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CQFD N°004



BOWLING FOR LAGARDÈRE

Mis à jour le :15 septembre 2003. Auteur : Lionel Raymond.

Le documentaire réjouissant de Michael Moore est distribué par une boîte qui l’est beaucoup moins : Hachette-Lagardère, fourgueuse de missiles et d’hélicoptères de guerre, du même genre que ceux produits à Littleton, Colorado.

Bowling for Columbine serait un excellent film à projeter dans les crèches. Autant savoir dès le plus jeune âge à quoi s’en tenir sur l’Amérique armée et ses marchands de mort tels Lockheed ou General Electric. Michael Moore, lui, le sait et nous ouvre les yeux avec ce documentaire vengeur consacré aux armes à feu, au complexe militaro-industriel et à sa propagande. Des milliers de gens l’ont vu avec jubilation au cinéma, une cassette vidéo est sortie depuis pour muscler les consciences. Sauf qu’il y a un hic. Cette cassette est éditée par Lagardère. Et Lagardère, c’est un chiffre d’affaires de 6 milliards d’euros (en 2002) rien que dans le secteur de l’armement. Drôle d’idée que de choisir un marchand de canons pour éditer un film anti-militariste. Elle renvoie à un travers récurrent de la mouvance altermondialiste, dont les figures emblématiques consentent trop souvent à offrir une virginité idéologique au capitalisme le plus homicide. Certes, Michael Moore ignore sans doute qui édite la cassette de son film, comme il ignore que La Découverte, qui publie ses livres, appartient elle aussi au missilier. Ses agents cherchent le meilleur profit, et forcément, ce sont les gros qui le lui offrent.

« Il n’y a aucune matière à controverse par rapport à la stratégie du groupe », répond l’attachée de presse de Lagardère à CQFD. Pas de controverse, mais une évidence : quand il y a le choix, c’est en frayant avec les sardines que les dauphins comme Michael Moore auront une chance d’affamer les requins. C’est vrai dans le cinéma, mais aussi dans la presse écrite, où l’écrasante majorité de la distribution est aux mains du groupe Lagardère, via le réseau de distribution des NMPP. Virgin Mégastore, les enseignes « Relays » dans les gares, c’est encore lui. Le groupe opère dans quinze pays et déssert cinquante mille échoppes en Europe. Sa filiale nord-américaine détient 45 % des parts du marché, avec 180 000 lieux de vente. La pieuvre s’étend jusqu’en Chine. Lagardère est aussi le premier éditeur de presse magazine au monde, avec 238 titres dans 36 pays, représentant plus d’un milliard d’exemplaires. Ça en fait, du poisson à emballer. Rien qu’en France, il possède Le JDD, La Provence, le Parisien, le Midi libre et d’autres en totalité ou en partie. Le Monde, le Monde diplomatique et Politis sont également liés au groupe par des partenariats financiers ou techniques. Lors de la mort de Jean-Luc Lagardère, Bernard Langlois, de Politis, résumait ainsi l’indépendance du milieu dans lequel il barbote : « Une presse unanime vante les mérites du patron exceptionnel : une bonne moitié des journalistes de ce pays était plus ou moins son employée ; l’autre, par le biais des NMPP, peu ou prou son obligée.(…) Un rien mégalo, se félicitant, après son dernier coup d’éclat - le rachat de Vivendi Universal Publishing - d’être devenu “l’homme le plus puissant de France”. C’était sans doute vrai… » (20/03/03). Fort de quoi, Politis œuvre avec lui pour combattre le capitalisme, tout comme l’Humanité, qui lui a vendu une part de son capital. La mondialisation est en marche forcée, et la presse de gauche se cramponne au strapontin.

Lagardère, en affaires à la fois avec Michael Moore et le Pentagone

La quasi-totalité des maisons d’édition est elle aussi aux ordres, de Grasset à Hatier en passant par Fayard. Evidemment, c’est avec le soutien sans arrière-pensées du marchand d’armes que l’opinion est travaillée au corps. Même Attac s’y est laissée prendre : l’association publie sa collection de livres dénonçant la mondialisation chez Les Mille et une nuits, autre propriété de Lagardère. Le fait qu’elle cède sa prose critique à un marchand de canons démontre les limites de la nébuleuse citoyenniste, dont la direction gourmande le capitalisme tout en s’y associant. L’ancien président d’Attac, Bernard Cassen, a reconnu que « le Bureau n’a pas considéré qu’il y avait matière à débat. » Car « notre objectif est de diffuser le plus largement possible nos idées en permettant à nos membres, à un prix modique, d’acquérir les textes produits par l’association et, en même temps, de toucher un public beaucoup plus large. En ce qui concerne le prix, seuls L’Esprit frappeur et les Mille et Une Nuits pouvaient proposer 10 francs. Mais le considérable avantage de l’éditeur retenu est son réseau de diffusion et de distribution très dense. Le problème de la “symbolique” m’apparaît, en la circonstance, moins important que celui de l’efficacité. » Mais ces alliances contre-nature ne se font pas sans dégâts collatéraux : quand José Bové a publié son livre chez Vivendi, il avait au même moment un autre livre en fabrication chez Golias, un éditeur indépendant. Livre qui passera inaperçu, écrasé sous le rouleau compresseur de Messier. Relégué au fond des rayons, il n’a pas aidé au développement de l’éditeur lyonnais. Quant à « l’efficacité », même elle n’est pas garantie : au début de l’été, le livre Remettre l’OMC à sa place est resté introuvable durant plusieurs semaines.

Dans cet océan où les requins se nourrissent de victimes d’obus, pas facile pour les sardines de rester en vie. En nageant en banc, elles se préservent un peu. Mais en s’associant aux requins, les dauphins ne leur facilitent pas la tache. Et prennent le risque de se faire dévorer à leur tour, dans leur propre pays. Le consortium européen EADS, présidé par Lagardère, affiche ainsi de hautes ambitions au pays de Michael Moore. Une usine Eurocopter est déjà en construction dans le Mississipi. Et le 16 septembre, les deux patrons du groupe, Philippe Camus et Rainer Hertrich, réunissaient leur comité exécutif à Washington pour conclure « des affaires importantes » avec « l’un des grands donneurs d’ordre du Pentagone » (La Tribune, 15/09). Il y a des chances que la prochaine guerre US mette à l’honneur des engins de mort européens. Produits et commercialisés par le distributeur de Bowling for Columbine…

Publié dans CQFD n°4, septembre 2003






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