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CQFD N°004



UN AUTRE MONDE EST POSSIBLE… AVEC LE PS ET VIVENDI ?

Mis à jour le :15 septembre 2003. Auteur : Olivier Cyran.

Les réactions indignées qui ont suivi le « démontage » du stand du PS, cet été au Larzac, démontrent que les altermondialistes sont parfois plus intransigeants avec leurs militants qu’avec leurs adversaires. Avec qui agir et contre qui ? A la veille du Forum social européen, censé revivifier les énergies, les stratégies de pouvoir et d’accès aux médias laissent la question un peu dans le brouillard.

Pas de doute, « un autre monde est possible ». Lequel et par quels moyens, certains ont leur idée, les plus nombreux n’en ont aucune. En attendant que la fermentation opère, la question préalable n’est toujours pas tranchée : un autre monde, soit, mais avec qui ? Au Larzac, les 300 000 pélerins venus chercher quelques indices étaient formels : à coup sûr, pas avec les vautours qui te vendent un quart de litre de flotte pour deux euros cinquante à la sortie du concert de Manu Chao. Pas non plus avec les resquilleurs qui se glissent sous la citerne d’eau pour accéder frauduleusement au robinet, sans avoir à se taper une heure de queue au milieu d’un attroupement d’altermondialistes en surchauffe nerveuse. Encore moins, tout le monde est bien d’accord, avec l’UMP, l’OMC, le FMI, la BAC, le RMA ou les OGM. Mais après ? Après, c’est plus compliqué. L’extrême largesse de l’éventail des opinions démontre qu’en dépit des innombrables discussions menées depuis Seattle, malgré tous les débats, forums, contre-sommets, échanges d’e-mails et passages à la buvette qui ont émaillé l’histoire du mouvement, malgré l’énième « nouvelle étape » que veut représenter le Forum social européen de Saint-Denis le 12 novembre prochain, la question ne progresse guère. Ou alors, en marche arrière. Nul évènement n’aura mieux illustré les ambiguïtés altermondialistes que l’extravagant scandale soulevé par le démontage du stand du PS au Larzac. Déjà de la vieille histoire, mais si riche d’enseignements qu’il faut y revenir. Au départ il y avait cette évidence : le PS de Pascal Lamy (le monsieur OMC de Bruxelles est membre du parti) n’a pas rendu et ne rendra jamais un autre monde possible. Ce n’est pas l’extrême-gauche qui le dit, la pauvre, mais le PS lui-même. Comme l’expliquait Jospin en octobre 1998 : « Nous, les socialistes, voulons assigner à cette force [le capitalisme] un sens, c’est-à-dire à la fois une signification et une direction ». Inégalités, course au fric, répression, armements, critères de convergence, orthodoxie gestionnaire, mauvaise graisse électorale : en quinze ans de pouvoir, les socialistes ont puissamment contribué, en effet, au déferlement de cette « force » contre laquelle les altermondialistes s’affirment en résistance. Le PS au Larzac, même honteusement planqué tout au fond du campement, c’est comme mon curé chez les nudistes : une erreur de casting, une méchante faute de goût. Aussi, le 9 août, quand quelques dizaines de militants non-amnésiques improvisèrent leur action, consistant à ôter la bâche qui ombrageait la pâlote délégation du PS, sans agression contre quiconque ni destruction de quoi que ce soit, avec une retenue que l’on pourrait même qualifier de timorée tant elle s’apparentait au minimum syndical, personne ne doutait qu’elle susciterait l’adhésion la plus large.

Mon cul ! La majorité des anonymes a certes applaudi la bonne action. Mais du côté des officiels, altermondialistes inclus, ce n’était qu’émotion, réprobation et indignation. Quelques instants à peine après cette « agression contre la démocratie » (selon la fédération PS de l’Aveyron), et alors que le stand avait déjà été reconstruit, chacun vint se déverser contre les « comportements ridicules et violents » (Julien Dray) de ces salauds de « casseurs » (Marie-George Buffet), « ivres » par surcroît (un Vert dans le Parisien), une « horde de fascistes » (le maire de Saint-Affrique) venus donner « une image désastreuse de ce grand rassemblement » (le conseiller général PS Guy Durand). Les médias s’en délectèrent. Bon, que les miettes de table de l’ex-gauche plurielle s’empressent de piailler au fascisme, c’est d’une sottise effrayante, mais prévisible. Que les Verts incriminent l’alcool, c’est crétin, mais de bonne guerre. A ce propos, l’équipe de CQFD peut en témoigner : sous le cagnard ambiant, les bières à deux euros partaient en sueur avant même d’atteindre le foie, vouant toute tentative d’ivresse à l’échec ou, au mieux, à une somnolence vaporeuse peu propice aux offensives héroïques. Plus surprenante fut la hâte avec laquelle des bénévoles se portèrent au secours des glands mous du PS, les aidant à raccrocher leur bâche et leur honneur. Avec à l’appui cet argument déconcertant : « C’est le PS de Millau, ils sont du coin ». Ah, la sainte loi de proximité ! Dans ce cas, il fallait inviter aussi l’UDF de Gignac, ou le club philatéliste de Marvejols. Mais là où les choses ont commencé à sérieusement partir en vrille, c’est quand les têtes pensantes de l’altermondialisme ont à leur tour actionné la machine à s’indigner. A commencer par François Dufour, vice-président d’Attac et ex-porte-parole de la Confédération paysanne, fustigeant un « saccage » (sic) qui « ne mène nulle part ». TF1, RPR et PS ne disaient pas autre chose après le « saccage » du McDo de Millau, il y a quatre ans. A juste raison, Dufour répliquait alors que la méthode du démontage pacifique relevait d’une légitime et nécessaire riposte citoyenne. Manifestement, cette analyse n’a plus cours aujourd’hui. Pourtant, il n’est pas établi que la malbouffe de McDo ait fait plus de victimes que la politique du PS.

C’est comme une pelote, tu tires sur un bout et il y a tout qui vient. Alain Krivine, le Richelieu de la LCR, tint à faire savoir qu’il « désapprouvait » lui aussi le démontage du stand. Dans Libération, le président d’Attac, Jacques Nikonoff, força la dose en stigmatisant le « gauchisme », la « violence »et le « sectarisme » des anti-PS du Larzac. Comme si le slogan « un autre monde est possible » se confondait désormais avec le proverbe « il faut de tout pour faire un monde ». De tout, sauf des « gauchistes ». Sur ceux-là, on peut tirer à boulets rouges. Avec le PS, en revanche, il faut « dialoguer ». Pas seulement avec le PS, d’ailleurs. On dialogue aussi avec la FNAC de François Pinault, pour diffuser dans les meilleures conditions de vente la compil’ anti-OGM - comme si la FNAC n’était pas à la culture ce que les OGM sont au roquefort. On dialogue aussi avec Vivendi, dont la branche édition publie les ouvrages d’Attac et de Bové, et dont les filiales Pathé et Gaumont ont accepté, après des négociations que l’on imagine courtoises, de prêter deux multiplexes au comité d’organisation du Forum social européen, pour la projection de films contestataires. Sans doute les salles indépendantes sont-elles jugées « sectaires », elles aussi… Vivendi n’encourt assurément pas ce reproche : au conseil d’administration de sa « Fondation Canal + », présidé par Pierre Lescure, la multinationale compte l’altermondialiste Nikonoff parmi ses serviteurs, et ne s’en plaint pas.

La liste est longue de ces accommodements à la marge qui finissent par grignoter la substance. Ça n’est pas fait pour encourager ceux qui tentent de développer des réseaux alternatifs, de mener leur barque hors des têtes de gondoles. Le jeu de séduction avec les médias n’y aide pas davantage. Avait-on besoin, pour faire trembler l’OMC, de lire dans Libération le menu détaillé du premier repas commandé par Bové à sa sortie de prison ? Fallait-il, pour amplifier la bonne parole altermondialiste, négliger la presse indépendante au profit des gros médias ? « Il est étrange, note un internaute sur le site un-monde-solidaire.org, de constater que les médias “officiels” (France 2, France 3, RTL, France Inter, Midi Libre et consorts) aient été reçus et traités au même titre et avec les mêmes droits que les membres de l’organisation, bénéficiant librement de tous les “privilèges” accordés à ces-derniers. Ce fait est d’autant plus remarquable que les autres associations, y compris les médias indépendants, n’ont pas bénéficié d’autant d’égards. Ce compromis, visiblement décidé par les organisateurs du rassemblement, n’est-il pas en contradiction avec la volonté supposée d’indépendance et de solidarité si clairement exprimée par ses représentants ? »

Rien d’étonnant à ce que ces dérives fassent naître quelques doutes quant au prochain Forum social européen. « On peut avoir des choses à se reprocher mais il faut se les dire à travers le dialogue », sermonnait François Dufour le 9 août dernier. Toujours la même question : dialoguer, mais avec qui ? Pas avec les « gauchistes », en tout cas. Bellaciao, un collectif franco-italien créé après Gênes, tente ainsi depuis cinq mois de diffuser un e-mail sur la liste internet du FSE. Sans succès. Ce document censuré - au mépris de la charte de Porto Alegre sur l’échange de libres opinions - n’est pourtant pas un appel à la guerre sainte. Il ne s’agit que d’une revue de presse sur le président d’Attac, comportant, il est vrai, quelques citations instructives. Comme cet entretien accordé à un journal suisse, où Nikonoff plaide en faveur d’une « humanisation » de la mondialisation. Comme le PS. Nous sommes là pour offrir un « débouché » à « la volonté de changer le monde », a susurré François Hollande aux lendemains du Larzac. Un autre monde est possible, mais il n’est pas sorti de l’auberge. Les non-amnésiques - ils sont nombreux, même au sein d’Attac - vont devoir se faire entendre s’ils ne veulent pas que demain, après Saint-Denis, François Hollande récupère une nouvelle fois tout ça sous une tonne de saindoux.

Paru dans CQFD n°4, septembre 2003






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