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CQFD N° 082


Portrait de Mohammed Harbi

Une histoire algérienne

Mis à jour le :12 novembre 2010. Auteur : Anatole Istria.

Pour reprendre un lieu commun de l’histoire contemporaine française, la guerre d’Algérie est cet autre « passé qui ne passe pas » [1] . Acteur et historien de cette période, Mohammed Harbi, 77 ans, y pose un regard à la fois critique, serein et libre, loin de l’esprit revanchard et de l’instrumentalisation politique, à l’image sans doute de l’homme qu’il est. Nous l’avons rencontré chez lui, non loin de Ménilmontant.

n 1993, Mohammed Harbi écrivait dans son livre L’Algérie et son destin : « Il faut, pour le plus grand profit des générations nouvelles, tourner le dos à une histoire qui vise seulement à culpabiliser l’autre, et sécrète, volontairement ou non, la xénophobie et entretient l’anti-algérianisme. » Près de vingt ans après, le bilan est « alarmant », constate Harbi. En France, ce sont les nostalgiques de l’Algérie française qui revendiquent l’étendard des « mémoires meurtries » des pieds-noirs et des juifs algériens à l’occasion de la sortie de Hors-la-loi, le film de Rachid Bouchareb. Plus encore, c’est l’Assemblée qui vote, en 2005, une loi pour la reconnaissance nationale vis-à-vis des harkis dont l’article 4 (déclaré inconstitutionnel par la suite) prévoyait d’enseigner « le rôle positif de la présence française outre- mer, notamment en Afrique du Nord ». C’est aussi la polémique autour d’un ouvrage qui présente « une vision apologétique de l’Algérie coloniale et de l’action des militaires » [2] dont l’auteur, Patrick Buisson, président de la chaîne Histoire, est aussi connu comme conseiller de Nicolas Sarkozy. Du côté algérien, c’est un projet de loi criminalisant le colonialisme qui vient finalement d’être mis de côté en raison de « considérations diplomatiques et juridiques ». « Nous sommes toujours dans des luttes politiques qui prennent appui sur l’ histoire pour la fabrication de nouveaux mythes, commente Mohammed Harbi. Nous ne sommes pas vraiment dans l’histoire. »

Avant d’être un historien incontournable, Harbi est surtout un témoin et un combattant de la lutte pour l’indépendance algérienne. Malgré la répression qui touche son Constantinois natal en mai 1945 (voir « Le bon temps des colonies »), cette date symbolique ne constitue pas pour autant le « mythe fondateur » de son engagement dans la lutte anticoloniale : « J’appartenais à une famille possédante, j’ai été au lycée, j’ai côtoyé des Européens, je trouvais absolument inadmissible que nous [les Algériens] soyons inférieurs à cette catégorie de la population. C’est le problème de l’inégalité qui m’a poussé dans la lutte nationale. D’ailleurs, ce n’était pas simplement le problème de l’inégalité entre Européens et Algériens, mais aussi celui entre Algériens eux-mêmes, à travers les familles possédantes, dont la mienne. Cela m’écœurait profondément. Mon engagement a été aussi social. » Très tôt, au lycée, Mohammed Harbi rencontre Pierre Souyri, membre du groupe Socialisme ou Barbarie, et se forme à un marxisme anti-stalinien. Puis il fréquente des militants trotskystes et libertaires à Paris au début des années 50 : « Du fait de leur internationalisme théorique, ces militants d’extrême gauche prétendaient mieux comprendre que nous ce que nous devions faire, se souvient-il avec une pointe d’ironie. Effectivement, pour nous les choses n’étaient pas toujours extrêmement nettes, ni socialement ni politiquement. Il nous a fallu chercher un chemin. Dans nos discussions, Daniel Guérin [3] ou Michel Raptis [4] ne voulaient considérer la société algérienne qu’à travers les rapports socio-économiques. Mais celle-ci a d’autres dimensions, notamment le problème de la sécularisation qu’on n’avait jamais eu à examiner. Déjà, dans le mouvement étudiant national en France, dans les années 50, lorsque s’était posé le problème de la laïcité, c’est l’organisation avec le sigle musulman qui a prévalu, empêchant les juifs et les Européens partisans de l’indépendance de se joindre à nous. Dans les courants étatistes, le recours au religieux était très important. » Pris dans la stratégie de la lutte armée, le FLN choisit dès le départ une plateforme strictement nationaliste. « Dans l’immigration algérienne nous cherchions une convergence avec la classe ouvrière. Mais j’ai rapidement compris que cette convergence n’était pas automatique, ni du côté français ni du coté algérien. Le FLN a alors choisi de rompre avec la tradition de participer aux batailles sociales et politiques en liaison avec le mouvement ouvrier français. Pour le FLN, la lutte armée était la seule forme de lutte sérieuse. »

La guerre sanglante entre les deux courants rivaux, le MNA (Mouvement national algérien) dirigé par Messali Hadj et le FLN qui lance l’insurrection de la Toussaint 54, constitue un autre point critique auquel est confronté le camp nationaliste et sur lequel le film de Bouchareb met l’accent. « C’est une audace de parler pour la première fois dans une fiction des luttes fratricides entre Algériens, mais il manque une lecture politique de cette lutte. Personnellement, j’étais un acteur de la scission. J’ai pris parti contre Messali en raison de la résurgence du religieux chez ses militants, comme souvent dans un contexte de crise politique. D’autre part, Messali aurait pu rassembler un congrès avec toutes les fractions, mais lui aussi estimait que ses opposants devaient disparaître de la scène politique. Enfin, il prétendait toujours incarner le chef national. C’est pour ces raisons contingentes que je me suis prononcé contre lui. Par la suite, quiconque refusait le monopole du FLN devait sinon s’effacer, ce qu’ont fait pas mal d’organisations – dont le Parti communiste algérien qui avait lui-même mis en place des maquis dès septembre 1955 et qui a dû faire allégeance au FLN, – sinon être éliminé. Messali, lui, a refusé de se soumettre et la bagarre a commencé. Dans Hors-la-loi, on essaie de faire croire que la rivalité entre le FLN et le MNA a pour origine le fait que Messali était réformiste et légaliste tandis que le FLN était pour la lutte armée, mais c’est absolument faux. Messali était aussi pour la lutte armée. »

De plus en plus divergent au sein d’un FLN dévoré par les luttes de clans, Harbi voit arriver le moment de l’indépendance algérienne avec inquiétude : « J’étais entré en conflit très tôt avec le mouvement et j’étais sûr que le FLN ne pouvait pas rester uni et allait exploser. C’était un fourre-tout, il fonctionnait comme une polyarchie avec plusieurs têtes mais sans véritable direction et les différenciations sont apparues très vite. L’embryon d’État au sein du FLN s’était constitué dès le départ comme bureaucratie étatiste bien avant 1962. » Mais les propriétés industrielles et agraires, abandonnées par les colons européens, donnent au jeune pays la possibilité d’une dynamique sociale. C’est le moment autogestionnaire algérien. Mohammed Harbi se retrouve alors confronté à une contradiction majeure : « Je n’étais pas pour Ben Bella, mais quand il a été question de faire gérer le capital des biens collectivisés par les ouvriers et les paysans, j’ai servi de conseiller pour le secteur socialiste. Nous, les partisans de l’autogestion, étions coincés entre les gens d’en bas qui étaient sceptiques et méfiants vis-à-vis du pouvoir et disaient : “Tout ça c’est trop compliqué, on veut juste une augmentation des salaires”, et ceux d’en haut pour qui l’autogestion était soit un moment de répit avant l’accaparement des biens par les plus puissants, soit une étape avant de passer à l’étatisation. De fait, notre courant était extrêmement faible. Il s’est passé en Algérie ce qu’il s’est passé en Espagne en 37 : lorsque la guerre révolutionnaire dure longtemps, elle finit par détruire les mouvements sociaux. Le FLN avait détruit les syndicats (déjà laminés par Lacoste [5]) à sa manière : en les lançant dans des grèves aventureuses durant la guerre, puis en dispersant le congrès de l’UGTA (Union générale des travailleurs algériens) en 1963 et en lui imposant une direction, enfin, en les domestiquant dans l’appareil d’État. »

Le virage arabo-islamique du pouvoir benbelliste était-il inévitable ? « Peut- être avec quelqu’un d’autre que Ben Bella, qui était très religieux, ça aurait pu se jouer différemment. Ben Bella voulait que toutes les organisations reprennent le sigle musulman. L’État algérien va garder cette ambivalence avec une justice intégrant le droit coranique et l’enseignement religieux. La religion va petit à petit devenir un des paramètres principaux du débat en Algérie. » En 1965, lors du coup d’État de Boumedienne, jusqu’alors ministre de la Défense de Ben Bella, Harbi rejoint l’éphémère Organisation de la Résistance populaire, même s’il en déplore l’option stalinienne : « Je pensais, se souvient-il, qu’il restait un mouvement dans la jeunesse suffisamment fort en faveur de la sécularisation, de la libération des femmes, de la démocratie et de l’autogestion, mais, dans son ensemble, la société n’a pas tellement bougé. Là où ça a bougé, comme à Anaba, les militaires ne se sont pas gênés pour tirer dans le tas. »

Arrêté, il va passer près de huit ans en prison, où commence sa mue d’historien. Cette période de sa vie, de l’indépendance à son évasion vers la France en 1973, après une mise en liberté surveillée, devrait faire l’objet du second tome de ses mémoires [6] couvrant cette période déterminante dans l’histoire de l’Algérie, marquée par la mainmise d’un pouvoir sans partage sur le pays.

Ce n’est qu’en 1991 que Harbi pourra à nouveau séjourner en Algérie. Quand on l’interroge sur l’Algérie actuelle, les réponses de Mohammed Harbi restent empreintes d’une certaine prudence, due notamment à son éloignement, et d’un certain pessimisme : « À mon avis, l’Algérie passera par d’autres types de secousses. Il y a une classe au pouvoir qui a bloqué les issues. Les richesses accaparées sont énormes, sans compter celles qui ne sont pas exploitées. Les forces sociales ne sont pas constituées, les élites sont segmentées et le pouvoir a la possibilité d’incorporer des forces d’opposition successivement, moins pour régénérer le pouvoir que pour démobiliser les dites forces. Tout est balayé successivement. La révolte de 1988, les émeutes de Kabylie de 2001, de tout ça, il n’en reste rien. Le pouvoir digère tout. »


[1] Formule utilisée par l’historien Henry Rousso à propos de Vichy.

[2] « Les habits neufs de Patrick Buisson », 29 novembre 2009 dans le quotidien algérien El Watan. Voir aussi « L’Algérie que rêvait l’armée française », Le Monde, 22 décembre 2009, signé par six autres historiens.

[3] Daniel Guérin (1904-1988), écrivain communiste libertaire, anticolonialiste.

[4] Michel Raptis, dit Pablo (1911-1996), dirigeant trotskyste et actif soutien au FLN.

[5] Robert Lacoste (1898-1989), gouverneur général de l’Algérie jusqu’en 1958, partisan de la répression féroce contre les indépendantistes.

[6] Le tome 1 des « mémoires politiques » de Mohammed Harbi est sorti sous le titre Une Vie debout, éditions La Découverte, 2001.





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Une histoire algérienne
Ben Adeb | 17 novembre 2010 |

L’historien Mohamed Harbi relève une première erreur dans le film Hors La Loi concernant les raisons de la guerre fratricide entre le MNA et le FLN. Il y en a une seconde. Dans le film, l’un des protagonistes explique l’interdiction édictée par le FLN de fumer ( et a fortiori de boire de l’alcool) pour les travailleurs algériens en France par le fait que cela reviendrait « à payer des taxes à l’Etat français ». L’interdit était d’origine religieuse, et le braver a pu valoir à certains d’assez horribles mutilations. La scène inaugurale du film est une « ellipse » cinématographique. Elle concentre sur un moment et dans un espace, des événements qui se sont déroulés à Guelma et à Sétif, sur plusieurs jours. « Au premier rang, un scout algérien brandit le drapeau vert et blanc frappé du croissant et de l’étoile rouges. Soudain, une traction s’arrête en travers de la rue, un homme, chapeau et costume, en jaillit et tente d’arracher l’étendard des mains du scout qui résiste. L’homme sort un flingue et tire sur le gamin. C’est le début d’un déchaînement de violence aveugle qui plonge la ville, surtout les « indigènes », dans un effroyable bain de sang » écrit Iffik Le Guen (12.11.10). Il n’y a pas eu de traction à Sétif. Nous pouvons partager la visée finale de l’article d’Iffik Le Guen ou celle du film de Rachid Bouchared, à savoir que la colonisation fut un crime et que la lutte légitime pour la libération et l’émancipation du peuple algérien fut une tragédie. Mais, mettant nos pas dans ceux de Mohamed Harbi, nous ne sommes en rien tenus d’adhérer aux raccourcis des uns et des autres. Même, et surtout, s’il y a le retour d’une « laudation coloniale ». Le film de Jean Pierre Lledo - Algérie, Histoires à ne pas dire - permet de comprendre que dans l’analyse de la guerre de Libération, il y a des enjeux historiques qui n’ont pas été totalement mis à jour ou que persiste une relative méconnaissance historique. Or celle-ci peut avoir, non pour hier, mais pour aujourd’hui et demain, de sérieuses conséquences politiques. La question n’est pas celle des vieilles crapules fascistes, nostalgiques de l’Algérie Française qui s’offrent un dernier baroud avant de calancher. Le vrai problème est l’instrumentalisation massive de la guerre d’Algérie et de ses morts dont quasiment tout le monde n’a rien à foutre. Par la caricature et les raccourcis, il s’agit de mettre en place les conditions idéologiques qui permettront de reproduire, peu ou prou, les catégories qui ont jadis présidé à la guerre d’Algérie. Il y aura d’un côté les « Français » et de l’autre, les so-called « Indigènes de la République ». La réactivation puissante des questions liées à la guerre d’Algérie n’a pas grand-chose à voir avec la réalité historique, pas plus qu’avec de prétendues questions de « mémoire », de « reconnaissance » ou de « récupération » d’une Histoire. Elle est une solution idéologique à une crise sociale de plus en plus aiguë et peut-être proche de son paroxysme. Elle est une invitation pour chacun, à s’inscrire dans un « eux et nous » mortifère. Salutations libertaires.

PS : Parmi les Algériens européens ou juifs qui ont eu vingt ans à la fin des années 60, quelques uns, comme le mathématicien Denis Guedj né à Sétif ou l’historien Benjamin Stora né à Constantine, ont participé activement à la mouvance 68. Puissiez-vous abandonner le raccourci « pieds-noirs » qui, en plus d’une sottise communautariste, oblitère des chemins de pensée. Merci

 

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