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CQFD N°012


CHRONIQUE D’UN BARBARE

L’ENNEMI DE L’INTÉRIEUR

Mis à jour le :15 mai 2004. Auteur : Hamé (La Rumeur).

Saïd Bouamama est tout à la fois sociologue, natif des quartiers « rouges » de Roubaix, enseignant universitaire et militant au sein de la coordination nationale des sans-papiers. Depuis des années, ses ouvrages mettent en lumière l’histoire et la mémoire des combats de l’immigration, des guerres de libération anticoloniales jusqu’à la lutte des sans-papiers. Son dernier livre, L’affaire du voile, la construction d’un racisme respectable (à paraître ce mois-ci aux éditions du Geai Bleu) est un cinglant réquisitoire contre l’orchestration politique qui a conduit à la nouvelle « loi sur la laïcité ». Et aussi une occasion, à partir d’un état des lieux des conditions d’existence au sein des quartiers populaires, de dégager des pistes pour la résistance à opposer, dans un contexte de liquidation sociale et de précarisation généralisées.

Tu qualifies la récente loi sur la « laïcité » de loi d’exception. Pourquoi ?

Saïd Bouamama : Cette loi est le résultat d’une opération idéologique qui vise à stigmatiser une partie de la population de France en la présentant comme porteuse de dangers pour la République et la démocratie. Elle vise à produire un « ennemi de l’intérieur » permettant de diviser ceux qui devraient être unis, et d’unir ceux qui devraient être divisés. Elle est de fait une loi raciste et xénophobe dans la mesure où elle traite différemment une personne en fonction de son appartenance à une croyance. L’hypocrisie consistant à la présenter comme loi contre tous les signes religieux cache la réalité : il s’agit d’une loi contre le foulard. Personnellement, je suis opposé à la fois au foulard et à la loi. Mais cette position n’a pas de place dans le débat actuel, qui veut nous obliger à deux positions et à deux seules : être pour le foulard ou être pour la loi. Ce que l’on oublie, c’est d’une part que le foulard a de multiples significations et d’autre part que l’on n’émancipe jamais personne par la contrainte. En réalité, cette loi aura pour seul résultat de mettre une nouvelle fois l’immigration au centre du débat politique, sous un angle accusateur. Elle encouragera les vrais intégristes qui pourront se présenter comme seuls représentants d’une identité bafouée. C’est d’ailleurs ce que souhaite le pouvoir qui préfère avoir une « communauté » sous surveillance, des « imams » coloniaux patentés qu’une lutte de cette « communauté » pour ses droits. En réalité, le communautarisme est un choix de gestion qui permet de renvoyer aux concernés ce qui a été produit consciemment par le gouvernement. Cela porte un nom : l’islam colonial comme extincteur des révoltes sociales.

Pourtant, les partisans de cette loi disent ne vouloir défendre que l’égalité des sexes et la neutralité de l’école républicaine. Contre les obscurantismes religieux, ils invoquent l’esprit des Lumières…

La question de l’égalité des sexes ne peut pas se réduire à la question du foulard. C’est le même gouvernement qui attaque le droit des femmes par sa politique économique libérale et qui prétend le défendre à propos du foulard. Il faut dans ce domaine appeler un chat un chat. Le droit des femmes est une question centrale de nos sociétés, mais elle se pose d’abord à un double niveau : celui du combat contre les bases économiques de l’oppression et celui d’un combat durable contre la mentalité patriarcale, qui est loin de se limiter à l’immigration. Concernant les Lumières, de quoi s’agit-il en réalité ? C’est un mouvement contradictoire qui invente la démocratie tout en posant l’Occident comme supérieur au reste du monde. C’est la raison pour laquelle les Lumières ont servi à justifier la colonisation, censée « émanciper » ces « sauvages ». Quant à l’argument des obscurantismes religieux, il faut être sérieux. Le communautarisme, les obscurantismes et l’intégrisme sont les produits d’une société inégalitaire. Il est inadmissible de présenter une conséquence comme une cause. C’est le symbole même d’une domination : les conditions de vie de l’immigration poussent les gens au repli et on leur reproche ce que la domination a elle même fabriqué.

Comment expliques-tu qu’à partir d’une poignée de fillettes voilées le « débat » soit monté en puissance au point de devenir un enjeu politique national de premier ordre ?

Nous sommes devant une gestion coloniale de l’immigration et des Français qui en sont issus. Derrière se cache un choix économique stratégique : faire jouer à l’immigration et à ses enfants le rôle de dérégulateurs du marché du travail. Pour cela, il faut les mettre sur la défensive. En réalité, les sans-papiers, les immigrés « réguliers » et les Français issus de l’immigration représentent d’ores et déjà près de 30 % du monde ouvrier. Les couper du reste de la population ouvrière, c’est se garantir le succès de l’opération consistant à remettre en cause l’ensemble des acquis sociaux. On n’hésite donc pas à revigorer des idées coloniales qui n’ont jamais été éradiquées dans cette société. L’enjeu du débat est fondamental : soit nous réussirons à éviter la division dans le peuple de ce pays, et le combat aura lieu contre notre ennemi commun, soit la division raciste l’emportera pour le plus grand bénéfice des dominants. Voilà pourquoi ces derniers ont mis tant d’ardeur à cette manipulation idéologique.

Tu publies un livre sur « l’affaire du voile ». Peux-tu nous en dire quelques mots ?

C’est une dénonciation du traitement politique et médiatique des jeunes issus de la colonisation. Ce traitement s’appuie sur trois figures clés : la masse des jeunes, présentés comme dangereux, intégristes, violents et sexistes ; les élites, présentées comme intégrées, reconnaissantes et plus royalistes que le roi ; et le religieux de service, visant à assurer la paix sociale et à empêcher les prises de conscience. L’essai tente de montrer comment les mises en scène de l’insécurité, puis de l’association Ni putes Ni soumises, puis de l’affaire du foulard, etc, ne sont que des éléments d’une vaste offensive idéologique destinée à faire intérioriser par tous la grille de lecture de la « guerre des civilisations » et à empêcher les grilles de lecture sociales de se développer.

Vingt ans après la marche pour l’égalité, qu’est-ce que la jeunesse des quartiers populaires a gagné ? Qu’a-t-elle perdu ?

Les jeunes issus de la colonisation ont gagné une visibilité sociale désormais incontournable. Reste que l’absence de mémoire et de transmission rend chaque victoire fragile et oblige à reprendre sans cesse les mêmes luttes. Depuis la marche, une diversification sociale s’est opérée entre une masse de jeunes issus de la colonisation qui s’est paupérisée et une petite minorité qui prétend à l’embourgeoisement. Tant qu’il n’y aura pas une dénonciation forte de cette « beurgeoisie », elle prétendra nous représenter et sera mise en avant dans ce but. Le flambeau de la marche, aujourd’hui, c’est de reprendre le combat pour une expression politique de ce prolétariat issu de la colonisation, même si beaucoup rejettent ce terme.

Quels sont les défis en matière de lutte sociale et d’émancipation qui se posent à la jeunesse des quartiers ?

L’enjeu essentiel se trouve dans le rôle économique, politique et idéologique que l’on veut lui faire jouer. Au niveau économique, il s’agit de l’utiliser pour organiser un second marché du travail sans aucune garantie, hyperflexible et hyperprécarisé afin de pouvoir le généraliser à l’ensemble du monde du travail. Au niveau politique, il s’agit de construire un « communautarisme » par en haut que l’on reprochera ensuite aux populations issues de la colonisation. Au niveau idéologique, enfin, il s’agit de construire un « ennemi de l’intérieur » pour légitimer un consensus blanc entre classes sociales et éviter la remise en cause des politiques réactionnaires actuelles. Bref, plus que jamais les jeunes issus de la colonisation et leurs parents manquent d’une expression politique et d’une convergence avec le reste du monde du travail. La tâche est immense, mais comme disait l’antifasciste Gramsci : pessimisme de l’intelligence et optimisme de la volonté…

Biographie sélective de Saïd Bouamama

- Dix ans de marche des beurs, chronique d’un mouvement avorté. (Desclée de Brouwer, 1994)
- Familles maghrébines en France avec Hadjila Sad Saoud (D. de Brouwer, 1995)
- J’y suis, j’y vote (Esprit Frappeur, 2000)
- De la galère à la citoyenneté (D. de Brouwer, 1997)
- Jeunes Manosquins issus de l’immigration : les héritiers involontaires de la guerre d’Algérie. (éditions du CREOPS, 2003)

Cet entretien figurera également dans le magazine de La Rumeur, à paraître autour du 15 juin en même temps qu’un maxi d’un titre extrait du nouvel album (sortie prévue en octobre). Le mag’ sera distribué gratuitement aux concerts. On peut aussi se le procurer via le site de la Rumeur (www.larumeur-records.com) et moyennant les frais de port.

Publié dans CQFD n°12, mai 2004.






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L’ENNEMI DE L’INTÉRIEUR
| 27 février 2006 |
je souhaitais dénoncer la victimisation de l’islam dans le propos de l’auteur ainsi que sa propension à identifier l’immigrant par sa religion. (Dans un pays laïc, ça passe mal). Quant à parler d’attitude colonialiste qui est par définition la soumission forcée d’un peuple sur sa propre terre, à moins de considérer que tous les immigrés sont des déportés, elle paraît excessive. Qu’on se fasse les défenseurs des plus pauvres et les pourfendeurs de leur exploitatin économique me paraît légitime ; qu’on en profite pour défendre les usages religieux ou profanes qui les aliènent et les maintiennent à la merci des exploiteurs et des charlatans est insupportable. Quant aux propos validés sous réserve de modération ça s’appelle de la censure et ça ne donne guère de crédit à votre tribune. Michel, paysan, laïc et fier de l’être > L’ENNEMI DE L’INTÉRIEUR
BR | 15 février 2006 | Un ennemi de l’intérieur
Je suis fier de voir un écrivain réagir de cette manière. En plus il est issue de Roubaix comme moi. Merci Mr Bouamama. http://lemaquis.vip-blog.com/
 

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