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CQFD N°015


RENCONTRE AVEC DES INSOUMIS ISRAÉLIENS

LA FLEUR À L’UZI

Mis à jour le :15 septembre 2004. Auteur : François Maliet.

Alors que la guerre d’occupation menée par Israël se traduit chaque jour par une nouvelle pelletée de cadavres et de gravats, une poignée de « refuzniks » israéliens tente d’enrayer la machine en optant pour la prison plutôt que pour le service militaire. Des cas isolés, mais pas dérisoires. Témoignages.

En Israël, la première question posée par l’employeur lors d’un entretien d’embauche est : « Qu’est-ce que vous avez fait dans l’armée ? ». Soldats-enseignants dans les lycées, trois ans de service national dès 18 ans, omniprésence de l’armée, 35 à 40 % du budget de l’État consacré à la « défense » et à la colonisation, une guerre d’occupation aussi féroce qu’interminable : pas facile, dans un tel contexte, de refuser ouvertement l’appel sous les drapeaux, surtout lorsque les motivations du réfractaire sont d’ordre politique. Mais pour Eldad, jeune israélien de 19 ans, pas question de tergiverser : « Je ne participerai pas à une armée d’occupation. » CQFD l’a rencontré, ainsi que ses deux compagnons de désobéissance, Roï et Ya’ar, alors qu’ils effectuaient une tournée en Midi-Pyrénées à l’initiative de l’Union juive française pour la paix. Ils risquent gros, le savent et l’assument. Certes, rester physiquement à l’écart de la répression des Palestiniens n’est pas en soi si compliqué : selon les trois compères en insoumission, près de la moitié des jeunes Israéliens, garçons et filles, passent au travers du service militaire, ou ne l’effectuent pas en totalité. La bonne vieille ficelle des problèmes médicaux ou psychologiques reste de mise et permet de prendre la tangente sans trop de casse. Mais il s’agit de solutions individuelles qui ne remettent nullement en cause la politique d’un État jamais en manque de bras pour les basses œuvres. Pour Eldad, Roï et Ya’ar, il n’est pas question d’échappatoire, mais bien d’une tentative de bousculer l’ordre des choses.

Or l’engagement, ça se paie. Eldad et Roï disent être « pacifistes » et le répéteront à la commission militaire qui jugera de l’authenticité de leur refus. Ils savent que les magistrats kaki ne se priveront pas de leur poser des questions subtiles, comme : « Vous êtes dans la rue avec votre compagne, elle se fait agresser, comment réagissez-vous ? » Vous devez alors veiller à correspondre au Gandhi que vous affirmez être, faute de quoi vous serez jugé apte à expulser des familles palestiniennes, à raser leur bicoque et à rembarrer le malade qui se pointe à un check-point. Selon Ya’ar, le flou artistique qui entoure le fonctionnement de ces commissions empêche d’anticiper leurs conclusions. Pour les femmes, dit-il, l’insoumission est généralement acceptée, dès lors que le quota de demoiselles sous les drapeaux est atteint. Mais Ya’ar n’a cure des juges et de leurs questions retorses. En novembre, il s’annoncera solidaire du peuple palestinien et refusera de servir dans l’armée. Pour lui, ce sera direct la case prison, avec le droit de ne rejouer que dans un an. Ils ne sont pas nombreux à accepter de payer ce prix-là. Selon Michael Warschawski, coordinateur à Jérusalem de l’Alternative Information Center, un groupe qui réunit Israéliens et Palestiniens en lutte contre l’occupation, seule une dizaine de refuzniks, sur les deux mille recensés, seraient actuellement derrière les barreaux. Car les plus nombreux s’en tirent en effectuant leur service en Israël intra muros ou en étant exemptés.

Les réfractaires pur jus, eux, ne doivent pas seulement affronter la hiérarchie militaire et la prison : ils doivent aussi faire face à une société qui a intégré la guerre et l’armée comme composantes de son quotidien, et où le label « insoumis » ne facilite pas l’accès au marché du travail. Surtout dans un pays où le taux de chômage dépasse les 10 % (15 % dans certaines régions). Le mouvement des insoumis n’a donc qu’un impact modeste. Interrogé par CQFD, Michael Warschawski explique que « paradoxalement, il y a actuellement plus d’appelés qui refusent de servir que lors de la première Intifada et de la guerre du Liban, et pourtant l’impact est plus faible ». Il ajoute : « La société israélienne est divisée en deux camps : d’un côté, ceux qui soutiennent la politique du gouvernement, pensant défendre la civilisation contre le terrorisme, et de l’autre, ceux qui s’y opposent. Et ces deux sociétés ne se rencontrent plus. » Le vécu d’Eldad illustre bien cette division : « Mes parents ne me soutiennent pas, ils pensent que je suis un gosse qui ne connaît rien ». Quant à ses anciens camarades de lycée, « la plupart sont à l’armée. Je les aime beaucoup et ils font ce qu’ils croient nécessaire. Mais leurs réactions à mes choix sont souvent violentes, et je dois m’expliquer tous les jours. » Roï, lui, est issu d’une famille pieuse, peu critique envers les agissements de Tsahal, mais dont le discours a évolué au fil du temps et des massacres. « Mon frère est devenu soldat à 18 ans. C’était pendant la période des accords d’Oslo », quand ils espéraient encore une amélioration. « Mais maintenant, c’est l’Intifada. Mon frère a refusé d’aller dans les territoires occupés. Et moi, je n’irai pas non plus. » Un cas exceptionnel, certes, mais qui colore d’une touche d’espoir cette guerre sans issue. Le 10 août, une membre du « collectif Palestine » du Tarn, venue écouter nos trois refuzniks, hésitait à aller boire un godet avec eux après le débat, car il se faisait tard. Ya’ar l’a convaincue d’un péremptoire : « Tu rencontres souvent des Israéliens ? » Pas souvent, en effet. Et plus rarement encore de cette trempe.

Publié dans CQFD n°15, septembre 2004.






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