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CQFD N°015


HÉTÉROS FACHOS ?

LES PAINS ET LA PAILLE

Mis à jour le :15 septembre 2004. Auteur : Claude et Dominique.


C’est un samedi midi ensoleillé. Le petit jardin, ombragé par le seul arbre de la rue, est un rescapé du tracé rigide des immeubles qui se suivent et se ressemblent. On y a dressé une table, et sur la table, des bols, des verres et des pailles de toutes les couleurs. Peu à peu, une vingtaine de personnes arrivent. Chacun a mis la main à la pâte et a cuisiné un ou plusieurs plats. Le déjeuner a pour thème un objet original : la paille. Pas pour la cocaïne, mais pour aspirer la nourriture et la boisson. On dit bonjour à David, instigateur de ce repas insolite. On l’embrasse, mais sur une seule joue, l’autre est encore trop douloureuse. David paraît heureux, malgré les ferrailles dans ses dents, son visage tuméfié, l’œil droit encore injecté de sang, ses mâchoires qui doivent rester collées pendant plusieurs semaines et qui l’obligent à se nourrir à la paille. Quelques jours après l’agression homophobe qu’il a subie à Marseille dans le quartier Saint-Giniez (VIIIe), alors qu’il était encore à l’hôpital, David a eu l’idée de réunir les personnes qui lui ont apporté du soutien, et d’organiser ce déjeuner visqueux. Ambiance bon enfant : on s’échange les recettes du velouté de courgettes, de la soupe de tomates, de la purée de carottes, on s’étonne des audacieuses aubergines farcies mixées… David, lui, rêve d’un kébab, mais prend son mal en patience.

On parle aussi de l’agression, de l’enquête qui semble avancer. Ce qui est certain, c’est que les huit à dix personnes qui l’ont tabassé avec une barre de fer et des casques de moto sont jeunes - une vingtaine d’années. S’ils sont retrouvés, ils risquent dix ans de prison. Beaucoup des invités de David pensent que ces bourreaux précoces sont des jeunes qui habitent le quartier même de l’attaque, connu pour être un lieu de rencontres masculines nocturnes. Une opération de nettoyage, en quelque sorte, qui ne serait pas la première. Un appel à témoins d’agressions homophobes à Marseille a été lancé [1]. Depuis une semaine, trois personnes se sont déjà manifestées. Notre amphitryon nous propose les desserts. Les compotes, pomme et cannelle, pêche et verveine, fruits exotiques, rivalisent avec les crèmes anglaises, pâtissières, au chocolat… Quelques douceurs à déguster pour faire oublier les couleuvres qu’il a fallu avaler : des riverains du lieu de drague nocturne qui se sont montrés, sinon satisfaits de l’agression, du moins peu enclins à venir en aide aux victimes ; un journaliste qui s’exclame : « Ceux qui ont fait ça, ce sont vraiment des pédés ! », avant de se reprendre, confus ; un photographe qui s’écrie avec la meilleure foi du monde : « Les insultes, c’est normal, mais ça, non ! » L’homophobie dans sa banalité. David ne regrette pas d’avoir médiatisé les violences qu’il a subies, pour faire « passer le message qu’un homo, où qu’il en soit dans sa vie, qu’il soit visible ou non, a le droit à la sécurité », comme il le disait quand il se trouvait encore à l’hôpital. David aspire au bonheur. Fût-ce à travers une paille…

Publié dans CQFD n°15, septembre 2004.


[1] Collectif contre l’homophobie : 06 70 13 16 26





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