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CQFD N°015


MANIFESTATIONS EN SÉRIE, SANS SLOGANS NI LEADERS

LE LUNDI AU SOLEIL DES CHÔMEURS ALLEMANDS

Mis à jour le :15 septembre 2004. .

Il aura suffi de quelques affiches anonymes, de deux ou trois idées réjouissantes et d’un rendez-vous facile à retenir - dans la rue, chaque lundi - pour déclencher le mouvement de chômeurs le plus ample que l’Europe ait connu depuis longtemps. Chaque semaine, des dizaines de milliers de non-rentables refusent en silence d’être mis à l’amende, au turbin et sous contrôle. Notre correspondant « chômeur heureux » de Berlin, raconte ce grand bol d’oxygène.

Les lois anti-chômeurs devraient entrer en vigueur en Allemagne le 1er janvier prochain. Elles sont du même acabit que l’arsenal néo-libéral déployé ailleurs, notamment en France, où elles sont encore à l’état préparatoire : obligation d’accepter le premier job venu partout dans le pays quel qu’en soit le salaire, suppression des allocations pour toute personne disposant de quelques maigres biens, tracasseries accrues et, surtout, unification de l’aide sociale [équivalent allemand du RMI] et des allocs chômage en une prestation unifiée, signifiant une perte sèche pour ceux qui touchaient des allocations un peu moins pingres que la normale. Ce dernier point est d’importance, car la « réforme » ne frappe pas seulement les plus démunis, mais aussi les chômeurs - ou chômeurs en puissance - des classes moyennes. Et quand les classes moyennes se sentent menacées et font cause commune avec la populace, les choses prennent sur le champ une tournure plus aiguë. Autre fait notable, ces lois ont été votées à l’unisson par les quatre grandes formations politiques allemandes, par la gauche (SPD et Verts) comme par la droite (CDU/CSU et FDP), de sorte qu’aucun parti ne peut tirer profit du mécontentement qu’elles soulèvent. Pas même le PDS (néo-communiste), qui leur est hostile en théorie, mais qui entend bien les appliquer là où il détient le pouvoir local. À quoi s’ajoute que le véritable auteur de cette mise au pas est une commission d’« experts » déclarés « indépendants », entrepreneurs ou bureaucrates syndicaux rassemblés sous la houlette de Peter Hartz, directeur du personnel de Volkswagen, qui a donné son nom aux lois en question. Ainsi la collusion générale est-elle on ne peut plus manifeste. Ou bien on accepte le diktat « il n’y a pas d’alternative », ou bien on s’oppose à l’ensemble du complexe politico-médiatico-industriel.

Or voici qu’en juillet, un chômeur de Magdeburg, inconnu de tous et sans aucune sorte d’affiliation politique, placarde dans sa ville des affiches dans lesquelles il appelle les gens à entrer en résistance et à renouer avec les Montagsdemos, les manifestations du lundi. Celles-ci ont une forte charge symbolique à l’Est : ce sont elles qui, en octobre 1989, avaient précipité la chute du régime bureaucratique de la RDA. Manifester tous les lundis veut dire : mettre en cause le système dans son ensemble. C’est la raison pour laquelle d’ex-dissidents, depuis longtemps rangés des Trabant, poussent des cris outragés, amplifiés par les médias. Le Times de Londres affirme même à cette occasion que « trois quarts des Allemands de l’Est sont d’avis que le communisme était une bonne idée dont seule l’application a été dévoyée ». Au jour dit, cinq cents personnes se pointent. Au commencement de la manif, l’instigateur-chômeur déclare simplement : « Merci d’être venus. » Et à la fin : « On se retrouve lundi prochain. Maintenant je vous quitte, j’ai autre chose à faire. » La semaine suivante, il y a dix fois plus de monde. D’abord à Leipzig, puis de ville en ville, le mouvement s’étend. Dans certains bourgs, c’est un tiers de la population qui défile. La contagion gagne Berlin, prenant de court les groupes constitués qui avaient prévu de s’agiter… à l’automne. Trente mille personnes se retrouvent dans la rue. Et ça continue. Le 30 août, des manifestations se tiennent dans plus de 190 villes. Le mouvement peine toutefois à s’étendre à la partie Ouest de l’Allemagne, encore anesthésiée par cinquante ans de consensus social. La particularité de ces « Montagsdemos », c’est que leurs cortèges sont silencieux, à l’instar de ceux qui ont fait tomber la RDA. Ce qui ne veut pas dire que les gens ne se parlent pas entre eux, bien au contraire, seulement ils se passent de slogans et de déclarations grandiloquentes. Seuls les porte-drapeaux d’Attac et quelques groupuscules gauchistes font tache dans ce beau silence. Ça impressionne, cette négation sans phrases. Un effet plus menaçant que le charabia habituel. Et les gens qu’on y rencontre n’ont pas le profil du manifestant traditionnel. Ils n’ont pas de profil du tout, d’ailleurs, ils font face. Certains se sont fait leur propre pancarte. La plus réussie, à mon goût, était une reproduction, sans aucun texte, du Cri d’Edvard Munch (dont l’original avait été volé la veille, d’où une signification doublement juste).

Entretemps, les politico-médiatiques s’agitent. Simples problèmes de communication, disent-ils. Mais chaque fois qu’ils tentent de s’adresser directement aux gens, c’est le bordel. Rien qu’en une seule semaine, Schröder a été accueilli à deux reprises par des jets d’œufs et s’est fait huer partout où il passait. Alors que nous sommes à la veille d’élections locales, certains candidats SPD, la queue basse, préfèrent s’afficher « sans parti » pour conserver une maigre chance de ne pas se prendre une raclée. Les sociaux-démocrates sont au niveau le plus bas de leur histoire, ce qui n’est pas rien dans un pays où, contrairement à la France, les socialos avaient réussi à conserver une base « populaire ». Évidemment, les bateleurs de droite - « pareils que les autres ! » - se font jeter aussi. Il est d’ailleurs de plus en plus question de porter la protestation là où siègent les vrais décideurs. Récemment, des manifestants sont venus perturber une « party » des consultants néo-libéraux de McKinsey, premier groupe allemand de conseil en management (590 millions d’euros de chiffre d’affaires), qui avaient contribué à l’élaboration de la loi anti-chômeurs. Où ça va, tout ça ? La classe politique ne paraît prête à aucune concession. Alors ils gonflent le danger « populiste » d’extrême- droite (des néonazis tentent effectivement d’infiltrer les manifs, mais sans succès notable) et de gauche (un nouveau parti à la gauche du SPD semble vouloir se former, mais ça n’intéresse personne). Ils cherchent à opposer les travailleurs aux chômeurs, ce qui n’a pas l’air de fonctionner non plus. Enfin, ils font monter la tension entre Allemands de l’Est et de l’Ouest - « après tout ce qu’on a fait pour eux », etc. - ce qui, en revanche, pourrait porter. De fait, la colère sociale est bien plus vive à l’Est, arrosé de promesses non tenues depuis quinze ans et en voie de déréliction avancée. Surtout, il y a ici des gens qui disent : « J’ai déjà vu un système s’écrouler, pourquoi pas le suivant ? ». Quoi qu’il en soit, la désillusion est cuisante aussi à l’Ouest, et c’est probablement là que se décidera si le mouvement continue ou non. Le 2 octobre, un rassemblement national est prévu à Berlin. Toujours sans partis et sans syndicats.

Guillaume Paoli (du collectif des « chômeurs heureux », Berlin)


ON ACHÈVE BIEN LES CHEVAUX, PAS LES « CHÔMEURS HEUREUX »

En 1996, le manager Michael Schmilinsky confiait à l’hebdomadaire Spiegel : « Dans une écurie, vous décidez quel cheval doit avoir une récompense et lequel ne reçoit rien. Les entreprises qui veulent survivre aujourd’hui doivent être par moments impitoyables. Je conseille à mes clients d’agir avec une poigne de fer dans un gant de velours. » La même année, une poignée de tire-au-flanc promis à l’abattage s’organisent en résistance : le collectif des « chômeurs heureux » est né. Des centaines de chômeurs les rejoignent par des actions à travers l’Allemagne - comme se prélasser dans des chaises longues au passage de la « marche pour l’emploi », par exemple. Circulant à des milliers d’exemplaires dans le monde (et même en Colombie), leur manifeste imparable en faveur du droit à la paresse redonne vigueur aux éliminés du PMU économique. « Le bottier ou l’ébéniste étaient fiers de leur art. […] Mais ce sentiment d’être utile à la communauté a disparu de 95 % des jobs. Le secteurs des “services” n’emploie que des domestiques et des appendices d’ordinateurs qui n’ont aucune raison d’être fiers. Du vigile au technicien des systèmes d’alarme, une foule de chiens de garde ne sont payés que pour surveiller que l’on paie ce qui sans eux pourrait être gratuit. […] La question n’est plus : à quoi ça sert, mais combien ça rapporte. » Suggestion heureuse : « Payer ceux qui, grâce à leur non-travail, contribuent à “l’assainissement” des entreprises. »

Publié dans CQFD n°15, septembre 2004.

À lire, Le manifeste des chômeurs heureux, d’août 1996.






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