Accueil
Sommaire du N°014
NUMEROS PRÉCÉDENTS
THÈMES
- Armement
- Guerres
- Chômage
- Foulard et laïcité
- Faux amis
- Genres
- Exils et expulsions
- Luttes sociales
- Médias
- Patrons
- Science contre capital
- Sécuritaire
- Musique
- Livres
- Chroniques
- A l’arrach’
- Ecologie
- Chronique carcérale
- Santé
- Dessins
- Anthologie
- Courrier des lecteurs
- Fascisme

CQFD N°014


LES BONNES NOUVELLES DE LA PRESSE FINANCIERE

GUERRE, TERRORISME… C’EST BON POUR LA BOURSE

Mis à jour le :15 juillet 2004. .

En 1941, le Journal des Finances et l’Agéfi se félicitaient de l’influence bénéfique de l’Occupation sur la Bourse de Paris. 60 ans plus tard, on retrouve les mêmes qui saluent l’influence bénéfique du 11-septembre et de la guerre en Irak sur toutes les Bourses du globe. Pour CQFD, l’historien Francis Ronsin a épluché ces deux fleurons historiques de la presse boursière. Constat : nazisme, guerres ou terrorisme, tout est bon dans le cochon.

D’abord, faire les présentations. À ma gauche, le Journal des finances (JdF), l’un des plus vieux titres de la presse boursière française, qui chaque semaine conseille aux requins les meilleurs placements pour nager, dévorer et prospérer. Racheté par Vivendi puis Lagardère, le JdF vient de tomber dans l’escarcelle d’un autre marchand de canons, le groupe Dassault. À ma droite, l’Agence économique et financière (l’Agéfi), autre institution vénérée des spéculateurs, qui se veut depuis quatre-vingt-dix ans le « quotidien de référence dans la communauté financière ». Contrôlée par le groupe Pinault-Printemps-Redoute du milliardaire chiraquien François Pinault, la société Agéfi SA a développé une gamme de publications spécialisées à forte plus-value (comme l’hebdomadaire Actifs, destiné aux « professionnels du patrimoine ») et de produits dérivés (annuaires, bases de données, organisation de conférences, séminaires, grands prix…). C’est dire combien ces deux journaux ont forgé la grille d’analyse des boursicoteurs avides que la techno-langue libérale appelle « marchés ». Avec une constante jamais prise en faute : la dévotion à la loi du plus fort. Dans une passionnante étude publiée récemment (voir encadré), l’historien Francis Ronsin montre, citations à l’appui, l’allégresse avec laquelle le JdF et l’Agéfi ont tous deux salué Pétain (« le plus glorieux des drapeaux », pour le Jdf) et l’occupation nazie (« L’unité monétaire européenne ne peut être que le Reichsmark », affirmait l’Agéfi). Sollicité par CQFD, il a repris le chemin de la Bibliothèque nationale de France et renoué avec la lecture - interrompue en 1945 - de ses deux journaux favoris. Mais cette fois, sur une période beaucoup plus récente…

I - Sacré Ben Laden !
Septembre 2001. Après un été cafardeux pour l’ensemble des Bourses mondiales, la rentrée s’annonce calamiteuse : « Après trois mois de stabilité sur une tendance médiocre, les Bourses ont décroché cette semaine. Les actions traditionnelles ont été attaquées à Paris comme à Wall Street », s’alarme le Journal des Finances (01/09/01). Les jours passent mais la morosité s’accroche : « L’indice CAC 40 a chuté de 33,3 % depuis son record du 4 septembre 2000. […] Aux États-Unis, après le krach des valeurs technologiques, ce sont maintenant des grandes valeurs de l’indice Dow Jones qui flanchent à leur tour. Résultat : un indice CAC 40 au plus bas depuis deux ans. » (JdF, 08/09/01). La veille du 11 septembre, « les principaux marchés du vieux continent ont affiché des reculs supérieurs à 3 % », se désole l’Agéfi (11/09/01). Là-dessus, irruption des avions de Ben Laden. Les tours jumelles s’embrasent et s’effondrent. Effondrée elle aussi, la presse financière rivalise avec les grands médias pour exprimer sa consternation, son horreur et, bien sûr, sa solidarité : « Le terrorisme aveugle vient d’apporter la démonstration que la folie humaine n’avait pas de limites. Ce n’est, hélas, pas rassurant. » (l’Agéfi, 12/09/01). Pas rassurants, les attentats du 11 septembre ? Pour les boursicoteurs, qui n’aiment rien tant qu’être rassurés, cette platitude cache une terrible angoisse : la perspective d’une baisse de la consommation. Déjà que « le moral des consommateurs était au plus mal avant même les attentats suicide du mardi » (l’Agéfi, 14/09), alors avec Manhattan dans les gravats, leur désir de consommer ne va pas aller en s’améliorant. « Les scénarios des experts que nous avons interrogés vont tous dans le même sens : le ralentissement économique qui se développait aux États-Unis avant le 11 septembre va tourner à la récession au quatrième trimestre 2001 et dans les premiers mois de 2002. » (JdF, 22/09). Les spécialistes unanimes, voilà un signe qui ne trompe pas ! Et le même JdF d’enfoncer le clou : « Les stratégistes prévoient une récession aux États-Unis et la poursuite de la baisse des actions ». À peine l’encre servant à imprimer ces funestes prophéties était-elle sèche que de nouveaux chiffres venaient tout chambouler. Heureusement pour leurs clients, « experts » et « stratégistes » s’étaient fourrés le doigt dans l’œil. Le 15 septembre 2001, les marchés se sont déjà « ressaisis » (JdF). Le 29 septembre, ils ont « retrouvé une certaine sérénité » (JdF). Dix jours plus tard, les cours continuent de grimper : « Hier, les marchés américains ont poursuivi leur rebond initié il y a deux semaines et demie » (l’Agéfi, 12/10). Le 20 octobre : « Cette semaine, le CAC 40 a repris 200 points et près de 5 % de sa valeur » et « l’indice Dow Jones a enregistré un gain de 3,27 % sur les cinq dernières séances » (JdF). Le 6 décembre, moins de deux mois après les attentats, c’est l’apothéose : « Retour de l’enthousiasme sur les places américaines », lance l’Agéfi. Entretemps, la situation économique n’a en réalité fait qu’empirer. Le 5 novembre, alors que les Bourses chantaient leur « enthousiasme », l’Agéfi évoquait encore une « crainte de récession généralisée », une « nette progression du chômage américain à 5,4 % » et un « inquiétant marasme de l’activité industrielle dans l’Euroland » (05/11). Un paradoxe que nos conseillers boursiers, jamais avares d’explications, n’ont aucune peine à déchiffrer : « Il aura suffi de la prise de Kaboul par l’Alliance du Nord, d’une hausse des ventes de détail plus forte que prévu aux états-Unis et de la chute du prix du pétrole pour amener les investisseurs à écarter le spectre d’une récession prolongée aux Etats-Unis. » (l’Agéfi, 19/11) À l’argument des bienfaits de la guerre il convient d’en ajouter un autre, non moins prodigieux. Le 22 septembre, Philippe Sassier écrit en effet dans le JdF : « L’idéologie antimondialiste et la bataille contre les OGM occupaient le fauteuil de la contestation laissé vacquant par le communisme. Le terrorisme ajoute désormais du sang et de l’horreur à cette contestation. » Ben Laden/José Bové, même combat. Ainsi discréditée, la contestation anti-libérale n’inspirera plus les mêmes craintes que naguère. Le 28 septembre, l’Agéfi creuse plus avant l’amalgame fructueux du barbu et du Roquefort : « La critique antimondialiste (qui a été en fait jusqu’à présent un anti-américanisme) a sans doute perdu une part de justification depuis les attentats. » Les investisseurs peuvent donc se rassurer, d’autant qu’ils ont été « favorablement orientés par la défaite en Afghanistan du régime des talibans et par la décision d’ouvrir un nouveau cycle de négociations [conférence de l’OMC à Doha] visant à libéraliser davantage le commerce mondial » (JdF, 15/12). Tout compte fait, les avions d’Al Qaida n’ont donc pas fait que du mal : « En organisant les attentats du 11 septembre, Ben Laden ne pensait sûrement pas favoriser la solidarité internationale et le développement du commerce mondial », se réjouit froidement le JdF (10/11). Bref, si les cours s’envolent, c’est grâce à l’effondrement des tours jumelles.

II - Saddam à la rescousse
Un an après, cependant, les effets bénéfiques du 11 septembre ont fait long feu. Début 2003, rien n’est plus attristant que la lecture de l’Agéfi : « Les investisseurs clôturent sans regret une année boursière désastreuse. L’indice phare de la Bourse de Paris a terminé 2002 sur la plus importante baisse annuelle de son histoire. » Ou :« Les marchés américains ont connu en 2002 leur troisième année de baisse consécutive. Ils sont désormais hantés par la perspective d’une guerre en Irak. » (02/01/03) Ou encore : « Les espoirs de rebond de l’économie allemande en 2003 s’envolent. » (08/01) La guerre qui se profile suscite d’autres inquiétudes : « L’angoisse face au risque de guerre touche durement les marchés boursiers. Pour tenter de légitimer une intervention militaire en Irak, le président Bush promet d’apporter des preuves à charge contre Bagdad le 5 février. En attendant, l’économie reste en panne et, faute de repères, les Bourses broient du noir. » (l’Agéfi, 30/01) Un contre-sens répandu pourrait faire croire que si les marchés sont déprimés, c’est parce que la guerre approche. Alors qu’en fait, ce qui les afflige, c’est plutôt le risque que la guerre s’éloigne. Il ne faut donc pas s’étonner si « les manifestations pacifistes de la semaine dernière n’ont que modérément rassuré les marchés » (l’Agéfi, 18/02). La guerre, pas de problème : c’est l’avant-guerre qui crée incertitude, confusion et pertes d’argent. « L’histoire nous dit que lorsque l’Amérique se trouve sur le pied de guerre, les marchés chutent de 11 à 17 %. Mais une fois la guerre engagée, le marché se redresse », explique David Schwartz, historien des marchés financiers, cité dans le Monde (23/09/02). L’expert financier André Gosselin se montre encore plus cru : « Lors des préparatifs de guerre, comme c’est le cas actuellement, les indices sont en baisse, alors qu’on s’attend à ce qu’ils repartent à la hausse dès que les premières bombes tomberont sur l’ennemi. » (sur le site Lesaffaires.com, mars 2003) Ça y est, nous y sommes presque ! « Les spéculateurs ont déjà reproduit par avance le scénario boursier de 1991. Le dernier ultimatum lancé par la Maison blanche à Saddam Hussein soulage les Bourses. » (l’Agéfi, 18/03) Les bonnes nouvelles s’enchaînent en rafale : « Vendredi, l’envolée de l’indice parisien a même dépassé le précédent record remontant au 17 janvier 1991, jour du déclenchement de l’opération Tempête du désert. » (l’Agéfi,17/03) « L’abandon par les Anglo-Américains de l’attente du feu vert de l’ONU pour attaquer l’Irak […] a levé l’incertitude - ce que la Bourse déteste par dessus tout - sur le déclenchement d’une guerre. Au total, en trois séances, l’indice CAC 40 a gagné 17,83 % » (JdF, 22/03). Cependant, les Bourses restent nerveuses. Après la fulgurante victoire américaine, les premières embûches trouvées sur le chemin des « libérateurs » donne des suées froides aux marchés, sensibles comme des chatons au moindre imprévu. Sombrement lucide, l’Agéfi brandit l’index : « Les marchés s’étaient emballés à l’idée d’une guerre propre presque virtuelle, et d’un effondrement rapide du régime de Saddam Hussein. Ils avaient simplement oublié que la guerre reste la guerre, faite de victimes militaires et civiles, de bavures, de pièges imprévus, de résistances inattendues. […] Au lieu d’acheter au son du canon, les marchés auraient assurément mieux fait de contenir leur impatience. » (25/03/03). Mais les chenilles tournent et, quelques jours plus tard, les forces de Saddam sont enfin en déroute. Le résultat, on vous le donne en mille : « Les Bourses ont fortement rebondi hier, soutenues par l’avancée des forces de la coalition vers Bagdad », applaudit l’Agéfi (03/04), qui en oublie les consignes de prudence qu’elle prêchait une semaine plus tôt. Le 12 avril, Le Journal des Finances peut enfin saluer la victoire de Bush, avec une note de regret toutefois : « L’issue heureuse de la guerre en Irak constitue un immense soulagement et supprime une inconnue majeure sur l’existence d’un risque latent d’embrasement au Proche-Orient. La reddition, à la fois rapide et sans condition, des fidèles de Saddam Hussein n’a pourtant pas donné lieu à l’envolée boursière que la plupart des opérateurs attendaient. » Encore quelques semaines de patience, les amis : « La psychologie des investisseurs semble avoir changé. Le rebond du Dow Jones est de l’ordre de 20 % depuis le mois de mars et la guerre en Irak. […] L’indice CAC 40 a rebondi de 31 % en trois mois par rapport au point bas de 2 403 points touché le 12 mars » (JdF, 07/06). C’est signe de bonne santé, effectivement, pour « la psychologie des investisseurs ». Dans l’euphorie de la victoire, la presse financière française, qui avait jusqu’alors plutôt partagé le scepticisme de son gouvernement, renoue avec son américanophilie habituelle : « Les Américains veulent moderniser l’islam et montrer qu’il est compatible avec la démocratie, tandis que les intégristes veulent islamiser le modernisme », pérore sentencieusement le JdF (26/04/03). Une poudrière, l’Irak occupé ? Allons, rien à craindre de ce côté-là : « Bagdad peut devenir, demain, un modèle dans une région du monde où la démocratie n’est qu’un mot lointain et vague. » (JdF, 18/04). Ah, la merveilleuse science divinatoire des journalistes financiers épris de démocratie !

Publié dans CQFD n°14, juillet 2004.

Lire aussi « La presse boursière misait sur les nazis » et « Anthologie patriotique des marchés »






>Réagir<

 

Les articles et les archives de CQFD sont libres d'accès sur ce site. Néanmoins le journal n'existe que grâce aux ventes en kiosque et aux abonnements.
SANS PAPIER, PAS D'OCTETS !
Âmes généreuses, vous pouvez aussi, effectuer un don en ligne pour le journal,
merci à vous !


| Site réalisé sous SPIP avec des logiciels libres (GNU) par : Juan Rodriguez et Gilles Klein |