Accueil
Du même auteur :
Sommaire du N°015
NUMEROS PRÉCÉDENTS
THÈMES
- Armement
- Guerres
- Chômage
- Foulard et laïcité
- Faux amis
- Genres
- Exils et expulsions
- Luttes sociales
- Médias
- Patrons
- Science contre capital
- Sécuritaire
- Musique
- Livres
- Chroniques
- A l’arrach’
- Ecologie
- Chronique carcérale
- Santé
- Dessins
- Anthologie
- Courrier des lecteurs
- Fascisme

CQFD N°015


REPORTAGE EN ROUMANIE CHEZ LES ROMS EXPULSÉS DE FRANCE

VIRÉS DE CHOISY-LE-ROI, EXILÉS À TIMISOARA

Mis à jour le :15 septembre 2004. Auteur : Iwan Barth, Pablo Chignard.

Le 17 juillet dernier, alors que l’actualité était dominée par la météo des plages, plusieurs centaines de roms roumains manifestaient à Paris pour réclamer « une vie meilleure ». Une manif étonnamment joyeuse, compte tenu de la récente intensification de la chasse aux bidonvilles : en un an, les expulsions de Roumains sans papiers - des Roms pour l’essentiel - ont augmenté de 66 %. Mais une fois virés, que deviennent-ils en Roumanie ? Reportage dans les environs de Timisoara.

Les plaines grises à perte de vue : nous sommes au nord-ouest de la Roumanie, à quelques dizaines de kilomètres de Timisoara. Une bifurcation conduit au cœur d’un village d’un millier d’habitants. De part et d’autre de l’unique route s’opposent des petites maisons qui sentent la mouise et quelques luxueuses demeures au style ampoulé. L’allée est déserte, mis à part une poignée d’enfants qui jouent. Dépassant l’église, le taxi s’arrête devant une modeste demeure. « Bonjour monsieur ! Vous êtes français ? Comment vous vous appelez ? », questionne, dans un français dénué d’accent, l’un des deux gamins qui se tiennent devant le portail. Iasmin et Bogdan ont respectivement 8 et 6 ans, ils sont nés en France, à Melun. Ils font partie de ces roms qui ont tenté le tour de France des terrains vagues et des camps de caravanes, de Choisy-le-Roi à Rungis, de Lieusaint à Palaiseau. Des lambeaux de territoire sur lesquels le gouvernement s’acharne depuis deux ans. Chassés de France où ils étaient scolarisés, les deux gosses s’expriment en trois langues : le français, le roumain et le romani, la langue des roms. « On veut rentrer en France retrouver nos copains Sofian et Nathan, mais on est trop loin », dit Bogdan, rentré l’été dernier avec son frère et ses parents. La maison est petite mais accueillante. Deux pièces meublées avec le strict minimum (des lits, des chaises, une table), chauffage au bois, toilettes au fond du jardin. « Ce logement n’est pas à moi, c’est ma belle-mère qui nous le prête », s’excuse Cristian, le père, âgé de 29 ans. Lui et sa femme Adina ont quitté la Roumanie en 1995, direction Paris. Une entrée illégale bien organisée : cachés dans un train pendant quarante heures, ils sont récupérés à la gare de l’Est par une camionnette puis conduits dans un campement de caravanes. Quelques mois plus tard, Adina donne naissance à son premier enfant. « Quand j’étais jeune, j’ai vécu dans un orphelinat, raconte Cristian. Je n’avais rien et j’ai toujours rêvé de partir en France. Là-bas, à Choisy-le-Roi, on a vécu pendant huit ans à six dans une caravane, mais c’était mieux qu’ici. On avait de quoi manger, s’habiller, travailler et les enfants allaient à l’école. » En France, la famille s’adapte petit à petit. Cristian et Adina déposent des demandes de régularisation, systématiquement rejetées. Faute de permis de travail, le père multiplie les boulots au noir. Il vend de la maroquinerie sur les marchés, travaille dans le bâtiment et parfois jardine. Jusqu’à l’aube du 3 décembre 2002, quand trois cents gendarmes et cent cinquante policiers sont venus envahir trois camps de caravanes à Choisy-le-Roi. Sarkozy avait promis que le problème des bidonvilles dans le Val-de-Marne serait réglé en trois coups de cuillère à pot - « d’ici au mois de novembre » , avait-il annoncé le 3 octobre. Promesse tenue. « On a été réveillés à 5 heures du matin avec des coups de pied dans la porte. Ils criaient : “Réveillez vous, les Roumains, on se barre !”. Il y avait trois cents policiers pour sept caravanes… On ne comprenait pas ce qui se passait. Ils nous ont demandé nos papiers mais on était tous en règle. Les policiers n’arrêtaient pas de dire : “Mais c’est pas vrai ! On a perdu une nuit !” », relate Cristian. Bilan de l’opération : un total de 163 personnes évacuées des trois sites, dont 55 sont en situation irrégulière. Le lendemain, la préfecture déclarera que l’opération de police s’est déroulée « sans incident et dans le respect des personnes »

La famille de Cristian est relogée dans un foyer de jeunes travailleurs. Puis reçoit son arrêté de reconduite à la frontière. Le père multiplie les recours auprès du maire, du préfet et du président du tribunal de Melun, mais en vain : « Je n’ai jamais reçu de réponse. » En juillet 2003, de guerre lasse, ils décident de rentrer en Roumanie, au risque d’y être enfermés à ciel ouvert. Quelques mois plus tôt, au cours d’une visite très médiatisée à Bucarest, Sarkozy a signé avec son homologue roumain une convention prévoyant de confisquer leur passeport aux expulsés [1]. Pour garder le leur, Cristian et Adina lâchent 500 euros de bakchich aux douaniers. Leur retour au pays s’apparente à un nouvel exil. Au village, ils glanent les petits boulots que les voisins, déjà pas riches, veulent bien leur proposer de temps en temps. Aujourd’hui, ils vont couper du bois chez un couple de personnes âgées. Cristian enfourche son vélo après s’être enfilé quelques verres de tsuica - un alcool fort à base de prunes ou de pommes - et nous salue. Adina le rejoindra un peu plus tard. Depuis qu’ils ont quitté la France, ils n’ont qu’une seule idée en tête : y retourner. Dehors, sur le chemin principal, des gamins à vélo nous interpellent en français. Impossible de rencontrer leurs parents : témoigner dans la presse pourrait réduire à néant leurs chances de repartir, c’est du moins ce qu’ils craignent. Plus loin, dans une petite maison de deux pièces, trois cousins expulsés il y a quelques mois survivent sans travail avec trois autres membres de leur famille.

Enfoncé dans un fauteuil, Iosif sourit. Ce jeune homme de 27 ans, père de quatre enfants restés en France, a le sourire facile. Émigré en 1994, il a vendu des journaux à la criée dans Paris, puis travaillé dans le bâtiment, jusqu’à cette matinée de mars 2003 où il a été réveillé par les forces de police sur un terrain de Moisy. « Ils m’ont mis les menottes et m’ont envoyé au commissariat, j’y suis resté une journée, explique-t-il dans un français impeccable. Après, ils m’ont amené à l’aéroport où je suis resté huit jours, avant d’être renvoyé en Roumanie, accompagné par deux policiers. » À son arrivée à Bucarest, on lui retire son passeport. Puis on lui notifie une interdiction de sortie du territoire roumain jusqu’en 2007. De son portefeuille, étroit comme les frontières de son pays, Iosif extrait les documents du ministère de l’intérieur roumain. « Je ne peux pas rester comme ça tout seul, j’ai mes enfants et ma famille en France. Ici je me sens en prison », dit-il. Expulsé avec lui par le même avion, son cousin Mitica vivait en France depuis dix ans. Comme celle de Iosif, son expulsion est juridiquement douteuse. Après un aller-retour en Roumanie, Mitica détenait une autorisation de séjour de trois mois, toujours valable au moment de son renvoi à Bucarest. Assis en face dans le canapé, il y a George, le troisième cousin. Sa femme, Corina, nous tourne le dos. Elle lit silencieusement la Bible tout en surveillant du coin de l’œil leur enfant Ioan. George était encore adolescent lorsque sa mère et lui sont arrivés en France en 1992. « Là-bas je gagnais de l’argent, ici il n’y pas de travail. Demain il faut que je paie le courant, mais on n’a pas d’argent. Qu’est-ce qu’on va faire ? » Son parcours est semblable à celui de Iosif : ventes de journaux, maçonnerie, nettoyage. Ses demandes d’asile territorial ont toutes été rejetées. Jusqu’à ce que lui parvienne son arrêté de reconduite à la frontière. George est expulsé menottes aux poings en juillet 2003. Corina le rejoindra un peu plus tard, avec leur gosse de deux ans né à Villeneuve-Saint-Georges. « Vous voyez ici comment on vit dans la galère. En France, des gens me disaient : “Vous les Roumains, repartez en Roumanie !” Mais si quelqu’un venait ici pour voir dans quelles conditions on vit… qu’est-ce qu’il dirait ? Sans doute que c’est mieux que je reste en France », lâche George d’un ton amer.

De retour à Timisoara, dans un quartier reculé, nous pénétrons sur un terrain vague couvert de petites baraques, d’une dizaine de mètres carrés, faites de briques et de tôles. À l’intérieur s’entassent des familles roms qui n’imaginent pas quitter la Roumanie, n’ayant pas même de quoi se payer un billet de bus. À peine un kilomètre plus loin, d’immenses bâtisses en sucre-glace dominent la grisaille, petits châteaux pour nouveaux riches et grosses cylindrées. « Cette maison-ci appartient à un rom qui habite encore en Allemagne. Celle-là est inhabitée, mais ils ont besoin de montrer qu’ils sont riches, qu’ils ont réussi dans la vie », explique Mircea, un rom lui aussi, qui anime tous les mois une émission de radio à Timisoara. Le contraste est saisissant : d’un côté de la rue, une poignée de nantis qui exhibent leurs dorures, de l’autre, les laissés pour compte d’un système de plus en plus discriminatoire, la solidarité des uns pour les autres n’étant, ici comme ailleurs, qu’un mythe.

Quelques jours plus tard, au café d’une station-service, nous rencontrons Valentin, 32 ans, trois enfants, douze ans de vie en France et une multitude de petits boulots dans le bâtiment, le nettoyage et même un cimetière : « Je travaillais partout où l’on avait besoin de moi ». D’après Rom 77, une association de Seine-et-Marne, la soudaine expulsion de Valentin n’a rien de surprenant : il était l’un des rares Roumains à se battre pour une solution collective de régularisation, l’un des initiateurs d’un mouvement encore timide mais grandissant qui s’est traduit par la manifestation du 17 juillet dernier. Ce jour-là, et pour la première fois de leur vie, plusieurs centaines de roms ont défilé dans la capitale pour dire leur exaspération d’être chassés de bidonville en bidonville et de pays en pays. Mais Valentin n’a pas fait partie du cortège. Éjecté en Roumanie, il vit désormais chez sa mère. « Je ne peux toucher ni le chômage, ni le RMI, dit-il. Ici il n’y a pas d’argent, pas de travail. Je ne peux pas rester vivre comme ça. » En 2003, les expulsions de Roumains sans papiers - roms pour la plupart - a augmenté de 66 % par rapport à l’année précédente. Et même si Sarkozy n’est plus là pour diriger la meute, la chasse n’est pas près de s’arrêter. Deux jours seulement après la manif parisienne, les derniers roms qui occupaient le bidonville de Gerland, à Lyon, ont préféré partir d’eux-mêmes plutôt que d’attendre la descente programmée des troupes de police. Au cours d’une séance au Sénat le 9 octobre 2003, le ministre de l’Intérieur déclarait : « Que me reproche-t-on au sujet des 3 500 à 4 000 Roumains en situation irrégulière : d’en avoir expulsé mille cinq cents ? Ou d’avoir laissé les autres échapper à ce sort ? Si c’est la seconde hypothèse qui est la bonne, rassurez-vous, je terminerai le travail. »


« LES FRANçAIS, ILS ÉTAIENT NORMAUX »

Noël 1989 : les petits écrans du monde entier grésillent aux sons et images de la « révolution » roumaine. Un dictateur tombe en l’espace de quelques jours, les médias s’engouffrent dans le « charnier » bidon de Timisoara. Quinze ans ont passé et la Roumanie navigue entre les bienfaits d’une liberté d’expression retrouvée et les violences du nouveau mode d’organisation capitaliste. De 1996 à 2000, le taux de la population vivant en dessous du seuil de pauvreté est passé de 20 à 43 %. D’un côté, il y a les Roumains qui ont pris le wagon de première ou combiné les bonnes magouilles, de l’autre, le reste de la population, qui vit avec un revenu moyen de 100 euros par mois. Débrouillardise, troc, boulots non déclarés et corruption sont de rigueur dans toutes les classes sociales. Mais pour les roms, ces conditions de survie sont encore aggravées par le racisme débridé de leurs compatriotes. En Roumanie, il n’est pas rare d’entendre des passants lancer ouvertement que « les tziganes puent et volent et ne veulent pas s’intégrer dans notre société ». C’est le discours dominant. Une sociologue roumaine confirme : « Si j’ai des entretiens à mener avec des gens de cette ethnie, mon comportement change et je suis ouverte et attentive. En revanche, quand je suis dans un bus et que je vois des tziganes, je tiens très fort mon sac à main. » Les Roumains préfèrent d’ailleurs utiliser le terme péjoratif de « tzigane » (qui signifie « intouchable ») plutôt que celui de « rom », à cause de la confusion qui règne souvent à l’étranger entre Roms et Roumains, ces-derniers supportant mal de se voir assimilés à la minorité qu’ils rejettent. C’est dans ce contexte peu attachant que certains roms tentent leur chance à l’étranger, pour des raisons d’abord économiques, certes, mais aussi humaines, comme l’exprime Valentin : « Les Français, ils nous écoutaient, ils nous respectaient, ils étaient normaux avec moi. Les gens n’étaient pas comme ici, en Roumanie ». Un comble, quand on sait que pour Valentin, l’hospitalité française s’est conclue par une expulsion menottes aux poings.


« MISE EN DANGER DE LA VIE D’AUTRUI »

Il y a un an, Médecins du Monde et la Fédération Internationale des Droits de l’Homme (FIDH) publiaient un rapport très sévère sur les conditions de vie des roms à leur retour. « Annoncé à grand renfort médiatique, le dispositif “concerté” entre les gouvernements français et roumains de retour des roms roumains dans leur pays n’est que duperie pour les roms et hypocrisie vis à vis des citoyens français », attaquent les auteurs dès leur préambule. Ce constat fait suite à une mission d’observation menée par les deux organisations en juillet 2003. Pendant deux semaines, elles sont parties à la rencontre d’expulsés ayant séjourné dans l’hexagone, pour certains pendant de longues années. Les conclusions tirées de leurs observations et entretiens dressent un réquisitoire sans appel : « mépris des procédures juridiques », arrestations effectuées dans des « circonstances inadmissibles », « mise en danger de la vie d’autrui »… Outre les astuces juridiques utilisées par le ministère de l’Intérieur pour expulser des roms en situation régulière, le rapport pointe du doigt le matraquage de l’opinion française par une classe politique prompte aux « amalgames ». En assimilant systématiquement les Roms aux actes criminels commis par quelques-uns d’entre eux (exploitation de femmes, enfants ou handicapés), certains élus stigmatisent une population déjà discriminée dans plusieurs pays d’Europe. À quoi s’ajoute la complicité du gouvernement roumain qui, dans la perspective de l’adhésion de son pays à l’Union européenne en 2007, s’empresse de complaire à ses puissants voisins.

Les auteurs remercient Niki Popescu pour les traductions.

Publié dans CQFD n°15, septembre 2004.


[1] La confiscation du passeport apparaît comme une mesure à la fois discriminatoire et imbécile : non seulement elle prive les Roms d’une liberté de circulation pourtant reconnue aux autres Roumains, mais elle alimente ces mêmes réseaux clandestins que la France prétend vouloir éliminer.





>Réagir<

> VIRÉS DE CHOISY-LE-ROI, EXILÉS À TIMISOARA
un des auteurs de l’article | 19 janvier 2006 |

(à l’auteur du message précédent)

Qui est à comparer aux « chiens enragés » exterminateur du NKVD ? Des témoins en colère contre une grossière opération de manipulation xénophobe, ou des gouvernants ne faisant aucun cas des droit humain fondamentaux de se déplacer librement et tenter de vivre le plus dignement possible ? ? ?

> VIRÉS DE CHOISY-LE-ROI, EXILÉS À TIMISOARA
| 1er janvier 2006 |
Un chien rouge enragé. Comme les flics staliniens du NKVD participant à l’extermination de millions d’Ukrainiens dans les années 30. Au moins, vous avez une claire opinion de ce que vous êtes…
 

Les articles et les archives de CQFD sont libres d'accès sur ce site. Néanmoins le journal n'existe que grâce aux ventes en kiosque et aux abonnements.
SANS PAPIER, PAS D'OCTETS !
Âmes généreuses, vous pouvez aussi, effectuer un don en ligne pour le journal,
merci à vous !


| Site réalisé sous SPIP avec des logiciels libres (GNU) par : Juan Rodriguez et Gilles Klein |