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CQFD N°013


VOYAGE AU COEUR DU FAR-WEST EUROPÉEN

EL EJIDO, UN APARTHEID PRÈS DE CHEZ NOUS

Mis à jour le :15 juin 2004. Auteur : Nicolas Arraitz.

Le 23 mai dernier, suite à de nouvelles violences contre des travailleurs agricoles maghrébins, une manif de protestation a eu lieu dans la bourgade andalouse d’El Ejido, toujours prête à renouer avec les pogroms anti-arabes qui l’ont rendue célèbre il y a quatre ans. Un racisme de far-west et pourtant moderne, qui n’est pas sans lien avec l’intense compétition imposée à l’agriculture de la région dans le cadre de l’Europe. Voyage au cœur d’un système.

Comme dans un western. Le type en uniforme entre dans le bar. Il demande au tenancier basané de lui présenter la licence d’ouverture, et lorsque l’homme lui explique que la demande est en cours, l’insulte et le frappe avec une matraque métallique. Le fils du tenancier, 14 ans, s’interpose et reçoit lui aussi une volée de coups. Résultat : plaies, contusions et bras fracturé. Le policier municipal brise ensuite toutes les vitres et les bouteilles, puis renverse les tables avant de remonter dans la voiture de patrouille où ses collègues l’attendent. Ce Rambo andalou est bien connu des immigrés d’El Ejido. Ses victimes - elles sont nombreuses - le surnomment Sharon… D’après le maire de ce bourg agricole, aucune plainte n’a jamais été déposée contre ses flics, ce qui prouve leur innocence et la mauvaise foi des associations qui ont organisé un rassemblement de protestation le 23 mai dernier. D’ailleurs, la population autochtone semble unanime : plus de 50 000 signatures (dans une ville de 55 000 habitants, même les enfants en bas âge ont dû signer…) réclament la libération immédiate de deux agriculteurs condamnés à quinze ans de prison pour avoir séquestré et battu jusqu’à leur briser les membres trois Maghrébins qu’ils soupçonnaient d’avoir volé de l’engrais dans un hangar… Le conseil municipal s’est empressé d’emboîter le pas aux pétitionnaires, y compris l’opposition socialiste (le porte-parole PS a ensuite démissionné). Il faut dire que les racistes du coin sont habitués à ratonner à l’aise. Qui a oublié le pogrom de février 2000 ? Pendant trois jours, sous le regard compréhensif des forces de l’ordre, des centaines de furieux armés de battes de base-ball lancent une chasse au « Maure » d’une rare violence. Après qu’en l’espace de dix jours un déséquilibré marocain a poignardé une jeune fille sur un marché et un ouvrier agricole tué deux patrons à coups de pierre, la haine anti-arabe embrase la ville. Commerces, véhicules et taudis appartenant aux ouvriers agricoles nord-africains sont mis à sac et incendiés, ainsi que les locaux de deux ONG d’aide aux étrangers. Des centaines d’immigrés doivent fuir dans les collines pour sauver leur peau. Près de 700 plaintes seront déposées : 99 % n’auront aucune suite, les avocats du coin n’osant pas défendre les Arabes et de nombreuses victimes préférant quitter la région.

Depuis, le maire - propriétaire de la plus grosse firme agroalimentaire de la province, et dont la télé locale a ouvertement encouragé l’émeute raciste - est toujours là. L’exécutif andalou, celui de Madrid et l’Europe font comme si la normalité avait repris ses droits. Les médias regardent ailleurs. Pourtant, les agressions continuent. Régulièrement, des milices d’encagoulés attaquent les ouvriers africains isolés à coups de battes ou même de couteaux. Les immigrés sont interdits dans les bars et les commerces du centre-ville. La plupart sont condamnés à survivre dans des ruines abandonnées ou des cabanes de tôle et plastique au milieu des serres. Gabriel M’Binki, délégué du Syndicat d’ouvriers agricoles (SOC), raconte : « Le dernier week-end de mai, deux Marocains ont été lynchés par la foule à Llano de Vicar, après qu’un vol de sac à main eut lieu sous un chapiteau, par ailleurs interdit aux étrangers. L’un d’eux risque d’être amputé d’une jambe, et l’autre, qui a perdu l’usage d’un œil, s’est vu notifier un avis d’expulsion lorsqu’il s’est présenté au commissariat pour dénoncer les faits. Quant à nous, militants syndicaux, nous recevons des menaces de mort presque tous les jours. » Est-ce cela que les autorités appellent « normalité » ?

Terre aride où Sergio Leone a tourné la plupart de ses westerns, la province d’Almería a été championne en exportation de main-d’œuvre sous Franco. Pour éluder toute réforme agraire, le dictateur avait encouragé l’immigration, puis la colonisation des marécages et des parties désertiques de l’Andalousie. Pour Almería, la bureaucratie planifia une agriculture intensive sous serre, où l’on compenserait la stérilité du sol par un usage massif d’engrais. L’entrée de l’Espagne dans l’Europe va dynamiser ce processus, à tel point qu’on parlera de « miracle d’Almería ». Aujourd’hui, le miracle se traduit par la présence de quarante-neuf banques alignées le long des rues d’El Ejido (pour une seule librairie…). La province produit les deux tiers des profits agricoles espagnols, si l’on en croit les chiffres de la RTVE (radio-télévision espagnole). Miroitante mer de plastique, 35 000 hectares de serres s’étendent entre la côte et les montagnes pelées de l’arrière-pays. En haute saison, plus de mille camions partent chaque jour en direction de l’Europe. Quinze mille ouvrières travaillent dix à douze heures par jour dans les conserveries et les hangars d’empaquetage, pour environ 600 euros par mois. Des tonnes de poivrons, tomates, concombres, pastèques et melons sont produites hors sol, bombardées de fertilisants à raison de trois ou quatre récoltes par an. Les Européens se sont habitués à les consommer même en hiver.

La ville a grandi trop vite, en quartiers artificiels, sans fêtes populaires ni traditions (chose rare en Espagne). Mais elle détient plusieurs records : nombre de banques par habitant, ventes de voitures de luxe, bordels par kilomètre de route, suicides, maladies dues aux engrais chimiques, revenus par tête de pipe… Analphabètes à 40 % (avant d’avoir recours aux immigrés, ces nouveaux riches ont dû exploiter leur propre famille et peu d’enfants ont connu le collège), surendettés, à la merci des banques et des fournisseurs agrochimiques, menacés par la concurrence de l’industrie agricole marocaine (dopée elle aussi par les banques européennes…), les exploitants d’El Ejido sont aux abois. Aujourd’hui à l’avant-garde du productivisme empoisonneur, ils sont menacés d’être dépassés à tout moment dans cette folle course à la compétitivité. Ce qui explique la violence des moyens employés pour « rester à la hauteur ». Ils mettent en fait la pression sur la seule marge de bénéfice qu’ils contrôlent : la main-d’œuvre. El Ejido n’est donc pas un cas isolé, en marge de la civilisation. Ce coin de Far-West est au cœur de l’Europe en construction. « Quinze mille exploitations pour trente cinq mille hectares, c’est moins de trois hectares en moyenne. Ces gens-là sont en sursis, ils vont se faire bouffer par les sociétés anonymes », explique Nicolas Duntze, de la Confédération paysanne. Exemplaire jusqu’à la caricature du système d’exploitation industrielle des êtres humains et de la terre qu’impose Bruxelles, El Eljido est en passe de devenir un paradigme dans l’histoire contemporaine de la dégradation des conditions de vie et des rapports humains. Là où la mécanique Schengen alimente en esclaves les secteurs les plus exposés à la compétition mondiale.


DES ETRANGERS A PRIX CASSES

Conséquence du pogrom de février 2000 et de la grève des ouvriers agricoles qui, en réaction, avait paralysé la province et forcé les pouvoirs publics à imposer des négociations, les patrons andalous boudent la main-d’œuvre maghrébine, trop organisée, trop vindicative. Ils se sont donc tournés vers les gens de l’Est ou les Sud-américains, que le gouvernement recrute dans leur pays d’origine. La situation devient dramatique lorsqu’au printemps 2002 des milliers de Marocains, Mauritaniens, Algériens et Subsahariens, ballottés d’une région à l’autre, se voient partout préférer des Équatoriens ou des Lituaniens. Sans argent et sans toit, ils campent dans les gares routières, sur le bord des routes ou dans les champs. Quand on leur propose du boulot pour quelques heures, c’est à prix cassé. Une rumeur annonce alors qu’on va régulariser les clandestins à Almería. Des milliers d’Africains se précipitent vers la province orientale et campent aux portes des administrations. Des médecins s’engraissent sur leur dos en leur délivrant des certificats, obligatoires pour la régularisation. Des patrons recrutent sous le nez de la police, proposant des demi-salaires à des contingents affamés qui les suivent en courant jusqu’à leurs fourgons à bestiaux. Puis, la récolte bien avancée, la « normalité » se réinstalle, la rumeur se révèle n’être qu’une rumeur, et les sans-papiers se dispersent, fuyant la police qui se fait de nouveau plus zélée… Selon Gabriel M’Binki, « le gouvernement socialiste vient de négocier avec les patrons la signature de cinq mille contrats pour cette saison. C’est un chiffre ridicule, qui prouve qu’on planifie en haut lieu le travail “illégal” et sous-payé ». Pour Gabriel, « le rassemblement du 23 mai - le premier jamais convoqué ici -, est une immense victoire. Cinq cents personnes sont venues, malgré la peur, de toutes origines, et, fait remarquable, il y avait aussi des habitants d’El Ejido »…

Publié dans CQFD n°13, juin 2004.






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EL EJIDO, UN APARTHEID PRÈS DE CHEZ NOUS
shérazade | 20 mai 2008 |
SAMIRA DU 30 QUEL REGRET AI-JE EN LISANT LES FAITS QUI ONT EU LIEU DANS LA PROVINCE D’ALMERIA ET QUI ONT AFFECTE DES IMMIGRES MAGHREBINS NOTAMMENT !Q’EST DEVENUE L’ANDALOUISIE DE LA TOLERANCE.DU PLURICULTURALISME ET OUI DIRE QUE L ANDALOUSIE ETAIT LA REGION D EUROPE OCCIDENTALE LA PLUS FLORISSANTE ET CE A TOUS LES NIVEAUX ET OU SE COTOYAIENT SANS PROBLEMES JUIFS ARABES ET CHRETIENS.C ETAIT LE MODELE DE COHABITATION ET D’ INTEGRATION PAR EXELLENCE. EL EJIDO, UN APArTHEID PRÈS DE CHEZ NOUS
Omar77 | 9 mai 2007 |
Le probleme est que, meme si cette situation est intolérable (aussi bien pour les immigrés, que pour les espagnols eux-memes !), comment demander a un pays qui reste pauvre (l’andalousie regroupe la plus grande densité de population, alors que c’est l’une des régions la plus pauvre d’Espagne et d’Europe !) d’etre l’El Dorado de cette Europe… En plus, je trouve dangereux d’avoir des apprioris racistes (en l’occurence !) sur tous les espagnols vivant là-bas, cela risque de crisper tous les débats futur sur cette question ! Pour exemple, le simple titre du sujet : « Un apartheid près de chez nous » ! Il est surement, volontairement provocateur, mais il montre une vision des faits qui est inexacte d’autant que beaucoup d’espagnols sont exploités dans ces memes endroits. En plus, les populations maghrebines, latino-américaines et espagnoles sont assez prochent culturellement. Donc pour que ce débat reste efficace, ne nous emportons pas dans des accusations discriminentes, mais essayons tous essemble de trouver des solutions réalistes ! > EL EJIDO, UN APARTHEID PRÈS DE CHEZ NOUS
nezzie | 12 décembre 2005 |

j’habite ici dans la province d’Almeria, et il est vrai que la situation est dramatique pour tous les émigrés quelle que soit leur origine… l’agriculture intensive exploite des milliers de personnes y compris les espagnols aussi.. mais fait aussi vivre le pays. les habitants de la région sont trés fortement endettés, et en effet la richesse va au riche.. Le Maroc est devenu le nouvel Eldorado de l’agriculture intensive..

mais par ailleurs pour nourrir l’Europe,comment par quel moyen arrêter cette exploitation tout aussi intensive de l’homme ?

> EL EJIDO, UN APARTHEID PRÈS DE CHEZ NOUS
un marseillais | 15 octobre 2005 |
C’EST une honte pourquoi personne n’agit, y en à marre !!!
 

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