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CQFD N°012


FERMETURE D’USINE POUR CAUSE DE PROFITS

LES GARS DE LUSTUCRU PRIS POUR DES NOUILLES

Mis à jour le :15 mai 2004. Auteur : Hernan Carricaburu.

Tirant prétexte des inondations de décembre, le groupe Panzani, contrôlé par BNP-Paribas, a attendu le 26 mars pour annoncer la fermeture définitive de l’usine Lustucru d’Arles. Satisfaction à la Bourse de Paris, où l’action BNP-Paribas a aussitôt gagné deux points. Un mois plus tard, les ouvriers jetés à la porte occupent toujours leur usine. Mais contrairement à Panzani, eux ne recevront pas d’aides pour se mettre au sec.

Les inondations ne sont pas une calamité pour tout le monde. Celles qui avaient submergé Arles en décembre dernier ont fourni à Panzani, le géant de la nouille contrôlé par BNP-Paribas [1], un prétexte providentiel pour faire le ménage et délocaliser. Le 26 mars, invoquant les dégâts causés trois mois plus tôt par les intempéries, la direction annonce la fermeture définitive de l’usine Lustucru-Riz d’Arles et met cent cinquante salariés et quatre-vingts intérimaires le bec dans l’eau. Ouste, affaire liquidée, après nous le déluge. Sauf qu’au lieu de rester collés chez eux à regarder la météo, les salariés en chômage technique préfèrent occuper leur temps libre en investissant l’usine. Début mai, ils y étaient toujours. Non par attachement fanatique à l’industrie agro-alimentaire, mais parce que le chômage ne fait pas envie. Et surtout parce que la pluie a bon dos. Les ouvriers sont convaincus que la direction, comme dit l’un d’eux, « a volontairement fait traîner l’annonce de sa décision pendant trois mois pour démobiliser les salariés ». Même Christophe Masse, le pas brillant vice-président du conseil général des Bouches-du-Rhône, s’en est aperçu : « Depuis les inondations, la direction de Panzani n’a jamais fait un geste pour solliciter notre aide. Comme si sa décision d’abandonner l’usine d’Arles avait été prise depuis déjà très longtemps », déclarait-il le 16 avril, à l’issue d’une réunion avec la direction de la boîte. Renseignements pris à la chambre de commerce, Serge Combier, délégué CGT du comité d’entreprise, confirme que Panzani « n’a jamais déposé de dossier ». Et d’ajouter : « Ils nous disaient que tout allait bien, qu’ils étaient bien assurés… »

Assurés, ils l’étaient effectivement, et pas seulement par les assureurs. Car tout en préparant la fermeture, Panzani a largement profité de la générosité publique. Pour nettoyer l’usine, d’abord, grâce à l’aide bénévole des pompiers venus d’Allemagne porter secours aux sinistrés. Pour payer les employés durant les mois de congé forcé, ensuite, grâce au soutien de l’Assedic, qui a pris gracieusement en charge 80 % des salaires. La boîte, elle, n’a réglé que 12 % de la note. Ce qui n’a pas empêché - mais pourquoi se gêner ? - les patrons de Lustucru de réduire les salaires au nom de la « solidarité ». « Au moment des inondations, ils nous ont fait croire que nous allions bientôt redémarrer et qu’en attendant, la solidarité dans le groupe jouerait. Il a fallu se battre pour obtenir finalement 90 % de nos salaires, alors qu’ils touchaient de grosses aides publiques pour notre chômage technique », explique Serge Bonetti, délégué CGT. Menacé par le préfet de devoir rembourser les aides, Guy Callejon, PDG du groupe Panzani, ne s’est pas laissé impressionner. « Il est clair que la réhabilitation n’est pas quelque chose que nous pouvons envisager », remâchait-il en sortant de la réunion du 16 avril. Panzani a d’ores et déjà déménagé l’activité de l’usine en Belgique, en Italie et en Espagne. Parce que c’est plus rentable, et parce qu’il n’y a même pas besoin de créer de nouveaux emplois dans ces pays. Selon Serge Combier, la délocalisation risque de se traduire simplement par « quelques réajustements des temps de travail ». Pour BNP-Paribas, l’inondation de décembre est d’autant plus une aubaine que le groupe s’est vu garantir un remboursement de 22 millions d’euros par les assureurs. De quoi faire jubiler les actionnaires. À la Bourse de Paris, la décision de liquider l’usine a d’ailleurs été saluée sur-le-champ par une hausse de deux points de l’action BNP-Paribas. Reconstruire l’usine coûterait 32 millions d’euros, se justifie Panzani. Soit dix millions de trop. Mais les salariés ont du mal à concevoir que les chaînes sur lesquelles ils trimaient valent une fortune aussi astronomique : après tout, ils produisaient des sachets de riz, pas des microprocesseurs. « Les dégâts ont été largement surévalués, accuse Serge Combier. À titre de comparaison, une usine presque similaire à la nôtre, mais ultramoderne, est en train de se construire à Gimeaux, dans une zone d’ailleurs plus inondable encore que celle-ci. Or son prix n’est que de 12 millions d’euros. » D’autres indices corroborent l’hypothèse d’une fermeture préméditée. « Durant les inondations, un jeune a démissionné pour aller travailler ailleurs, se souvient Serge Combier. Monsieur Detalle [le DRH] m’a dit : “Mais il est fou !“, en laissant entendre que s’il était resté, il aurait fini par toucher les indemnités de licenciement. Bref, la direction savait déjà en décembre que ça fermerait. »

Ce n’est pas l’assureur qui s’en plaindra. Outre les 22 millions prévus pour le sinistre, le contrat d’assurance prévoyait en effet un supplément de 72 millions étalés sur vingt-quatre mois pour compenser la baisse du chiffre d’affaires. En renonçant à ce bonus pour cause de fermeture précipitée, Panzani fait donc un prodigieux cadeau à son assureur tout en ramassant un joli pactole. C’est du moins le scénario que soupçonnent les ouvriers, qui se demandent si le fabricant de pâtes et son assureur n’ont pas passé un arrangement dans leur dos. Une bonne nouvelle ne tombant jamais seule, le fric versé par l’assureur s’ajoutera à la valeur foncière du site, le terrain de l’usine étant toujours constructible… Serge Combier est persuadé que sans le coup de chance des inondations, le groupe aurait de toute façon revendu l’usine. Celle-ci était en effet « en phase d’investissement », un peu comme quand on refait la décoration d’un appartement avant de le faire visiter. « Ils n’avaient pas de projet sur le long terme, explique le délégué. Après le rachat de Lustucru par Panzani-PAI en 2002, le directeur du site nous a dit que cette opération ne pouvait pas garantir l’ouverture au-delà de trois ou quatre ans. À mon avis, ils avaient l’intention de revendre depuis le début. » Il faut dire que PAI-Partners, le fonds d’investissement de BNP-Paribas, est passé maître dans l’art de faire cracher son jus à une entreprise. On achète, on restructure et on revend : CEVA (produits de santé animale) en 1999, Lustucru en septembre 2002, Yoplait en juin de la même année ou encore Vivarte (qui détient entre autres André et Kookaï) en avril 2004. Pour les cibles du groupe financier, les « plans d’adaptation » sont souvent synonymes de licenciements massifs, de fermeture d’usines et de culbute boursière. Officiellement, trois cent quinze emplois ont ainsi été supprimés chez Yoplait en deux ans, plus de six cents (un tiers des effectifs) selon L’Humanité (29/10/2003). « Il faut interdire aux financiers d’acheter des usines », lance Martin, un ouvrier de Lustucru. Et si les salariés s’emparaient du site ? Tous les millions claqués au bénéfice des « repreneurs » pourraient aussi bien servir à l’autogestion de l’usine par ses ouvriers. Ne rêvons pas, répond Serge Combier : « Ce sont les financiers qui possèdent les marques. Et leur usine, ils ne la lâcheront pas comme ça. » Les ouvriers de Lustucru savent ce qu’il en coûte de rogner les intérêts sensibles. En 2002, lors du rachat de leur boîte par PAI, le personnel s’était mis en grève à Marseille. Résultat, les CRS sont venus évacuer de force l’usine occupée au motif que « les supermarchés manquaient de pâtes ».


« POUR EUX, JE N’ÉTAIS QU’UN NUMÉRO »

Alors que les cent cinquante salariés de l’usine Lustucru d’Arles s’accrochaient encore à leur boulot, leurs quatre-vingt collègues intérimaires étaient déjà dans la nature. Parmi eux, Pierre Perez, 27 ans, dont neuf ans passés chez Lustucru. Témoignage.

Que faisiez-vous chez Lustucru ?

Pierre Perez : J’étais intérimaire. Je travaillais six à huit mois par an, par périodes de deux ou trois semaines. Je conduisais des grandes machines qui mettent le riz dans des sachets. Je faisais aussi un peu de surveillance, du réglage et de la manutention, c’est-à-dire que je faisais des palettes en empilant des sacs de 25 kilos. Ça faisait neuf ans que je travaillais pour Lustucru, par l’intermédiaire d’Adecco.

Vous avez été formé pour ce travail ?

J’ai reçu une formation de trois mois pour apprendre à utiliser les machines, trois mois durant lesquels je travaillais en intérim, bien sûr.

Et depuis la fermeture de l’usine ?

Je devais reprendre le travail dans la semaine qui a suivi les inondations, mais, bien sûr, ça n’a pas été possible. Depuis, j’ai perdu environ la moitié de mes revenus mensuels, entre 400 et 500 euros. Je suis au chômage total. L’ANPE m’a proposé des offres, mais je n’ai pas été pris. Adecco ne vous a rien proposé ? Ils s’en foutent. Tout ce qui les intéresse, c’est le fric que vous leur apportez. Ils peuvent vous dégager quand ils veulent, ils vous payent vos heures au Smic et voilà. En plus, c’est mon frère qui m’avait fait entrer chez Lustucru. Ça marche comme ça : quand on connaît quelqu’un dans l’usine, la personne en parle à l’agence d’intérim et elle te fait entrer.

Aucune proposition non plus de Lustucru ?

Eux, c’est encore pire. C’est comme si je n’avais jamais travaillé dans leur usine. Pour eux je n’étais qu’un numéro. Ils s’en foutent des gens. À la fin, ils avaient réduit le temps de formation à un mois. En travaillant avec les nouveaux, je voyais bien que ce n’était pas suffisant, qu’ils n’avaient pas assez appris.

Et de tout ça, vous en pensez quoi ?

Je trouve ça lamentable, parce que les grands groupes financiers font ce qu’ils veulent dans ce pays.


D’ABORD TU LAVES ET APRÈS TU GICLES

« Lave et dégage », ça pourrait être la nouvelle devise de Lustucru. Après les inondations de décembre, les salariés de l’usine d’Arles avaient participé au nettoyage du site. Une fois l’opération terminée, et les serpillières remisées au placard, ils ont eu droit aux remerciements chaleureux de Guy Callejon, PDG du groupe Panzani : fermeture définitive de l’usine et invitation à déguerpir. Un bonheur n’arrivant jamais seul, l’annonce est tombée pile au moment où une partie des familles de salariés enduraient encore les conséquences des intempéries. Double sinistré, comme il se décrit lui-même, Augustin Gomez a 32 ans. Électromécanicien chez Lustucru, il a travaillé pendant dix ans à régler des machines et à réparer des chambres de conditionnement. Marié et père de deux enfants, il énumère les déménagements successifs qui ont suivi les inondations : « Un mois chez la famille, puis un mois dans un hôtel Ibis, puis encore dans un centre de loisirs. Depuis un mois, on vit dans un mobil-home pris en charge par le conseil régional. » Avant la fermeture de l’usine, Augustin pensait acheter à crédit la maison qu’il louait et la retaper. Mais depuis l’annonce de la fermeture, il n’est plus sûr de rien. « Sans travail, je ne pourrai avoir aucun crédit, alors tout dépend de la direction. Si la fermeture est confirmée, c’est cuit. » Il ne s’avoue pas pour autant vaincu. « Lorsqu’on est monté au siège de Lustucru, à Lyon, chacun a vidé son sac devant les dirigeants. On leur a dit ce qu’on pensait, que la situation était injustifiable, que leurs actes étaient inqualifiables. » Cette confrontation lui aura au moins permis de reprendre des forces. « On a démontré qu’on était très déterminé. Et qu’on irait jusqu’au bout. » Seulement, le bout est encore loin. La seule issue, pour l’électromécanicien, c’est la réouverture de l’usine. Mais comme il le dit lui-même, « il n’y a aucune loi qui oblige à ça ». Aucune loi non plus qui empêche les patrons de liquider leur personnel par simple convenance financière. Quant aux alternatives, elles ne soulèvent pas l’enthousiasme. « L’idée de récupérer l’usine pour en faire une coopérative a effleuré l’esprit de quelques-uns, admet Augustin, mais on n’est pas axé là-dessus. » Signe que les dogmes du marché ratissent large, l’autogestion lui paraît « quelque chose d’assez impossible ». Résigné, Augustin attend. « Si ça ferme, je pense que je m’axerai plus sur l’informatique, finit-il par dire. Je n’ai rien en vue pour le moment, mais ce serait mon rêve de travailler dans quelque chose que j’aime. » Mais cette aspiration reste une échappatoire solitaire en attendant la conclusion du conflit. « Je n’ai rien en vue pour le moment », répète-t-il.

Publié dans CQFD n°12, mai 2004.


[1] Deuxième leader européen sur le marché des pâtes, riz, couscous et sauces, le groupe Panzani est détenu à 50 % par PAI Partners (ex-Paribas Affaires industrielles, un fonds d’investissement de BNP-Paribas), les autres 50 % étant partagés à parts égales entre Finance Investor et Elysée Investissement (Lazard).





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