous les cartons ! Sa présence, qui gêne parfois l’entrée de l’ANPE, ressemble à un clin d’oeil cynique. j’y ait passé tellement de temps, a décoler les petits carrés en plastique sur les vitres, un à chaque venue (comme ca , visuellement ; je sais combien de fois j’y suis venu) La jeune fille, des tiquets (moi je n’ai pas de chance:c’est toujours des jeunes filles de plus de 50 ans, courbées, voutées lentes à la démarche raffariniénne) Elles m’acceuille : « vous venez pour quoi » ? (sans doutes pour acheter des fraises connasse) Je prends moi même mon ticket, histoire qu’elle ne se brise pas le col du fémur dans un faux-mouvement ; et puis elle avait l’air de travailler si dur sur un petit calepin, ou elle passe consciencieusement quelques noms au stabilo… là je m’assoye, et observe : des jeunes naifs qui viennent demander une formation ; ou plus drole le financement du permis B ; je laisse la mascarade opperer : (la femme fait mine de ne pas savoir si cela peut etre financé, elle oriente vers la mission locale, le ccas, ou lache son tiket) Le peu de civisme qu’il me reste : me pousse a trouver la jeune proie du systeme, et lui dire que rien n’est plus financé, et surtout pour les diplomé qui sont censé etre employable ; et que pour le permis b, il vaut mieux ne plus y penser : et que tout le monde le sais. je leur dit que si ils ont moins de 25 ans a la mission locale existe un « cheque » de la 2em chance (mais c’est un secret, tout le monde y a droit en théorie), mais que seuls les plus miséreux y ont droit ; pour les autres c’est atelier de cv, et autre activité ludiques du mercredi aprés-midi…. C’est mon tour !, j’arrive vite (car ca passe vite au chomeur suivant, numéro pardon) je manque de m’entraver dans une plante en plastique. j’explique a le femme-crapeau : j’ai téléphoné pour une annonce anpe internet, et comme ils sont en greve, la femme (qui n’est pas en greve pour décrocher) a refusée de me répondre ! je veux donc l’adresse de l’employeur ! elle me dit « on » est en gréve : il faudra repasser, je dit qu’on m’a racrroché a la figure, que leur travail est de « mettre en relation des employeurs et des demandeurs d’emploi » (le blabla anpe) et qu’elle touche un salaire pour ca ! elle me dit qu’elles ne sont que 2 ; et que c’est pas possible. je lui fait remarquer que l’autre n’a pas l’air trés occuppée elle me dit , si :elle fait l’acceuil je lui dit, je prends sa place le temps qu’elle aille chercher l’adresse : je suis qualifié pour appuyer sur un bouton, même si c’est pas sur mon cv. Finalement, je repart avec l’adresse tant convoitée : mais je n’ai jamais reçu de réponse de l’employeur !

La prochaine fois, c’est 2 petits carrés de plastique que je décolerais ;)

jean-hercule

> BON TICKET À L’ANPE DE BORDEAUX SAINT-JEAN
Paula SERRAJENT | 28 juin 2004 |

Si le préambule pose magnifiquement ce terrible parcours à « objectif ticket », sa chute est déplorable et cyniquement déshumanisée. Car l’homme est en permanence maltraité par une société d’individuaisation à outrance et chaque acte qui pourra être sauvé contre cette individualisation est à mettre en avant.

J’aurais aimé découvrir une sortie magnifique après ce passage à l’acte salvateur : être agneau un instant. « Devant ton air d’agneau égaré, elle craque. Elle appuie sur le bouton du distributeur, […]. Tu as acquis le droit de faire la queue, la vraie, celle qui conduit à un guichet. Tu es dans la place. Tu peux alors te permettre ton premier affront à l’ordre établi. »

Nous y voilà donc, faire l’agneau pour mener l’affront. La technique est défendable, c’est une façon de vivre que de gruger sans cesse pour mieux affronter. Admettons.

Mais ensuite : « Tu mets tranquillement le ticket dans ta poche, tu fais un grand sourire et tu tournes les talons. Laisse la préposée au distributeur te courir après, affolée : « Ha ! Mais vous risquez de perdre votre tour, moi, ce que je vous dis, trois heures, c’est approximatif, vous ne pouvez pas partir ! » Laisse l’ANPE tout entière médusée devant ton audace d’homme libre […] »

L’audace de l’homme libre est donc de gruger le système, je suis plutôt d’accord surtout devant des systèmes aussi stupides qui font que de chomeur, il faut devenir agneau pour juste avoir le droit de pouvoir attendre qu’on s’occupe de vous. Soit.

Mais l’homme libre gruge aussi ses collègues du chomage et de l’attente. L’homme libre s’individualise et s’isole, devant un bon bouquin et un café - encore faut-il qu’il lui en reste les moyens - au lieu d’aller confronter avec ses compères son regard sur le dit-système. Au lieu de susciter le dialogue avec ses frères de mise-R, R comme Rmiste, R comme Rebut, R comme Rester isolé contraint et invité à le rester.

Non, décidément, je ne vois pas les choses comme cela.

Diviser pour mieux régner est donc toujours d’actualité. On le savait, on le sait. Mais inciter à s’isoler, c’est poursuivre, implicitement, cette division pour mieux régner largement colportée par les pouvoirs en place.

J’aurais invité le chômeur é-ticketé à prévoir le thermos et boire ensemble le café, dialoguer avec les autres é-ticketés sur ce drôle de système où certains - tout aussi victimes - sont des détenteurs de faux pouvoir : « Elle détient le pouvoir, il faut lui parler poliment. C’est elle qui appuie sur le bouton pour te donner le ticket. Ne t’énerve pas. Tu ne peux pas appuyer toi-même sur le bouton, des fois que tu te tromperais ou que tu casserais la machine, on sait jamais. Sois raisonnable. »

Ne sois pas raisonnable. N’appuie pas sur la machine mais pose avec tes compagnons un petit bout du problème sur la table où tu poseras aussi le thermos de café chaud : comment le chomage peut-il être supprimé sans supprimer des emplois aussi stupide que celui de la délivreuse de tickets ?

Ne prends pas tes compagnons pour des cons. Et si parmi eux, quelques uns se délectent de passer trois heures à attendre qu’on leur dise qu’il n’y a rien à en attendre de cette anpe-là, ne résume pas trop vite que tu es tout seul à trouver cela stupidement cyniquement, voire cyniquement stupide.

Peut-être alors que la délivreuse de ticket, elle aussi, entrera dans le bal démasqué et te diras : appuyez vous-même et prenez le temps da causer des choses importantes et lamentables qui s’ajoutent chaque jour dans un système qui se dit démocrate et libéral et qui se veut devenir interventionniste et carcéral.

Parfois, on réalise qu’on est enfermé dehors. Et qu’il faudrait bien en sortir par le joli chemin et non l’insupportable autoroute.

Vous dites : « Puisque la guerre est déclarée, tu vas bientôt rejoindre les rangs de la résistance. » en partant t’isoler boire un café devant un bon bouquin ? résister individuellement n’est pas mon actualité.

Dommage, vous sembliez être d’humeur incitative.

Paula Serrajent

 

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