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CQFD N°004


CHRONIQUE D’UN BARBARE

LA VIANDE EST TENDRE, MUSCLONS-NOUS

Mis à jour le :15 septembre 2003. Auteur : Hamé (La Rumeur).


Sous la couronne d’épine du Grand Changement, là où fulminent les diatribes exhortant à plus de sueur, à la tête des hordes spéculatrices éprises de revanches sociales, s’avance la France des démolitions. Ses plus augustes représentants s’en vont, la mèche légère et la réforme lourde, parachever le plus grand démantèlement social de mémoire « d’après-guerre ». Il est temps, grand temps pour eux de communier dans l’ultime mise à mort d’« un demi-siècle d’immobilisme et d’archaïsmes ». L’offensive est sévère, franche et sans détours. Pleins pouvoirs, passage en force et poigne punitive sont les attributs princiers des tout derniers hérauts des « courageuses refondations qu’exige le défi européen » [1], maîtres de forge du « dialogue social » auxquels les grandes centrales syndicales et médias aux ordres donnent aujourd’hui la « réplique » en se laissant souffler leur texte. Le fond de l’air est jaune, la voie libre et la viande suffisamment tendre pour être découpée à la main. Feu vert pour de nouvelles coupes sombres dans tous les budgets publics et sociaux (sécurité sociale, retraites, santé, éducation, culture et recherche, transports…), ultime débridement des privatisations et licenciements à large échelle (projets de décentralisation/régionalisation pour le secteur public, flopées de fermetures et délocalisations avec ou sans plans sociaux pour les salariés du privé). Afin de donner un plus bel éclat au rallongement du temps du travail et au « gel » des salaires, la toute dernière collection 2002/03 des statuts précaires saura ravir grands et petits… patrons. C’est qu’ils jubilent, surtout les grands [2], sans trop en faire état, néanmoins. Et s’estimant encore lésés : « Le vent de réforme souffle mais il n’est pas encore assez fort » [3].

Comprenons-les. Ce « vent » balayant la plaine raffermit, certes, les nouvelles réductions de charges et impôts sur l’entreprise, la chair cuite des contrats jeunes, les paquets craquants de subventions patronales… mais à quand l’abrogation des règles limitant le recours aux contrats à durée déterminée ? la suppression des sanctions en cas de licenciements abusifs ? ou la suppression de certaines infractions fiscales ? ou encore l’élimination de l’ISF et du droit de grève, enfin bordel !!! Qu’on fasse inscrire au fer rouge sur les tapisseries des salles à manger françaises la devise sociale du millénaire naissant qu’ânonneront les « veaux » et leur progéniture : travailler plus, plus longtemps, pour beaucoup moins et crever plus tôt ! Plus grand monde n’y échappe. Tout le monde est dans le coup. Comme a pu dire la marionnette de latex : « pour que la France s’enrichisse, les Français doivent apprendre à s’appauvrir… » Ou, du moins, les Français qui jusque là s’imaginaient être à l’abri. Beaucoup, en effet, découvrent, effarés et pantois, la face hideuse du monstre froid et l’étendue de son appétit.

S’il y a la France du bas-milieu en voie de déclassement et d’effritement, il en est une autre qui connaît la musique jusqu’à la moindre de ses modulations guerrières. La France des bas-fonds a derrière elle vingt-cinq ans (pour le moins) de lacérations sociales. Ce qui marqua pour elle le début des années 80 peut être vu comme un prélude à ce qui touche désormais l’ensemble des salariés. Passée la douce euphorie d’une gauche au pouvoir, ces années 80 avaient en effet donné le premier puissant coup de fouet à la cadence des restructurations industrielles. Le repositionnement stratégique de la France au sein de l’Europe et du monde s’est traduit par une véritable saignée à blanc : privatisations, délocalisations, licenciements massifs et répression de fer dans les secteurs de la sidérurgie, des mines, de l’automobile ou du textile. La « force de travail » issue de l’empire colonial (sans-papiers et « réguliers ») est touchée en premier. En dépit de longues et courageuses grèves, elle ne recueillera pas la solidarité significative du monde du travail. La montée du racisme [4] et l’indéfectible chauvinisme de nombre d’organisations de gauche faciliteront ces licenciements. Eventrés en cette décennie noire, les quartiers populaires et plus particulièrement les familles issues de l’immigration ont connu une dégradation sans précédent de leurs conditions : chômage endémique et paupérisation des parents, progression des phénomènes de déscolarisation, de petite délinquance juvénile et de toxicomanie… Toutes ces situations se sont accompagnées des premières restrictions de l’indemnité chômage (à partir de 1984), de la création du RMI et d’un marché du statut précaire jetable à destination, bien souvent, des enfants d’immigrés (notamment avec les TUC). En dépit d’un important mouvement de la jeunesse des cités [5], l’immigration n’est appréhendée par la classe politique qu’au travers du paternalisme caritatif, d’une part, ou de l’autoritarisme accusateur, d’autre part. La propagande anti-immigrés gagne de nouveaux galons grâce aux éructations d’un FN alors dopé par les socialistes. Tour à tour fleurissent des mesures régressives d’incitation au retour des immigrés dans leur pays d’origine (l’allocation de « réinsertion » de 1984), de durcissement des conditions de séjour en France et d’expulsions par milliers sous les lois Pasqua-Pandraud… Bref, autant de messages sous forme de chantage institutionnel et policier adressés aux immigrés précaires et sans-papiers. Le maître mot entrave déjà tout horizon : déserter les luttes, se terrer et accepter sans broncher les plus basses conditions de vie et de travail.

En ce sens l’immigration a constitué un terrain d’expérimentation à la démolition sociale ; une main d’œuvre de transition indispensable ; un miroir grossissant des desseins patronaux ; un palier dans l’attente d’une complète élimination des acquis sociaux par le processus de dérégulation économique. Lequel n’a cessé, depuis, de bondir de réforme en réforme en élargissant ses frappes à d’autres catégories professionnelles. Les aggravations actuelles sont pour la France des bas-fonds le summum jamais atteint en termes de jungle sociale. Nouvelles restrictions du droit des chômeurs, instauration du RMA en lieu et place du piteux RMI, attaque historique contre le droit d’asile et l’ordonnance de 1947, véritable champ de barbelés social supplémentaire opposé à la condition des sans-papiers et à la possibilité d’étendre leurs luttes… Aussi le mouvement social, s’il se veut conséquent, ne peut-il pas, ne doit-il pas marginaliser les revendications des plus pauvres d’entre les pauvres, mais les ériger au premier plan et frapper fort, très fort. C’est lorsqu’on est environné de tous les dangers qu’il n’en faut redouter aucun ; c’est lorsqu’on est sans ressources qu’il faut compter sur toutes ; c’est lorsqu’on est surpris qu’il faut surprendre l’ennemi [6]. Ces mots seront-ils d’une inspiration pour tous ? Si c’est le cas, parions que les lois Sarkozy (last but nos least) et les crédits exponentiels (eux !) alloués à la police, à l’armée et aux bagnes révèleront la véritable finalité de leurs mises en place.

Publié dans CQFD n°4, septembre 2003.


[1] Tel que le préconise le Traité de Maastricht par le biais du « pacte de stabilité » et des critères de convergence, qui imposent notamment un déficit public budgétaire de moins de 3 % du PNB. Dogme intangible, qui ne souffre de remise en cause que lorsqu’il s’agit d’accroître les cadeaux fiscaux aux ménages aisés… Résultat, de 1993 à 1999, le déficit est passé de 6 % du PNB à 2,6 %.

[2] Les rémunérations des présidents et des équipes dirigeantes des sociétés du CAC 40(les plus riches et importantes de France) sont passées entre 2000 et 2002 d’une moyenne de 498 fois le Smic à 554 fois le Smic. En 1980, on n’en était « qu’à » 80 fois le smic.

[3] Dixit le baron Ernest-Antoine Seillière, AFP, 1er juillet 2003.

[4] Lors de la grève de Talbot, en 1982, le Premier ministre Mauroy s’était hautement illustré en comparant les grévistes immigrés à Khomeiny et en les accusant (déjà !) de « danger intégriste ».

[5] Comme la Marche des beurs pour l’égalité des droits et la justice. Voir l’excellent ouvrage de Saïd Bouamama, Dix ans de marche des beurs, aux éd. Desclée de Brouwer.

[6] Comme dit Sun Tse dans L’Art de la guerre.





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