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CQFD N°015



LIBÉRONS LE MARCHÉ [AUX PUCES]

Mis à jour le :15 septembre 2004. .

L’économie veut tout économiser, les chômeurs sont bien placés pour le savoir. Depuis Séville, en Espagne, voici le coup de gueule d’un groupe de buscavidas (littéralement , « cherche-vie » : personnes vivant d’expédients) contre l’abolition d’un marché aux puces. Il y a trois ans, une véritable fronde éclatait autour de ces ambulants en résistance, dignes fils de la picaresque et de l’esprit libertaire andalou. On en a même vu certains pendre leur étal aux branches des arbres pour faire la nique à la maréchaussée… À l’heure où tant de villes françaises, comme Marseille, font la chasse aux « marchés aux voleurs », ce tract des buscavidas a plus que jamais valeur de manifeste.

rofitant de l’inquiétude provoquée par l’agres-sion d’un patron de bar, la mairie vient de rendre public ce qui était un secret de polichinelle : sa volonté d’en finir avec notre marché aux puces du dimanche (en le déplaçant au cul du loup) et de « réguler » (étrangler ?) celui du jeudi. Mais c’est la fin de ces marchés qui serait un vrai coup de poignard au cœur du dernier quartier populaire du centre-ville. Supprime-t-on la Feria sous prétexte qu’elle attire les pickpockets ? Coupe-t-on les arbres d’une place si une branche tombe sur un passant ? À leur habitude, les politiciens louvoient en attendant de voir vers où souffle le vent, comptant sur la confusion, la peur et le fatalisme pour planifier l’avenir du quartier dans notre dos. « Commerce dégoûtant », « foyer impuni de la piraterie moderne », « souk anarchique », « marché africain ou tiers-mondiste », « caverne de voleurs »… La presse s’est acharnée contre nous. Il y en a même eu un pour écrire, juste après l’attentat d’ETA, que notre marché est une « bombe sociale en plein centre de Séville »… Mais une région qui détient le record européen du chômage, et une municipalité responsable de 80 % des faillites de PME pour cause de retard dans le paiement de ses factures, peuvent-elles se permettre d’interdire aux gens de gagner leur vie avec la vente ambulante ?

Certains disent que supprimer les marchés, c’est en finir avec la délinquance dans le quartier. Mais même un responsable de la police les contredit sans peine : « Les derniers événements sont inévitables. Cela aurait pu arriver n’importe où. Bizarrement, la Alameda est un des secteurs où nous constatons le moins de délits ». Pas si étrange : le sentiment d’insécurité trouve son terrain de prédilection dans l’anonymat des quartiers chics. Et les honnêtes gens qui condamnent nos marchés parce qu’on y vendrait des objets volés se sont-ils jamais demandé dans quelles conditions de travail, dans quelle ambiance oppressante, nocive pour la santé, ont été fabriqués les produits qu’ils achètent dans les supermarchés et les boutiques ? Transférer le Corte Inglés [sorte de Galeries Lafayette, NDLR] en banlieue n’aurait pas de conséquence majeure, parce qu’en tant que lieu froidement pensé pour soutirer un max de blé à un max de gens dans un minimum de temps, il est dépourvu d’âme et peut donc aller se faire voir ailleurs sans problème. Par contre, on n’exile pas un marché populaire sans lui causer un tort irréparable. Parce que cela revient à détruire les relations sociales qui se sont tissées autour de lui, au fil du temps et à travers son espace d’origine. Qui a peur de la spontanéité populaire ? Qui est dérangé par le bruit et les couleurs de nos marchés ? Ces « gens bien » qui craignent de salir leurs souliers n’utilisent la rue que pour transiter de la maison au boulot et du boulot à l’hyper. Avec un tel style de vie, la rue et les voisins seront toujours vus comme un danger, ou dans le meilleur des cas, une gêne. Nous ne pouvons ni ne voulons vivre ainsi. Comment peut-on prétendre lutter contre la pauvreté en chassant les pauvres ? Ces marchés sont le miroir de la société sévillane. Ils reflètent ses misères autant que sa richesse. Alors, à quoi bon repeindre la façade si l’édifice tombe en ruine ? Si le quartier et la ville s’améliorent vraiment, si la pauvreté rétrocède (et pas en la repoussant vers les banlieues ou la prison), ces marchés s’amélioreront d’eux-mêmes, sans avoir à les étouffer sous les normes, les taxes et les contrôles policiers. Et que veut dire « normaliser » un marché ? Lui imposer une seule activité : marché aux fleurs, ou aux antiquaires ? À ce compte-là, pourquoi ne pas imposer à Carrefour de ne vendre que des boîtes de cassoulet ? Et puis, qui pourra payer un emplacement sur ces marchés de culs-serrés ? On dirait que certains ne supportent pas que nous échangions librement hors des grandes surfaces, ou simplement que nous nous parlions hors des filtres du clientélisme politique. Quelle drôle de conception de la liberté ont ceux qui nous gouvernent ! Pourtant, ils nous tannent avec la liberté de marché, de ce Marché qui se régulerait tout seul, selon les lois sacrées de l’offre et de la demande. Alors pourquoi ceux de la mairie ne montrent-ils pas la même foi et le même optimisme à propos de nos deux marchés aux puces ? Ou bien faut-il comprendre que cette liberté ne vaut que lorsque les gros avalent les petits, comme avec la libéralisation des horaires commerciaux ? Nous, nous ne parlons pas du haut d’une idéologie. Nous parlons de faits concrets. Les marchés de la Alameda sont des faits, dont l’un a plusieurs siècles d’existence. Voilà une réalité qui n’a pas besoin de subventions, ni de prohibition, pour être dynamique. Qu’on nous laisse respirer, nous ne demandons pas autre chose. La vie, nous la cherchons et nous l’inventerons nous-mêmes. Vive le marché libre !

Association provisoire de riverains, vendeurs et usagers.

Publié dans CQFD n°15, septembre 2004.






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