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CQFD N°012


CHRONIQUE DE GUERRE

BALADE RWANDAISE

Mis à jour le :15 mai 2004. Auteur : Jean-Philippe Turpin.


J’ai 44 ans et je suis d’origine hutue. Mon mari est de père hutu et de mère tutsie. Pour les milices génocidaires de l’ancien pouvoir hutu, mon mari ressemblait trop à sa mère, et pour l’armée tutsie, son refus de s’engager au sein du FPR (Front patriotique rwandais) le rendait suspect. En mai 1994, nous pensions avoir autant à craindre du FPR que des milices interhamwés. Dans la panique générale, nous quittons Kigali. À chaque point de contrôle, les miliciens hutus menacent d’exécuter mon mari. Au village, ma belle-mère, tutsie, est déjà partie, les interhamwés fouillant partout pour la tuer. Ils emmènent la sœur de mon mari et laissent ses quatre enfants sans mère. Nous décidons alors de fuir vers la zone sécurisée de l’opération française « Turquoise ». Le voyage à pied s’avère trop difficile pour mes parents et beaux-parents qui font demi-tour au bout de quelques jours. Dans le désordre et les règlements de compte, mon frère et mon père se font tuer. Trois frères de mon mari seront emprisonnés puis exécutés trois mois plus tard.

Kigali-Paris via Brazzaville et Abidjan

En juillet 1994, avec mon mari et nos quatre filles, nous passons au Zaïre. Nous vivons dans la rue pendant trois mois puis dans un camp de réfugiés. Passé l’été, les rations deviennent insuffisantes. Les militaires congolais pillent les réfugiés et nous sommes marginalisés par nos compatriotes extrémistes. Novembre 1996 : les militaires de Kigali qui combattent pour Kabila et sa conquête du Zaïre viennent détruire le camp. Poursuivis par les militaires, nous effectuons une très longue marche à pied dans la forêt équatoriale. Nous tombons dans une embuscade : par chance, nous ne ferons pas partie des dizaines de morts laissés derrière. En décembre 1996 nous arrivons dans un nouveau camp. Deux mois plus tard nous échappons à un nouveau massacre. Nous fuyons du camp pour marcher encore. Sur la route, en plus des attaques du FPR, nous affrontons la fatigue et la faim : on se nourrit de manioc cru. La Croix-Rouge vient nous ravitailler. En mai 1997 a lieu le massacre le plus important commis par les militaires de Kigali, qui s’en prennent aux réfugiés hutus en débandade. C’est là que je perds de vue mon mari et deux de mes filles. Je me cache chez un pasteur et passe au Congo. En septembre 1998, la guerre fait rage au Congo entre les partisans de Lissouba et ceux de Sassou Nguesso [soutenus par le groupe Elf, NDLR]. Les militaires Ninjas, pro-Lissouba, accusent les réfugiés de venir en aide à Sassou. Alors que je vais chercher des vivres, je suis séquestrée, torturée et violée pendant deux semaines par les Ninjas. Mars 1999 : naissance de mon fils, cadeau des Ninjas. Durant toute l’année l’insécurité est totale. Je cherche à rejoindre la Côte-d’Ivoire avec mes trois enfants. J’y débarque en juillet 2000. Là-bas, le climat vis-à-vis des réfugiés est exécrable, la xénophobie règne, ma demande d’asile est rejetée car je suis assimilée aux Burkinabés, considérés comme des envahisseurs. En février 2003, je suis détenue pendant quinze jours avec mon fils pour séjour illégal. J’erre dans la capitale sans logement, sans protection, avec mes trois enfants. Je perds de vue mes deux filles. Aidée par une famille ivoirienne, je parviens à quitter le pays et j’arrive en France en avril 2003, avec mon fils âgé de quatre ans. Début 2004, miracle : j’obtiens la protection de la France. L’OFPRA, par des recoupements d’identité, me permet de retrouver mes deux filles perdues en 1997, qui ont réussi à entrer en France de leur côté. Mai 94, mai 2004 : bon anniversaire le génocide.

Témoignage recueilli dans un foyer de demandeurs d’asile.

Publié dans CQFD n°12, mai 2004.






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