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CQFD N°013



LES SANS-PAPIERS DU TRAMWAY DE BORDEAUX

Mis à jour le :15 juin 2004. Auteur : Grite Lammane.


Bordeaux, jeudi 27 mai. J’ai rendez-vous devant un thé à la menthe avec des membres du Collectif bordelais de soutien aux sans-papiers. Ils avaient organisé une manifestation le jour de l’inauguration du tramway pour dénoncer l’emploi de clandestins au cours des travaux de gros œuvre dudit tram. Mais, retenus par des CRS toute la journée, ils n’avaient pas pu se faire entendre. Devant moi, ils réitèrent leurs affirmations, allant même plus loin. Ils avancent que certains sans-papiers auraient été employés à la construction de l’hôtel de Police, inauguré il y a peu par Nicolas Sarkozy en personne. D’autres feraient du ravalement de façades - notamment celle de l’annexe de l’école des Beaux-Arts - pour des entreprises payées par la mairie de Bordeaux. Il y en aurait aujourd’hui dans la bourgade de Barp à trimer sur l’édification du laser mégajoule, 40 000 m2 dédiés à la simulation d’essais nucléaires. Si on n’y croit pas, il suffit de se poster à l’embauche cours Victor-Hugo, en plein centre-ville, pour voir les camionnettes qui viennent chercher leur lot de travailleurs. Témoin direct de ce trafic, Eshref m’explique : « Dans le BTP, tous les sous-traitants emploient des sans-papiers. Mais je ne vais pas jeter la pierre au patron. Il me donne du travail. J’ai besoin de travailler pour payer mon avocat si je veux être régularisé. » S’enferrer dans l’illégalité et la misère pour s’en sortir, c’est le paradoxe que la France propose aux demandeurs d’asile.

Je vais chercher d’autres témoignages à l’ASTI et au Service social d’aide aux émigrants. On ne m’y confirme pas expressément l’affaire des ouvriers du tramway, même s’il « a dû y en avoir, c’est sûr ». En revanche, quelqu’un me soutient avoir reconnu plusieurs sans-papiers sur le chantier de rénovation d’une cité de la banlieue de Bordeaux. Un deuxième sait que des clandestins qu’il connaît ont travaillé sur l’hôtel de Police. Un autre lâche que pendant la grève de la faim pour la régularisation des Kurdes, l’an dernier, certains s’absentaient pour aller « peindre les appartements d’un bailleur HLM, employés par des sous-traitants ». Des sous-traitants, comme toujours. C’est la combine classique : un énorme chantier public est partagé entre quelques boîtes dans les bonnes grâces des décideurs. Pour faire face à cette suractivité temporaire, au lieu d’embaucher (les charges sociales réduisent les marges !), les entreprises sous-traitent les travaux pénibles à de petites sociétés dont les patrons sont des étrangers en situation régulière connaissant le métier et ses magouilles. Comme ils utilisent le gisement de main-d’œuvre au noir que constituent les membres de leur famille et de leur communauté d’origine en situation irrégulière, leurs prix défient toute concurrence. Et si le scandale éclatait, la stupeur serait de mise chez les chargés de com’ des grosses boîtes ! Question à un milliard d’euros (coût du tramway) : quelles sont les entreprises à qui ce trafic profite ? J’ai espoir qu’un embryon de réponse m’attend chez les avocats de l’Institut de défense des étrangers : il a dû leur arriver, me dis-je, de défendre des sans-papiers arrêtés sur des chantiers, ils doivent donc connaître les employeurs sous-traitants. À partir de là, je pourrai trouver les grosses sociétés cachées derrière. Hélas, mes quatorze tentatives pour joindre l’IDE, en particulier son président, Vincent Aymard, se soldent toutes par une réponse-type des secrétaires. À les entendre, les « maîtres » ne mettent jamais les pieds dans leurs cabinets et passent leur vie à plaider « au Palais ». « Ils vous rappelleront dans la journée », me rassurent-elles. J’attends toujours.

Seule Me Sebban, chargée de la défense de Turcs clandestins qui avaient été arrêtés en octobre dernier en se rendant sur un chantier de BTP, accepte de me parler. Mais elle dit ne pas se souvenir de l’affaire… Et, bien que « pas au courant » pour le tramway, elle confirme vaguement que des sans-papiers sont employés sur des chantiers à Bordeaux. Me vient alors l’idée naïve que la direction départementale du Travail, chargée du contrôle des employeurs, va pouvoir m’aider. Madame Boutor, directrice adjointe : « Nous ne vous donnerons pas d’information avant que vous ayez obtenu l’accord du préfet. » Qu’à cela ne tienne, je prends le problème à l’envers. Au tribunal, je verrai bien dans les archives si des sans-papiers ou des patrons ont été jugés. Nenni ! Le greffier me rit au nez (« On ne donne pas accès [aux archives] à n’importe qui. En particulier aux journalistes. »), avant de me proposer son numéro personnel (« Vous pourriez avoir envie de m’appeler le soir pour avoir des informations… »). Je charge alors ma dernière cartouche : je m’adresse directement à la Communauté urbaine de Bordeaux, commanditaire des travaux, dans l’espoir d’obtenir la liste des entreprises du chantier. L’attaché de presse y va d’abord au bluff : trop d’entreprises sur le coup, prétend-il, et « pas de document spécifique » les recensant. Mais au bout de trois demandes, comme je commence à ruer dans les brancards, il finit par m’envoyer un listing. Tellement succinct qu’il est inexploitable. C’est alors que j’apprends que François Saglier, le « chef de la mission tramway », vient d’être mis en examen pour « atteinte à la liberté d’accès et à l’égalité des candidats dans les marchés publics ». S’il y a du pot-de-vin dans l’air, pas étonnant que le dossier soit verrouillé ! Les voies de la démocratie sont impénétrables. Mais barrer grossièrement l’accès à des informations qu’on devrait obtenir sans effort ne suffira pas à gommer que certains sans-papiers, comme dit le Collectif, « sont très mal payés, voire pas du tout et vivent parfois à six ou huit dans un F2 sans toucher de salaire », risquant de surcroît un accident du travail définitif ou une expulsion.

Publié dans CQFD n°13, juin 2004.






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> LES SANS-PAPIERS DU TRAMWAY DE BORDEAUX
Julien | 27 décembre 2004 | Demande coordonnées

Bonjour,

j’écris de la part de l’association Baobab, assoication d’angoulême qui s’occupe des dossiers de régularisation des sans papiers.

Dans le cadre d’une possible collaboration à venir, pourriez vous me donner les coordonnées du collectif bordelais de soutien aux sans papiers ?

Je vous remercie d’avance,

Bien à vous,

Julien Ausou.

 

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