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CQFD N°013


L’ARGENTINE RECALCULÉE EN TOURNÉE EUROPÉENNE

HUIT TÊTES DE PORC ET DES CHÔMEURS HEUREUX

Mis à jour le :15 juin 2004. Auteur : Nicolas Arraitz.

L’art du chômage donne du sens au temps redevenu libre. En mai, deux chômeurs-artistes argentins nous ont rendu visite à Marseille : à peine débarqués, ils ont failli se faire détourner vers une ruelle obscure par des artistes de la survie marseillaise, mais on les a récupérés in extremis. À l’origine de pratiques vivifiantes telles que le « mierdazo », les deux créateurs ne demandent qu’à partager leurs expériences. Petit topo pour faire envie.

Et cetera, « c’est un mot qui interrompt et aussi qui ouvre le discours », disent-ils. Chez eux, à Buenos Aires, ils ont commencé par ouvrir une maison. « Un coup de fil nous avait rencardés, et le correspondant anonyme ne plaisantait pas : cette caverne d’Ali Baba avait appartenu à Juan Andralis, surréaliste historique mort récemment, et elle abritait une imprimerie, des archives de publications censurées, des costumes, des objets sans utilité apparente… » Bref, tous les éléments d’un jeu auquel les nouveaux occupants allaient s’adonner avec passion. Le groupe Etcetera était né. Tout artistes qu’ils se disent, les protagonistes du groupe sont plus souvent mentionnés dans la rubrique des faits divers que dans les pages culturelles. Ce sont d’abord les « escratches » qui les rendent célèbres. « Manifestations organisées avec Hijos (un collectif de fils et filles de disparus pendant la dictature militaire), les “escratches” se déroulent sous les fenêtres des généraux qui n’ont jamais été poursuivis pour leurs crimes. Les voisins sont rameutés, les murs couverts de peinture, les tortionnaires insultés, le tout assorti d’actions théâtrales grand-guignolesques destinées à détourner l’attention de la police tout en faisant monter l’énergie. » Au départ violemment réprimés, les « escratches » ont contribué à rendre public le souvenir refoulé de la dictature et de son escamotage « démocratique ».

Quand éclate la révolte généralisée de décembre 2001, Etcetera participe aux assemblées dans les quartiers et les usines occupées. « Notre contribution la plus notable est d’avoir instauré la pratique du “mierdazo” (“cacazo”, dans la bouche d’un journaliste télévisé) : la foule - à laquelle, signe de ces temps troublés, se mêlent des dames de la bonne société - défèque en public et expédie ses étrons sur la façade des banques ou du parlement. » Le « mierdazo » devient vite une institution populaire : « On estime à plusieurs tonnes la quantité de merde ainsi recyclée. » À l’heure où, ici, le mouvement des intermittents semble se diviser entre nostalgiques des fastes mitterrandiens et galériens de la culture de masse, cette pratique pourrait clarifier le débat. Elle aurait pu, par exemple, être avantageusement adoptée lors de la montée des marches du Festival de Cannes. Là-bas, aux dernières élections présidentielles, Etcetera a présenté son propre candidat : une oie. Celle-ci n’a pas été élue, mais a pondu un œuf que Federico et Loreto, les émissaires du groupe, ont fait circuler à travers l’Europe, « dans l’espoir que son esprit éclose ici aussi ».

Comment ces jeunes poètes ont-ils débarqué ici ? L’histoire vaut la peine d’être racontée. Lors de l’effondrement financier et institutionnel de l’Argentine, fin 2001, la dissidence sociale prend une telle ampleur qu’elle attire de nombreux sympathisants, badauds internationalistes et autres curieux venus des USA et d’Europe. Parmi eux, des artistes allemands, impressionnés par la virulente créativité populaire, proposent un échange culturel. S’ensuit une série d’entretiens, durant lesquels nos amis se sentent vaguement pris pour des cobayes, mais qui débouche sur une invitation à participer à une exposition collective dans un musée d’art contemporain, à Cologne. Le happening sera baptisé Ex-Argentina, et une trentaine d’Argentins y sont conviés. Étrange expérience pour de jeunes artistes fauchés que d’être invités à s’exposer à côté de Picasso et de Klimt ! Surtout quand les défraiements octroyés pour leur séjour à Cologne permettent tout juste de s’offrir un kebab et une bière par jour, dans une ville où ils ne connaissent personne… L’aventure aurait pu virer à l’aigre si ceux d’Etcetera n’avaient lié amitié avec le groupe des « Chômeurs heureux » de Berlin. Choqués par un tel manque d’hospitalité, ces derniers proposent de joindre l’utile à l’agréable en organisant un banquet de chômeurs dans une salle du musée et de présenter les restes du repas comme une œuvre d’art le jour du vernissage. Sitôt dit, sitôt fait. Le festin a lieu, sans les représentants de la culture officielle, autour d’une grande table imitant celle où s’étaient congratulés les chefs d’État du G8. Le jour J, les amateurs d’art et les officiels vont donc admirer les taches de vin et de sauce, les graffitis vengeurs et les cadavres de bouteilles qui ornent la nappe, flanquée qui plus est de huit têtes de porc en latex, étiquetées avec les noms de huit politiciens locaux. Post-modernisme oblige, personne ne s’offusque, mais le lendemain, la commission culturelle de la ville convoque le directeur du musée. Celui-ci doit reconnaître que, bien que « cette bacchanale » soit « un peu mince sur le plan esthétique », elle n’en constitue pas moins un « contraste idéal » avec la peinture abstraite exposée dans les salles voisines (cité dans Taz-Köln, 19/03/04). Flash-back et conclusion provisoire : début 2002, à Buenos Aires, des hordes de « fous affamés », encagoulés et armés de fourchettes géantes (fabriquées dans une usine occupée), prennent d’assaut des supermarchés au cri de « À TABLE ! ». Quelques semaines après les vraies scènes de pillage qu’a connues le pays, et au cœur d’une crise sans précédent où la dictature de la nécessité rend caduque toute tentative décorative, ces artistes nous rappelaient ainsi qu’avoir de l’esprit et avoir de l’estomac, ça n’est pas contradictoire. Après tout, les deux mots commencent par la même lettre. Et cetera.

Publié dans CQFD n°13, juin 2004.






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