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CQFD N°015


VIVRE SANS COMPTER

C’EST POUR QUAND ?

Mis à jour le :15 septembre 2004. .


Vous avez remarqué ? Ce coup-ci, personne n’a prophétisé une « rentrée brûlante », comme Bové en août 2003, ou une « rentrée chaude et agitée », comme Besancenot en août 2002. Pourtant, les coups tordus nous pleuvent sur le coin de la gueule et les réactions, trop isolées, ne sont pas à la hauteur. Même les optimistes en CDI sentent qu’il y a de l’eau de boudin dans le gaz social. Alors, ouvrons l’œil : des complices potentiels sont cachés dans le paysage. À Paris, début septembre, le McDo de la place d’Italie ferme pour cause de grève illimitée des employés. La meneuse ayant un nom arabe, faut-il y voir une nouvelle preuve du choc des civilisations ? Ou tout simplement que la vie et ce qu’elle a de bon fleurissent aussi en automne ? À Rennes, en juin, les CRS escortent des camions qui emportent les machines de ST-Micro, usine bénéficiaire délocalisée à Singapour. Heurts violents avec les salariés. À cet instant, leur colère dit : cette richesse qui s’enfuit est à nous. Mais l’instant d’après, quand ils se font traîner par les camions, ils basculent de l’autre côté de nos contradictions actuelles : ils supplient la déesse Économie de ne pas les abandonner, de les laisser servir ses caprices exorbitants. À Saint-Avold, le 5 septembre, suite à la délocalisation de leur gagne-pain en Pologne et en Tchéquie, les 167 ouvriers de Ronal mis à la porte ouvrent celles de leur usine aux habitants de la ville. Et décident de partir en Pologne pour rencontrer leurs « heureux » remplaçants, payés deux fois moins à fabriquer deux fois plus de jantes en aluminium. La défense de « l’outil de travail » (et du modèle de saccage qui va avec ) peut évoluer en autodéfense des employés malgré eux, et où qu’ils soient, ce qui n’est pas la même chose. En Italie, la Fiat avait cru trouver une main-d’œuvre docile en délocalisant une de ses usines turinoises à Melfi, près de Naples, où le chômage est endémique. Mais les « bouseux » du Sud se sont mis en grève. Non pour « défendre les acquis », mais pour exiger l’alignement des salaires sur ceux du Nord. Du coup, ceux de Turin se sont reconnus dans cette lutte et ont affrété des cars pour aller leur prêter main forte. Melfi a fini par gagner. En Andalousie, au lieu de voir les immigrés comme des concurrents, les ouvriers agricoles du SOC les soutiennent contre l’apartheid rampant qui règne sous les serres de l’agriculture industrielle. Ils sont venus à l’université d’été d’Attac, en Arles, demander (et obtenir, non sans mal) une aide pour acheter des locaux que les immigrés puissent autogérer. Car affiner la critique de la globalisation forum après forum ne mène à rien si on ne l’articule pas avec des bagarres concrètes. En Allemagne de l’Est, au début de l’été, un chômeur anonyme placarde sur les murs son ras-le-bol face à l’amputation de l’assurance-chômage décrétée par le gouvernement (de gauche). Depuis, son appel court le pays et, lundi après lundi, des dizaines de milliers de gens sans slogans ni leaders déambulent dans les rues. Ils refusent d’être économisés.

À Buenos Aires, les chômeurs piqueteros ont traqué à coups de cocktails molotov le président du FMI jusque dans son hôtel 5 étoiles. Ce sinistre serviteur du fric-roi était venu voir si l’Argentine méritait encore d’exister ou si on allait décréter sa disparition pure et simple. Au Mexique, alors que s’étiole un appareil d’État corrompu, les communautés zapatistes envoient huit lettres à leurs frères et sœurs du monde entier, où elles dressent un bilan sans complaisance d’un an de démocratie directe et d’autonomie. Leurs Conseils de bonne gouvernance (rien à voir avec un gimmick raffarinesque) construisent des cliniques, des écoles et des coopératives en ignorant superbement les lois de la compétitivité. Tout se tient, mais rien n’est gagné. En Lorraine, pendant que le patron de Daewoo se promène en liberté (lui qui a liquidé mille huit cents prolos après s’être gavé de subventions), le procureur de la République requiert trois ans de prison contre Kamel, accusé d’avoir mis le feu à l’usine fermée. Un autre ouvrier, licencié de Métaleurop, vient de tomber pour avoir braqué deux-trois banques avec un jouet. Les patrons et leurs profits, eux, courent toujours. Même si l’arrogance du baron Seillière et les gueules de loufiats pétainistes de ses ministres incitent à voir l’époque comme celle de la restauration d’un Ancien Régime de bastilles et privilèges, il ne faut pas se leurrer : la guerre qu’on nous mène est globalement moderne. L’économie va bien. Elle progresse et avale le monde. Son projet est totalitaire et nous n’en serions plus que les pauvres instruments. Agir en conséquence, c’est admettre que nous n’avons plus grand-chose à perdre. Libre à nous, alors, de changer la donne. Libre à nous de mettre le monstre à genoux avec, par exemple, une grève générale sauvage et illimitée, émaillée de bals et de parties de pétanque (ça s’est déjà vu). Libre à nous de l’humilier par des pratiques et des exigences vitales, partageuses, gratuites, joyeuses, paresseuses, fécondes, baladeuses, saboteuses, fragiles, irrévérencieuses, provisoires, contagieuses, sociales, inventives, naturelles, humaines… En bref : anti-économiques.

Publié dans CQFD n°15, septembre 2004.






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