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CQFD N°013


LEHAINEUX PIQUE çA CRISE

LE MODE D’EMPLOI DU PARFAIT DÉCROCHEUR

Mis à jour le :15 juin 2004. Auteur : Victor Lehaineux.


Vous avez jeté l’éponge depuis longtemps et renoncé à tout militantisme. Vous ne croyez plus en rien. Le désespoir vous fait vivre. Vous ne vous en portez que mieux. Moi aussi. Seulement voilà, votre conscience vous titille. Elle l’a parfois mauvaise. Voici quelques arguments pour vous rendormir en paix. Que les activistes à tout crin s’en imprègnent pour partir en vacances sans culpabiliser. La planète se réchauffe au moment où les réserves de pétrole se tarissent. C’est plutôt une bonne nouvelle, non ? Imaginez le désastre si au contraire elle se refroidissait, à part pour le pastis. Une fois qu’on aurait brûlé tout ce qui nous reste de forêt, on se pèlerait le jonc. Pour prévenir une nouvelle ère de glaciation mortifère, faisons feu de tout bois. Et dépêchons-nous de liquider les fonds de cuves de cette saloperie de pétrole, qu’on passe enfin à autre chose. Surconsommons allégrement, pour que les générations futures n’aient plus à s’emmerder avec les marées noires. Pour ce qui est des guerres d’invasion (Irak, Palestine, Tchétchénie, etc.), il faut se dire que si l’on avait trouvé le moyen de les empêcher, depuis le temps qu’elles prolifèrent, on les aurait éradiquées. Manifestement, rien n’y fait. Tournons-nous plutôt vers les thérapies géniques et trouvons une solution à la source de la nature humaine, un genre d’inhibiteur de testostérone pour les Bush, Sharon, Poutine et consorts. En attendant, pas la peine de s’arracher les cheveux, mieux vaut s’émerveiller qu’aucune bombe atomique n’ait été larguée depuis Hiroshima, ce qui est tout bonnement incroyable. On voit toujours le mauvais côté des choses, mais regardez à quel point les commémorations des débarquements rapprochent les peuples. Un bon carnage de temps en temps remet les pendules à l’heure. Les atteintes à la Sécu, à l’assurance chômage, aux retraites et à tout l’arsenal de l’État Providence : le miracle est que ce ne soient que des réformes et non des abolitions. Que le régime spécifique des intermittents, unique au monde et à inscrire au patrimoine de l’humanité, n’ait pas été purement et simplement supprimé dans le contexte du raz-de-marée néolibéral de 2002, voilà qui laisse perplexe. On peut toujours ergoter sur les détails pour limiter les grignotages, l’essentiel est préservé d’emblée, les grands principes de solidarité ne sont pas remis en cause. Décidément, les méchants sont devenus trop gentils, la lutte des classes a perdu de son charme. On veut bien faire semblant de se mettre en colère, mais le cœur n’y est plus. Tout cela n’est que mascarade et rigolade, un folklore convenu, pas de quoi s’en faire un ulcère.

Un autre monde est-il vraiment possible ? Oui, peut-être, mais il y a une chance sur deux pour qu’il soit bien pire que celui-ci. Dans le doute, mieux vaut s’abstenir. On n’a que ce qu’on mérite. Le monde est comme il est, et c’est déjà pas mal. Les pires barbaries ont toujours été pétries de bonnes intentions à leur début. Il y a trop d’inégalités, c’est vrai, mais on a Noël Mamère pour s’en occuper. Il y a trop d’injustices, mais quand bien même il n’y en aurait plus aucune, nous serions toujours bêtement mortels. C’est l’injustice fondamentale, l’erreur de conception impardonnable. Et l’on n’y peut rien. Il n’y a pas de mort à visage humain. Posons-nous plutôt cette question : y a-t-il une vie avant la mort ? Le démantèlement sournois des services publics, l’école qui part à vau-l’eau, la télévision qui nous lobotomise, l’Internet de plus en plus fliqué, les OGM démoratoirisés, l’Europe toujours si peu sociale, qu’est-ce qu’on peut bien y faire, vraiment ? Encore des manifs pour dire que c’est pas bien, qu’on est contre ? Ç’en devient pathétique, et, au fond, qu’est-ce qu’on en a à foutre ? On sait bien que « tout ça, comme le vent, passera » (Étienne Roda-Gil, poète tapineur). Les grands chambardements sont à venir et, comme toujours, ils s’imposeront d’eux-mêmes, pas la peine de se fatiguer. Après tout, dans quelques milliards d’années, le Soleil explosera, et la Terre avec… Voilà. Nous pouvons remonter tranquillement sur nos vélos, sans oublier d’y apposer le sticker à la mode : GIGN (Grand Invalide de la Guerre des Nerfs).

Publié dans CQFD n°13, juin 2004.






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