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CQFD N°014


NOUVEAUX CHAMPS DE BATAILLE

LE FANTÔME DE LA GRÈVE

Mis à jour le :15 juillet 2004. Auteur : Nicolas Arraitz.

Je suis d’une génération qui n’a pas connu les délices du plein emploi. Avec la précarité, la grève et les occupations d’usine sont devenus des plaisirs rares. Chômeurs à vie ou presque, il nous faut déployer des trésors d’imagination pour inventer d’autres formes de lutte. Exemple.

Huit heures du matin. Machiniste intermittent dans un théâtre public, quelque part au Sud de l’Europe, j’arrive au boulot. La standardiste et les copains sont rassemblés autour de la radio. Un perroquet hertzien vient d’y annoncer l’annulation du concert de ce soir, « pour cause de grève du personnel technique ». Échange de regards interloqués. En grève, nous ? Première nouvelle ! J’appelle la radio pour démentir, mais le journaliste refuse de nous passer à l’antenne, ce qui confirme que l’intox a été orchestrée. C’est le quatrième jour d’une bagarre kafkaïenne qui va nous opposer pendant deux mois aux caciques socialistes qui gèrent cette région. Notre crime ? En butte à une réduction des effectifs intermittents qui surcharge de travail l’équipe technique, nous avons informé le public par des mini-tracts lancés depuis les galeries. Le directeur n’a pas apprécié : il fait irruption dans une de nos assemblées en exigeant que nous renoncions au tir de confettis subversifs. Nous refusons. Vexé, il court annoncer l’annulation du concert de ce soir-là, « pour problèmes techniques »… Mais il n’en informe ni notre équipe, ni les musiciens. Alors que le public est renvoyé chez lui, le concert a lieu devant un parterre d’amis de la direction. Nous filmons la scène et envoyons un communiqué à la presse (« Concert privé dans un théâtre public »), malgré les pressions du délégué syndical, qui se chie dessus. Deuxième jour : théâtre bouclé. Les jazzeux new-yorkais prévus ce soir-là se font tirer le portrait avec nous devant les guichets puis s’en vont vers d’autres aventures. Troisième jour : on nous annonce que notre ami et néanmoins chef technique a été mis à pied pour nous avoir soutenu. Quatrième jour : concert flamenco annulé, pour « fait de grève », selon la presse. Ce jour-là, nous prenons possession du théâtre. Photocopieuse, fax et téléphone sont mis à contribution pour mener la contre-offensive. On n’est pas en grève, il s’agit d’un lock-out patronal. Les salaires devront être payés. La direction s’affole et décrète la suspension des spectacles pour un mois. Le personnel administratif accepte le fait accompli et part… en vacances. Nous, nous reconduisons notre assemblée chaque matin dans le théâtre déserté, et aussi la nuit, dans un bar du quartier. On ne se quitte plus. Nos brûlots irrévérencieux surprennent la presse, qui les publie in-extenso. Au bout d’une semaine, le groupe communiste au Parlement interpelle la Conseillère préposée à la Culture sur les causes de la fermeture de cette salle publique. La dame -qui depuis est devenue ministre de la Culture de Zapatero- nous accuse d’avoir mis en danger l’intégrité physique du public, et d’avoir abandonné nos postes de travail. Lors d’une AG du personnel de l’entité dont dépend le théâtre, nous faisons voter un préavis de grève si le chef technique, son assistante (mutée) et les intermittents écartés ne sont pas réintégrés. Mais la direction manœuvre en coulisse. La presse se remet au diapason : elle nous accuse d’être de dangereux anarchistes, manipulés par un chef aux ambitions inavouables, ayant pris le public en otage, terrorisant nos collègues des bureaux, menaçant de mort le directeur (l’ombre d’ETA plane)…

Une deuxième AG est convoquée. Le CE impose un vote secret et le camp de la grève est mis en minorité. L’AG accepte la réouverture du théâtre sans conditions, avec la promesse d’une négociation tripartite (syndicat, direction, politiques). Le théâtre rouvre. Les sanctions se sont entre temps multipliées : la standardiste et deux gardes, trop proches de notre équipe, ont été licenciés par leur boite de sous-traitance. Le directeur déclare aux travailleurs que la plaie c’est l’horizontalité du fonctionnement antérieur, « il faut ré-instaurer le respect des hiérarchies » -ce progressiste est aujourd’hui Directeur national du Théâtre en Espagne. Pour se faire pardonner un mois de fermeture injustifiée, la direction a concocté une surprise : un concert de Goran Brégovic avec son grand orchestre ! En coulisse, c’est l’état de siège : issues de secours verrouillées, ascenseurs déconnectés, vigiles dans les galeries, paranoïa à tous les étages… Mais la vraie surprise viendra du public : dehors, un commando d’intermittents virés distribue un faux programme, « Brégovic, un chant à la liberté sur une scène balkanisée ». Et au moment où Goran entame « Kalashnikoff », son hymne guerrier anti-guerre, en hurlant « à l’attaque ! », toute la salle se lève : « à l’attaque ! ». Une pluie de papillons vole dans les travées : « Encore un tract rouge dans la gueule des señoritos de la culture ! ». Les politiciens venus célébrer la normalisation de leur prestigieux joujou s’enfuient, croyant être victimes d’un traquenard tendu par les techniciens, le public et… Brégovic ! À partir de là, le « tractage » incontrôlé devient une tradition. À chaque représentation, des programmes piratés sont distribués. On ne se contente plus d’y dénoncer les sanctions et la suppression de postes, on ironise aussi sur le décalage entre les prétentions de la culture d’avant-garde et les pratiques quasi-féodales du clientélisme politique. On s’y moque de la langue de bois des cultureux. Et, comble du luxe et de l’arrogance pour des spectateurs et des techniciens, on y donne son avis, on parle de ses sentiments. A plusieurs reprises, la direction et ses créatures perdent contenance et s’en prennent au public qui participe au tir de pamphlets. À la fin de la saison, la moitié de notre équipe se retrouve à la rue, mais nous avons perdu avec panache. Un vrai baroud, un assaut gratuit contre les moulins à vent de la culture officielle. D’ailleurs, un de nos derniers coups de gueule s’adresse à ceux qui nous regardent comme des Don Quichotte déphasés : « Le fou serait celui qui refuse de courber l’échine, et le sage celui qui mange dans la main qui vient de le gifler ? Nous savons que notre temps ici est compté, et ça nous va : voilà bien la seule façon d’être libre. » Une fois qu’on y a goûté, on ne peut plus s’en passer.

Publié dans CQFD n°14, juillet 2004.






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