Accueil
Du même auteur :
Sommaire du N°004
NUMEROS PRÉCÉDENTS
THÈMES
- Armement
- Guerres
- Chômage
- Foulard et laïcité
- Faux amis
- Genres
- Exils et expulsions
- Luttes sociales
- Médias
- Patrons
- Science contre capital
- Sécuritaire
- Musique
- Livres
- Chroniques
- A l’arrach’
- Ecologie
- Chronique carcérale
- Santé
- Dessins
- Anthologie
- Courrier des lecteurs
- Fascisme

CQFD N°004


CHOSES ENTENDUES AU TRIBUNAL D’AMIENS

UNE JUSTICE DE COMPTOIR

Mis à jour le :15 septembre 2003. Auteur : François Ruffin.

On se croirait à un apéro de notables bouffis et revanchards, en fait, on est au tribunal correctionnel d’Amiens. Les sermons du juge, relevés par l’équipe de Fakir, le journal dissident de la Somme, sont garantis rigoureusement exacts. De la justice de classe, version PMU. Patron, vous nous remettez un prévenu ?

Monsieur V. s’en allait à mobylette acheter des canards qu’il ramènerait sur sa « carriole derrière ». Arrivé à Millencourt, il trouve porte close, croise « un copain de ballon au poing » qui lui offre une bière, puis deux, puis trois, l’après-midi se termine au bistrot, on en ressort avec 0,54 g d’alcool dans le sang, grimpe tant bien que mal sur le cyclomoteur, rentre pas très clair sur Franvillers, se décale lentement sur la voie de gauche et bing ! la Saab de Monsieur L.
« Vous êtes un grand garçon, Monsieur V. ?
- Oui.
- Un grand garçon de 36 ans, je vois. Vous êtes divorcé, combien d’enfants ?
- Trois, presque…
- Et trois aussi avec votre première femme, c’est ça ? »
L’autre approuve.
« C’est bien, c’est bien, vous faites le maximum pour nos retraites… L’ennui, hein, c’est est-ce qu’ils voudront travailler, vos enfants, ou est-ce qu’ils vivront comme beaucoup au crochet de… mais enfin, mais enfin, c’est une autre question… Alors comme ça vous faites trois enfants et, comme disait Jacques Brel, dans ce milieu-là, vous vous remettez en concubinage et encore trois… Vous avez bien conscience, au moins, que vous vous reposez à 80 % sur l’Etat français ? Parce que c’est la France, c’est la CAF qui paient, c’est nous… Vous vous rappelez au moins le nom de vos enfants, leur âge ? Non parce qu’il y a des pères, on se demande, ils passent au lit et ensuite c’est fini c’est oublié… Et combien vous payez de pension alimentaire ?
- Trois fois deux cents.
- Deux cents francs ! Vous vous rendez compte, deux cents francs, c’est le prix d’une mauvaise paire de baskets à Lidl ! Et le reste, vous savez qui paie le reste ? C’est l’Etat, c’est la CAF ! Et encore trois gosses dans votre nouvelle famille, c’est bien ça ?
- Deux fils, et ma femme qui est enceinte.
- Donc cinq enfants et demi à charge. Et vous vivez de quoi ?
- Je suis maçon, je touche le Smic. »
Et son avocat de noircir encore le tableau :
« Avant, mon client circulait à vélo… il savait pas qu’on les assurait, les mobylettes, il savait pas, bon, c’est tout… Du coup, c’est lui qui a réglé les 23 000 francs de réparations, pour la voiture de Monsieur… Le fonds de garantie lui prélève 500 francs tous les mois… Comme il n’a pas de mutuelle, c’est lui a payé beaucoup de frais, à l’hôpital, pour sa tête, à cause de son traumatisme crânien, et là aussi on prélève… »
Le procureur réclame l’annulation d’un permis qu’il n’a pas. Bon. Au final, on se rabat sur 600 francs d’amende. A régler en trois fois.
Le coupable reprend la parole. « Je voudrais dire quelque chose à Monsieur L. : je m’excuse… »


Monsieur B. nie tout en bloc. C’est pas lui qui a craché sur l’uniforme de Madame. Qui l’a traitée de « sale flic », de « grosse pute ». C’est un frère. Ou un cousin. Ou un copain. Lui portait un bandage sur les oreilles. Lui n’arborait pas encore son incisive cassée. « Vous êtes de quelle origine ?
- Nord-africaine.
- D’où, plus exactement ?
- Algérienne.
- Ah.
(Silence) Est-ce que vous vous renseignez sur ce qui se passe là-bas ? Dans l’Oréanais, à Médéa, près d’Alger… Je connais un peu, moi je m’informe, je lis plusieurs journaux, et je ne sais pas, peut-être ce sont les conséquences d’Israël, de la guerre en Palestine, mais vous avez entendu parler de tous ces enfants égorgés, des familles entières massacrées, des bombes qui explosent. Ça n’a rien à voir avec vous mais quand même, lorsque vous déclarez “je vais mettre le feu à ton bureau de merde”, je ne veux pas faire de rapprochements, mais quand même, on ne peut pas rapprocher du terrorisme, mais quand même… (Soupir) Tout en précisant, en plus, que la mairie d’Amiens fait énormément d’efforts pour les gens qui ont des problèmes d’insertion, pour leur trouver du travail… »

Publié dans CQFD n°4, septembre 2003.






>Réagir<

 

Les articles et les archives de CQFD sont libres d'accès sur ce site. Néanmoins le journal n'existe que grâce aux ventes en kiosque et aux abonnements.
SANS PAPIER, PAS D'OCTETS !
Âmes généreuses, vous pouvez aussi, effectuer un don en ligne pour le journal,
merci à vous !


| Site réalisé sous SPIP avec des logiciels libres (GNU) par : Juan Rodriguez et Gilles Klein |