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CQFD N°004



BONJOUR CAMARADE

Mis à jour le :15 septembre 2003. Auteur : Jean-Philippe Turpin.


J’ai mal au foie. Je suis né en 1962 dans le Cuanza Sul, en Angola. Les Soulèvements de Luanda avaient débuté en 1961, prologue de la guerre d’indépendance. Trois mouvements de libération conjoints et ennemis, ce fut un peu trop pour inquiéter réellement les Portugais. Il a donc fallu attendre la Révolution des œillets pour l’indépendance. Le 11 novembre 1975, jour de l’indépendance, ne fut que la veille du 12 novembre, jour de carnage. A 13 ans, j’avais déjà enregistré pas mal d’horreurs mais ce jour-là, j’ai vu nombre de personnes se faire noyer dans des containers que les furieux qui les y avaient jetées remplissaient d’eau. Ma cicatrice au bras gauche date de ce jour-là aussi : la trouille m’avait conduit à dire “bonjour mon frère” à un homme en arme qui m’a fait comprendre alors avec son poignard qu’il fallait dire “bonjour camarade”.

Je me suis empressé de déserter et de rentrer vivre caché dans la forêt.

Jusqu’au début des années 1980 ma vie s’est donc déroulée entre mon village et la forêt, où nous passions notre temps à nous cacher dès que la situation devenait trop critique, c’est-à-dire très souvent. Une incursion à la capitale en 1980 m’a valu un contrôle de police et un interrogatoire musclé : neuf jours durant, six barbouzes me cognaient dessus pour m’arracher des éléments sur un ami de mon père que je connaissais à peine. Les infos sur mon père les intéressaient moins puisque celui-ci a été retrouvé mort dans sa cachette en 1979. Ses accointances avec le FNLA l’avaient obligé à prendre la fuite en 1975. Dix-huit ans fut pour moi l’âge du service, date à laquelle la police est venue me chercher pour m’envoyer dans la province de Lunda Sul, autant dire à la mort assurée.

Je me suis empressé de déserter, c’est-à-dire rentrer au village et continuer de vivre caché dans la forêt. Les experts en géopolitique fixent la fin de la première guerre civile à 1991. Ils ont raison : les partis en présence ont respecté le cessez-le-feu jusqu’aux élections du 30 septembre 1992, perdues par l’Unita. 1992 fut donc l’année du début de la seconde guerre civile (les experts, toujours), de mes trente ans et de la mort de mon frère, qui n’avait rien trouvé de mieux que de travailler pour le MPLA et qui s’est pris une grenade sur un marché. Dans mon village, c’est l’année de l’arrivée de l’Unita, qui en chasse le MPLA. La guérilla permanente des années 1990 est assez dure à vivre. Ces années me coûtent une malléole de la jambe gauche, fracassée par l’armée qui nous avait tendu une embuscade alors que nous cherchions de la nourriture dans la forêt. 1998 voit le retour de la bonne vieille guerre totale. Comme j’avais quelques sympathies pour l’Unita, on est venu me chercher en 2001 pour aider les forces à attaquer la ville de Caxito. Devenir porteur pour une armée qui en combattait une autre, je me suis dit que non, à 39 ans, ça suffisait. Après trente-neuf ans de guerre, et trois ans de paix en France, j’attends d’hypothétiques papiers. J’ai mal au foie.

Propos recueillis dans un foyer de demandeurs d’asile

Paru dans CQFD n°4, septembre 2003






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> BONJOUR CAMARADE
marti | 21 octobre 2005 |
moi aussi j’habitai dans le Bairro da Cuca j’ai connue la même chose dans mon quartier il yavait la FNLA et UNITA je les connaissais > BONJOUR CAMARADE
| 3 novembre 2004 |

j’ai vecu cette situation aussi je habitai vers le quartier da CUCA à coté de l’église St Antonio à Luanda ocuppé par la FNLA ( Bonjour mon frére)

par compte quand on descende au centre de Luanda ocuppé par le MPLA ( Bonjour Camarade)

 

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