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CQFD N°013


DANS LES SOUTES DU TOURISME DE LUXE

LES FORçATS INVISIBLES DU QUEEN MARIE II

Mis à jour le :15 juin 2004. Auteur : Marie Caillerie.

Au moment où le gouvernement renflouait Alstom, constructeur du Queen Mary II, le « plus gros paquebot du monde » faisait escale à Marseille. L’occasion, entre démineurs et CRS, de vérifier si les joies de la croisière sourient aussi aux 1 300 membres d’équipage qui triment douze heures par jour sans congés ni droit de sortie.

Au mot « croisière », à quoi pensez-vous ? Eaux turquoise, machines à sous, jacuzzi, escale au centre commercial, buffet à volonté ? Pour une navigante comme moi, ce mot chargé de volupté consumériste évoque tout autre chose : équipages essorés, sourires obligatoires, pavillons de complaisance, contrats foireux… Chaque visite au Seamen’s Club (foyer des marins) de Marseille est l’occasion de sonder la nature réelle de « la croisière s’amuse ». Même dans les nouveaux locaux du MPCC (« Marseille Port Cruise Centre », la classe !), au fond du port à gauche, les marins, quand ils osent parler, racontent toujours la même histoire. Celle d’une exploitation qui n’a guère molli depuis 1926, quand Traven publiait Le Vaisseau des morts, la bible des forçats de la mer. Début mai, une première permanence assurée pour l’escale d’un paquebot de la compagnie italienne Costa, grosse cliente du port de Marseille, m’avait donné un nouvel aperçu de la schizophrénie qui règne à bord des navires de tourisme : d’un côté, le passager débile s’exclamant « c’est nul ici, y’a rien à acheter ! », de l’autre, trois marins venus en cachette rencontrer le délégué français du syndicat maritime ITF (ils ne font pas confiance à son confrère italien, soupçonné de manger dans la gamelle de l’armateur), suite à la compression unilatérale et sans préavis de leur contrat et de leur salaire misérable. Mais aujourd’hui, c’est une autre histoire. En ce dimanche 23 mai, j’ai envie de croire à la magie du paquebot le plus ventripotent du monde : le Queen Mary II. Son escale-test à Marseille est un événement tant glorifié que redouté par les autorités locales : si elles réussissent l’examen, le QM2 reviendra en 2008, sinon, adieu les futures retombées économiques… Pour prémunir les passagers de tout contact avec la plèbe marseillaise, le port a été bouclé, sécurisé, quadrillé. Personne ne monte à bord, hormis quatre-vingts privilégiés cadrés de près, qui n’en retiendront que le « luxe inouï » et le « fondant au chocolat ». Quant à moi, émue au simple passage d’un gros cargo devant le fort Saint-Jean, je m’attends à craquer à la vue de cette étrave effilée et de ce cul arrondi. Et pourtant non. Impossible de ne pas penser aux quinze morts causés par une passerelle échafaudée à l’économie. Ou à l’internationale des petites mains férocement exploitées par Alstom et ses sous-traitants, dans un Chantier de l’Atlantique devenu chantier de la casse sociale [1]. Ont-ils déjà tous oublié ? « Ah oui, lâche ma voisine, c’est la France qui l’a construit ! » Bien sûr, même que le gouvernement vient de filer 300 millions d’euros à Alstom pour sauver le prestige de notre « patrimoine industriel », comme dit Sarkozy, et non pour dédommager les ouvriers, évidemment. Ne restent plus que les 1 240 marins travaillant à bord pour me rassurer sur la qualité mirobolante de leurs conditions de travail. J’imagine déjà notre petit foyer noyé sous l’affluence, nos trois postes Internet et nos six téléphones pris d’assaut. Eh non, me détrompe mon collègue Lucien : « j’en ai vu que trois depuis ce matin. » Ah bon ? Les 1 237 autres sont donc consignés à bord ?

Allons voir sur le quai ! Je me faufile entre le car de CRS, la voiture de flics et le bus de la sécurité du Port, souris aux plongeurs-démineurs dans leur Zodiac et atteins un matelot qui fait le guet devant un tuyau d’eau douce - « pour laver la vaisselle », me dit-il. J’explique que je suis marin, moi aussi, sans quoi il garderait son sourire figé. Sur ce bateau, c’est la même merde qu’ailleurs, me glisse-t-il en substance : lui et les autres ont tous été embauchés par un « marchand d’hommes » allemand pour « douze heures de boulot par jour », neuf mois de bord sans congés pour les Philippins contre quatre pour les Européens, une quinzaine de nationalités à bord, etc. Mais attention, « on a une super salle de karaoké, rien que pour l’équipage, m’annonce-t-il avec fierté. Tu devrais postuler chez Cunard si tu veux essayer les paquebots. » Je lui dis : « J’ai écrit, mais je ne les intéresse pas. » Un instant pensif, il répond : « C’est vrai qu’à bord, il n’y a pas de femmes marins. Par contre, il y en a plein au service hôtellerie. » Vive la parité… Tiens, voilà le boss sur le quai, officier anglais, semble-t-il. Et lui, qu’en pense-t-il ? « J’étais bien mieux sur les cargos, mais c’est les gars comme eux qui nous piquent le boulot ! », lance-t-il en montrant le collègue philippin. Ah, la belle fraternité des gens de mer !

À 17 heures, c’est l’appareillage. Ça bouchonne dans la rade de Marseille. Des centaines de voiliers et de yachts s’agrippent aux flancs du plus grand paquebot du monde, « comme une nuée de tiques qui se jette sur un chien », commente un vieux Marseillais toisant la scène. Le Queen Mary II s’engage dans la passe. Debout sur la jetée une furieuse envie me prend de montrer mon cul à tous les nigauds qui agitent les bras, mystifiés par un gros rêve en toc aux soutes remplies de vrais cauchemars.


Pavillons de complaisance : la France se calque sur Malte

Parmi toutes les « réformes » ourdies par le gouvernement Raffarin, celle-ci semblait acquise d’avance : la création d’un pavillon de complaisance à la française, visant à éradiquer les derniers vestiges de protection sociale des marins. Initié par le sénateur UMP Henri de Richemont,avocat spécialisé en droit maritime et porte-flingue du lobby des armateurs, le projet d’un « Registre international français » (RIF) devait permettre d’aligner la flotte commerciale tricolore sur le modèle de Panama, du Liberia ou de Malte, où les armateurs se tirent la bourre à coups d’équipages sous-payés et sur-exploités (voir CQFD n° 8). Discrètement approuvée au Sénat en décembre 2003, cette déréglementation sauvage était programmée pour avril à l’Assemblée nationale, qui l’attendait les doigts dans le nez. Qui, en effet, se soucie du sort des neuf mille marins français et a fortiori de leurs collègues philippins, ukrainiens ou jamaïcains ? En avril, pourtant, le projet est brusquement retiré de la circulation. Bien que peu massives, les protestations émises ici ou là - par des marins grévistes, la CGT ou la commission « marine marchande » d’Attac Marseille, notamment - pouvaient faire craindre une fausse note de trop à la veille des régionales. Ces dernières ayant quelque peu ralenti le rythme des offrandes au Medef, l’affaire a été repoussée à une date indéterminée. Les armateurs devront patienter encore un peu.

Il est vrai que l’enjeu du RIF - « légaliser, en les encadrant, des pratiques interdites », selon l’aveu du directeur de l’administration de la mer - n’avait peut-être pas été assez habilement dissimulé. Mais l’objectif demeure, lumineux à défaut d’être tonitruant : autoriser les compagnies françaises à faire trimer des marins étrangers assujettis non plus au droit français mais à la réglementation de leurs pays d’origine ou des paradis fiscaux (embarquement de neuf mois sans congés payés, ni retraite, ni sécu, ni droit syndical…). Même dans les rêves humides d’un Seillière, difficile d’imaginer mieux. Pourquoi se gêner quand les pavillons voisins ont déjà presque tous sauté le pas ? Le battage autour de l’élargissement de l’Union européenne aurait pu fournir l’occasion de réfléchir à la mise en place d’un pavillon communautaire, doté d’une réglementation sociale qui ne soit pas calquée sur les seuls intérêts des patrons. Au lieu de cela, l’Europe déroule le tapis rouge à un authentique champion de la complaisance maritime : Malte. Depuis le naufrage de l’Erika, poubelle arborant pavillon maltais, ce petit pays dévolu aux voyous des mers est monté du quatrième au troisième rang des flottes mondiales.

Publié dans CQFD n°13, juin 2004.


[1] Trois cents ouvriers indiens, grecs, français, italiens et roumains n’ont pas été payés six mois de suite alors qu’ils bossaient 66 heures par semaine. Le 13/09/03, le tribunal de Saint-Nazaire condamnait Avco, sous-traitant d’Alstom pour la climatisation du navire, et qui sous-traitait lui-même auprès de quatre entreprises , à payer au moins le mois d’août aux ouvriers et à organiser « un plan social ».





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Les forçats du tourisme
Stefan jaffrin | 12 avril 2006 |
C’est un phénoméne assez fréquent. J’étais dans le sud de la Tunisie, la semaine derniére et j’ai pu me rendre compte à quel point des tours opérateurs français exploitaient la main d’oeuvre locale : 12 heures de travail posté par jour, un demi jour de repos par semaine pour moins de 200 euros par mois…….. Mais que faire ? de toute façon, pour les jeunes des oasis, c’est çca ou le chomage……
 

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