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CQFD N°004


LEçON DE JOURNALISME À FRANCE SOIR

PRISE EN OTAGE

Mis à jour le :15 septembre 2003. Auteur : Isabelle Fillon.


Même si peu de gens le lisent, tout le monde le connaît. Ne serait-ce que pour ses dépôts de bilan et rachats successifs… De fait, la réputation de France Soir n’est plus à faire. Au concours du fait divers le plus crapoteux, il obtiendrait la médaille d’or. Mais France Soir aurait également sa place dans un autre type de palmarès : celui des journaux embauchant à la chaîne un maximum de stagiaires, puis les faisant bosser grâcieusement un, deux, voire six mois de suite sans leur payer ne serait-ce qu’un ticket de métro. En pourtant, les candidats se bousculent… Il faut dire que sans eux, France Soir aurait disparu des kiosques depuis longtemps. Lorsque j’ai atterri dans ce journal, fin mai, vingt personnes y travaillaient, dont dix stagiaires. Placée au service des « infos géné » (comprenez « informations générales », soit faits divers petits et grands), j’ai vite appris comment se pratiquait le journalisme chez France Soir. Et je n’ai pas été déçue.

La journée de travail commence par la lecture du Parisien. Normal, puisqu’il s’agira de réaliser en quelques heures la copie la plus fidèle de ce redoutable concurrent et vénéré modèle. Puis vient le moment de la réunion, aux alentours de midi, où sont attribués les différents sujets. Les journalistes vont alors (rarement) sur le terrain ou passent (souvent) leur après-midi au téléphone. Le soir, ils rendent leur papier aux chefs de service, qui s’efforcent de les calibrer.

On commence par lire « Le Parisien »

Les premiers temps, je n’osais guère me manifester au cours des réunions, et on ne peut pas dire que mes supérieurs m’y encouragaient. Pour eux, j’étais plus utile au service du courrier des lecteurs, où l’on m’avait confié une tache sensible : rédiger les fausses lettres publiées par le journal sous de fausses signatures. C’est un passe-temps qui incite à la discrétion. Mais vint le G8 d’Évian, qui fit de moi pour quelques jours un maillon essentiel du journal. En effet, France Soir n’ayant personne sur place, il fallait trouver le moyen de se mettre tout de même quelque-chose sous la dent sans pomper outrageusement sur les confrères. Or il se trouve que je suis originaire de la région d’Evian : je serais donc ce moyen. Mes sources d’information seraient des plus « sûres », vous comprenez… Je passai donc les trois jours suivants à téléphoner à mes proches du coin pour recueillir leurs palpitants témoignages. Je racontai les émotions de ma grand-mère au passage des camions militaires (qui lui rappelaient la guerre…) ou la peur de son chien face aux uniformes. D’ailleurs, mon premier article s’intitula, on ne rit pas : « Place de l’église, même les chiens n’osent plus aboyer ». Je relatai aussi la colère d’un ami autochtone lorsque les gendarmes lui confisquèrent la pioche qu’il avait dans sa voiture, la prenant pour une arme. J’expliquai les problèmes de la voisine pour se rendre au travail… Le tout publié en page 3, l’une des plus lues, alors que j’étais là depuis une semaine. La gloire !

Rapidement, j’avais été propulsée au coeur du journalisme à la France Soir : du « vécu » avant tout, et peu importent l’intérêt du témoignage ou la qualité du témoin… Il faut parler des gens qui râlent, et éviter soigneusement d’évoquer ceux qui revendiquent. Les manifs anti-G8 ? Personne n’en a entendu parler au journal… Ces méthodes se vérifièrent encore la semaine suivante, quand je dus écrire un article sur les grèves des transports. Elles faisaient la une des autres journaux, il fallait donc qu’elles fissent celles de France Soir ! Mais il fallait aussi et surtout prendre le parti des usagers. Je partis donc « enquêter » gare de Lyon, à Paris, sur ces monstrueuses prises d’otages dont ceux-ci étaient victimes. Seul problème : le trafic était régulier, ce jour-là, France Soir était simplement en retard d’une journée… Néanmoins, je trouvai ça et là quelques usagers journaliers et râleurs dont j’exagérai les propos afin qu’ils collent à ce que l’on m’avait demandé. Cette fois, on titra l’article : « Ils se foutent vraiment de la gueule du monde ! » Ils, vous l’aurez bien sûr deviné, c’était les grévistes. J’avais bien recueilli quelques paroles de personnels en grève et égarés, mais ils furent allègrement passés à la trappe par mon rédacteur en chef… On ne va quand même pas laisser croire que les grèves puissent avoir une raison d’être ! De retour au bureau, je trouvais dans les archives une photo d’un quai de gare noir de monde afin d’illustrer tout ça… Un petit bidonnage et le tour est joué ! Bref, je suis partie au bout d’un mois. Les autres sont restés. Trop heureux de l’avoir trouvé, leur stage. Dommage pour moi. Je ne pourrai pas signer d’articles sur les usagers victimes de la reprise des grèves à l’automne.

Publié dans CQFD n°4, septembre 2003






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