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CQFD N°013


LES DÉSAXÉS DE L’AXE DU BIEN

LES GI’S DÉSERTEURS

Mis à jour le :15 juin 2004. Auteur : François Maliet.

L’armée américaine ne compte pas que des tortionnaires bien disciplinés. Les déserteurs existent, mais ils sont rares et risquent gros : la prison pour Camilo, l’exil au Canada pour Brandon ou Jeremy. À l’armée, la désobéissance est le pire des crimes de guerre.

Le soldat Jeremy Sivits et le sergent Camilo Mejia, tous deux membres de l’armée américaine, ont été condamnés les 19 et 21 mai à un an de prison ferme chacun. Ce n’est que justice, direz-vous : on n’empile pas impunément des prisonniers de guerre vêtus uniquement de couvre-chefs en plastique noir. La Convention de Genève est très claire : l’uranium appauvri, oui, les simulacres de fellation, non. Cependant, si ces deux soldats ont à subir la même peine, les chefs d’accusation diffèrent sensiblement. Jeremy Sivits est l’auteur des célèbres clichés montrant les tortures perpétrées en Irak à la prison d’Abu Ghraib. Et dans l’euphorie du moment, il a quelque peu mis la main à la pâte, histoire de se fabriquer des souvenirs. Le sergent Camilo Mejia, pour sa part, a été jugé coupable par la cour martiale de Fort Stewart, en Georgie, non pas pour actes de torture mais… pour désertion. Torturer ou refuser de torturer, c’est kif-kif pour la justice militaire américaine. À ceci près que lorsqu’il s’agit d’embastiller les déserteurs, nul besoin de pression de l’opinion publique pour mener rondement l’affaire.

Engagé dans l’armée US depuis huit ans, Camilo est envoyé en Irak en avril 2003. Après six mois de terrain, il obtient une permission de quinze jours aux États-Unis. N’ayant guère apprécié le quotidien de l’occupation, il refuse alors de rendosser l’uniforme. Il ne souhaite plus revivre des scènes comme celle de Ramadi, dans le triangle sunnite : lors d’une fusillade, douze ou treize Irakiens étaient restés sur le carreau, pour la plupart des civils non armés, excepté un adulte avec une grenade et un gamin d’une dizaine d’années portant une arme automatique, et baignant dans son sang suite aux tirs américains. En outre, Camilo a été témoin de tortures bien avant que ne soient développées les photos de Jeremy Sivits : alors qu’il était garde-chiourme dans un camp de détention près de l’aéroport de Bagdad, les simulacres d’exécution et les privations de sommeil étaient monnaie courante. Difficile à supporter lorsqu’on n’adhère pas au discours officiel : « Je ne peux pas me dire que je l’ai fait pour aider le peuple irakien. […] Je ne peux pas trouver une seule bonne raison pour avoir tiré sur des gens et m’être fait tirer dessus », déclarait-il le 31 mai dernier sur la chaîne américaine CBS. Pourquoi alors s’être engagé ? De nationalité mixte, costaricaine et nicaragua-yenne, le sergent Camilo Mejia espérait obtenir sa naturalisation américaine au terme de son service sous la bannière étoilée. Ouverte à certains étrangers, l’armée US offre une porte de sortie aux plus démunis, une possibilité de promotion sociale et l’assurance d’un revenu. Le menu tout compris « soldat » puis « études payées, logement gratuit et bourses pour la nourriture » allèche nombre de jeunes. Comme par exemple Brandon Hughey. Engagé à 17 ans, quelques mois seulement avant le début de l’offensive en Irak, il a vite pigé que son pays « ne se défendait pas, mais était bel et bien l’agresseur dans ce conflit ». Aidé par un vétéran de la guerre du Vietnam, il se réfugie au Canada en mars 2003. « Je suis actuellement hébergé par une communauté quaker, qui a réuni quelques fonds pour subvenir à mes besoins », précise-t-il à CQFD. La double peine du déserteur américain : après l’armée, l’église…

Jeremy Hinzman, lui, s’est enrôlé en janvier 2001. Envoyé en Afghanistan en octobre 2002, il s’aperçoit qu’il n’arrive pas à « tuer sans éprouver aucun sentiment » comme le voudraient ses supérieurs. L’armée de terre française ne croit pas si bien dire lorsqu’elle annonce dans sa dernière campagne de communication : « En plus d’apprendre un métier, vous apprendrez beaucoup sur vous-mêmes »… Refusant de combattre, il sera affecté à la plonge. Malgré ses demandes répétées, l’armée ne le laissera pas retourner à la vie civile. Lorsqu’il apprend, en janvier 2004, que son unité doit se rendre en Irak, il en sait assez sur lui-même pour savoir ce qu’il lui reste à faire : partir avec femme et enfant se réfugier au Canada. C’est une vieille tradition pour ce pays d’accueillir les déserteurs de l’armée américaine. On ignore toutefois combien de AWOL (Absent without leave ou « absent sans permission ») s’y terrent actuellement, les fugitifs ne cherchant pas forcément à se faire connaître. Des journaux américains les estiment à moins d’un millier. Lors de la guerre du Vietnam, les déserteurs réfugiés au Canada étaient plus de cinquante mille - presque tous des appelés, il est vrai, contrairement aux militaires professionnels d’aujourd’hui, mieux formés à la soumission. Hélas, il n’est pas sûr que la belle tradition canadienne se perpétue. Brandon et Jeremy ont un avocat commun et demandent tous deux le statut de réfugiés. Mais les derniers cas ne sont guère encourageants. Exemple : Mohamed Cherfi, un objecteur de conscience algérien qui avait refusé d’effectuer son service militaire, et qui a vu sa demande d’asile rejetée par les autorités d’Ottawa. Il a donc été expulsé… aux États-Unis, pays par lequel il était arrivé au Canada, et où il croupit aujourd’hui en prison. Mais Brandon reste optimiste : « Il y a aussi une chance que le ministère de l’Immigration me laisse rester au Canada pour raisons humanitaires. » On leur proposerait bien de venir en France, à tous ces mauvais patriotes qui refusent de porter les armes. Sauf qu’ici non plus, on n’aime pas les déserteurs.

Publié dans CQFD n°13, juin 2004.






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