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CQFD N°015


AGRESSION MÉDIATIQUE SUR LE RER D

ESCLAVES DU SCOOP

Mis à jour le :15 septembre 2004. Auteur : Nicolas Arraitz.


Dans l’affaire de la fausse agression antisémite du RER, la presse, rempart organique de la démocratie, a montré une confiance aveugle dans les déclarations gouvernementales. Et les gouvernants ont, eux, fait preuve d’une crédulité aveuglante dès qu’une paumée leur a servi la soupe qu’ils voulaient avaler et nous faire avaler. « Tout était donc faux. N’est-ce pas finalement la meilleure nouvelle ? », écrit dans Libération (15/07) l’avocat Alain Jakubowicz, ex-président du CRIF, après que la baudruche de l’agression du RER D se fut dégonflée. Titre de son papier : « Mieux vaut s’indigner à tort ». Sa conclusion : « Et si la mythomane de Cergy-Pontoise avait été juive ? On frémit… » C’est vrai, certains auraient alors ironisé avec Michel Bounan : « La voilà bien la dernière infamie des juifs : avoir inventé un prétendu antisémitisme. » Mais ce ne sont pas « les juifs » qui ont provoqué cette flambée de peste émotionnelle, sinon (dans l’ordre d’apparition) l’AFP, le ministre de l’Intérieur, le président de la République, le président de l’Assemblée, le Premier ministre, le garde des Sceaux… Les médias ont suivi sans rien vérifier, ce qui en dit long sur leur scoop-dépendance et leur esprit critique. C’était « trop énorme pour être vrai », se lamente un directeur-adjoint de Libé sur la même page que le J’m’accuse de Jakubowicz. On croit lire « trop beau pour ne pas se vautrer ». Un mois auparavant, alors que 250 000 Israéliens venaient de manifester contre Sharon, Libé avait préféré offrir sa Une à cette anecdotique manif parisienne qui intronisait l’antisémitisme comme racisme à part, plus condamnable que les autres. « Trop tard. On s’est trompé avec tout le monde. […] Ce sont les risques du métier. […] L’information n’est pas une science exacte et, heureusement, pas toujours une science inexacte. » Bonjour Tartuffe. On efface tout et on recommence. La crédibilité des journalistes ? Au point où elle en est… Le ras-le-bol des musulmans montrés du doigt ? Confiné dans la subjectivité du courrier des lecteurs. Au Monde, en page 13, on regrette avec courage : « Ce fait divers sonnait trop juste […] Mais voilà, le trop vraisemblable n’est pas le vrai. […] Les plus hautes instances de l’État ont crédibilisé les affabulations d’une mythomane. […] Le Monde n’a pas été exempt de ce mouvement et a commis une faute. Nous en devons excuses aux jeunes des cités issus de l’immigration maghrébine ou africaine, stigmatisés à tort. » Dommage que ces jeunes ne lisent guère Le Monde. Dommage aussi que presque personne n’ait relevé la réponse de l’affabulatrice au président du tribunal qui lui demandait pourquoi elle avait désigné des Maghrébins : « Parce que quand je regarde la télévision, c’est toujours eux qui sont accusés. » (Libération, 27/07).

Dans la foulée du RER D, Libé titre (12/07) : « Antisémitisme, une histoire française », « indignation unanime », « témoins passifs », par-dessus une photo de croix gammée gribouillée à la va-vite (légende : « graffiti antisémite sur une cage d’escalier de la cité des Bosquets, à Montfermeil, Seine-Saint-Denis »). Le lendemain, toutes les colonnes d’opinion enfoncent le clou. Pierre Vermeren, auteur de Maghreb, la démocratie impossible ?, se fend d’une analyse historique : « La violence antisémite qui frappe aujourd’hui en France est moralement et politiquement insupportable. Elle est d’autant plus dramatique que les jeunes beurs qui la mettent en œuvre rejouent (inconsciemment ?) des scènes qui ont vidé l’Afrique du Nord de ses communautés. » (Et quelle « communauté » représentaient donc les paras de Bigeard, M. Vermeren ?) Un ancien principal de collège, dans un Rebond titré « Gare au racisme pour rire », nous cause pédagogie : « Une élève en a traité une autre de “sale juive”. Un mois d’exclusion. Les parents de la “coupable” (guyanaise) n’ont nullement contesté la sanction. » Effectivement, ça ne rigole pas… Pierre après pierre, la lapidation médiatique continue. Inlassablement, le discours s’obstine à forger la réalité. Rappelons quelques-uns de ces méfaits hissés sous les spot-lights. 3 janvier : le rabbin Farhi affirme avoir été poignardé dans sa synagogue aux cris de « Allah Akbar » - il avouera plus tard s’être blessé lui-même. 9 janvier : Alex Moïse, président de la Fédération sioniste de France, dénonce à la police des SMS haineux envoyés par… lui-même. 1er juin, à Paris : deux élèves de onze ans, définitivement exclus de leur collège pour menaces et insultes anti-juives, sont réintégrés après que plusieurs témoins eurent mis en doute le caractère raciste de l’incident. Le 4 juin, à Épinay-sur-Seine, un forcené poignarde plusieurs personnes d’origines diverses (algérienne, guinéenne, portugaise, haïtienne, juive) : Raffarin dénonce illico cette agression… antisémite. Le même mois, Elie Chouraqui concocte un reportage douteux vouant au pilori les jeunes beurs de Montreuil : son brûlot est diffusé en prime time un samedi soir sur France 2. Fin août, à Paris : un centre culturel juif brûle, ses murs sont souillés de croix gammées et de références à l’islam, Chirac, Raffarin et le ministre israélien des Affaires étrangères s’indignent sur les cendres, puis l’incendiaire s’avère être un « benêt » juif, qui aurait agi par vengeance personnelle. Etc. La liste s’allonge, mais démentis et rectifications se perdent dans le brouhaha de l’« info » à tir tendu. Par contre, quand à la mi-juin les policiers de la BAC traquent le graffeur Cohen jusqu’à ce qu’il se noie dans la Seine, personne ne songe à recenser leur fait d’armes comme un acte antisémite. Car le néo-antisémitisme n’est là que pour en matraquer la culpabilité au peuple d’en bas. Le jeune Cohen était hors-sujet : les victimes de bavures policières (cantonnées, elles, dans les faits divers) sont habituellement plutôt noires ou arabes. Cette erreur de scénario n’a pas sa place dans le montage final.

Publié dans CQFD n°15, septembre 2004.






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