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CQFD N°008


Litterature de rue

Victor Gélu, le poète anar de la plèbe marseillaise

Mis à jour le :15 janvier 2004. Auteur : Alessi Dell’Umbria.


Quand un poète s’élève à la hauteur de son époque, son oeuvre ne vieillit pas. Pour ceux qui n’ont pas les tympans encalaminés par les mauvaises graisses en vogue, la voix du marseillais Victor Gelu résonne toujours aussi fort cent cinquante ans après : « Fòra ! lo sang que nos resta a lo bolh ! Fòra ! Sangsucs, qu’avètz la gòrja plena ! Fòra ! Bochiers, gras de nòstre codena ! Fòra ! A son torn lo bestiau pren lo foeit ! » (Dehors ! Le sang qui nous reste bouillonne ! Dehors ! Sangsues, qui avez la gorge pleine ! Dehors ! Bouchers, gras de notre couenne ! Dehors ! A son tour le bétail prend le fouet !, Lo Tramblament, 1841). Victor Gelu s’est fait principalement connaître pour ses Chansons provençales, rédigées entre 1838 et 1865 (son roman, Nové Granet, ne sortit qu’après sa mort). Né sous Bonaparte, mort sous la IIIe République, il fut témoin des transformations les plus profondes et brutales que Marseille ait eu à subir dans son histoire - en attendant celles, déjà amorcées, que nous promettent les spéculateurs. Il a vu le capitalisme faire irruption dans cette ville de négoce maritime et de production artisanale, bouleversant les usages, piétinant les petits métiers, détruisant l’environnement et prolétarisant les travailleurs. Les ravages de la révolution industrielle allèrent de pair avec une vague de normalisation culturelle sans précédent. Le français, langue de la culture officielle et de l’État, s’était définitivement imposé dans les élites et la petite bourgeoisie. Mais la plèbe marseillaise continuait de parler sa langue d’oc, en l’occurrence ce provençal maritime qui en est l’avatar local. Et Gelu allait revendiquer d’un même geste la dignité de ces petites gens et celle de leur parler.

Aux antipodes du romantisme lamartinien ou mistralien, ses Chansons campent une France qu’on n’appelait pas encore « d’en bas », une France qui se foutait bien d’être française et dont Gelu a su capter le rugueux panache poétique. Intolérants parfois, généreux le plus souvent, ses personnages sont entiers et ne mâchent pas leurs mots. La morale bourgeoise du labeur et de l’épargne leur est étrangère, et dès qu’ils ont quatre sous, ils les claquent en banquets et beuveries. Ils fantasment beaucoup, sur l’argent, le sexe, la célébrité… et sur la république sociale, la « Bòna », la « Santa ». Et ils crient leur colère, souvent désespérée, devant ce Progrés qui les écrase impitoyablement. L’oeuvre de Gelu se situe ainsi à cheval entre la culture écrite et la tradition orale. Ses chansons circulaient sous forme de feuillets imprimés, mais bien des gens qui les chantaient ne savaient ni lire ni écrire. Les barricadiers de 1848 comme de 1871 chantèrent du Gelu en attendant l’assaut final… Portefaix, voleurs, ferrailleurs, ouvriers boulangers, charretiers, matelots, maçons, marchandes des halles et autres métiers traditionnels, grâce à Gelu, ces figures sans apprêt se taillent une place dans le monde de l’écrit. La culture officielle ne s’y trompe pas : Gelu, si populaire à Marseille, est l’objet d’un ostracisme systématique de la part de la presse, tant libérale que conservatrice. En 1856, la justice impériale censure une compilation de ses textes (dont la chanson Veusa Mégi, où une mère de famille incite son fils enrôlé sous les drapeaux à déserter). Puis les jésuites achètent la totalité du tirage pour y mettre le feu, en un pieux autodafé. Chansonnier populaire, Gelu fut lui-même un chanteur exceptionnel, au café, dans les banquets, jamais sur scène. Il inspira plusieurs générations de chanteurs marseillais, anarchistes ou socialistes, qui développèrent une tradition de chant contestataire occitan jusqu’à la Première guerre mondiale. Après la grande boucherie, et le grand lavage de cerveaux qui l’avait accompagnée, le genre gnan-gnan et commercial de l’opérette marseillaise prend le dessus, ouvrant la voie aux pagnolades et pétanquades qui façonnent aujourd’hui encore le folklore local d’exportation. Mais la mémoire de Gelu ne s’est pas perdue. Longtemps encore il y eut des Marseillais pour chanter Feniant e gromand, chanson-culte qui défend l’hédonisme des gueux. En 1891, la Ville attribua son nom à l’une des places les plus animées du vieux Marseille, où une statue du fougueux anar saluait d’un geste large ces quartiers populaires si méprisés de la bonne société. « C’était le défenseur des pauvres », disaient les gens du quartier. Mais en 1943, les troupes nazies, sollicitées par les autorités françaises, firent raser tous les quartiers « pouilleux » du Vieux Port. La place Victor Gelu disparut dans la tourmente et sa statue servit à fondre des canons. Marseille redevant à la fois un foyer de création en langue d’oc et une cible de reconquête pour les nantis, il convenait de redonner vie à la résistance poétique de Gelu. L’« Ostau dau País Marselhés », assos de culture populaire basée dans le quartier de la Plaine, vient donc de rééditer les Chansons provençales, accompagnées de leur traduction française et d’un CD sur lequel différents artistes de Marseille réinterprètent un répertoire qui, bien qu’enterré plusieurs fois, n’a jamais vieilli.

Alessi Dell’Umbria

Victor Gelu, Chansons provençales, livre + CD, 22 euros, à commander à l’Ostau dau País Marselhés, 5 rue des Trois Mages, 13001 Marseille. Tel 04 91 42 41 14.

Publié dans CQFD n°8, janvier 2004.






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