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CQFD N°015


LEHAINEUX PIQUE SA CRISE

APRÈS « COMMENT NE RIEN FAIRE À SON TRAVAIL », COMMENT ÉCRIRE POUR NE RIEN DIRE

Mis à jour le :15 septembre 2004. Auteur : Victor Lehaineux.


En cette rentrée à reculons, je n’ai absolument rien à dire de sensé. Tout me paraît vain, comme s’il n’y avait plus rien à attendre de la vie sur Terre. Faudrait-il pour autant que je me taise ? Non, pas question, il faut avoir le courage de ses absences d’opinions. Cette chronique sera donc pathologique. Après « Comment ne rien faire à son travail » (Bonjour Paresse, de Corinne Maier), voici « Comment écrire pour ne rien dire » (bonjour la presse). Les chroniqueurs, éditorialistes et autres commentateurs avisés sont comme nous : face à l’absurdité perpétuellement recommencée, ils restent souvent sans mot, accablés. Il faut pourtant pisser de la copie. Remplissage et rabâchage sont les deux mamelles du métier. Voici les dix subterfuges qui permettent de pondre son papier en toutes circonstances sans perdre la face. Ce sont aussi les dix recettes de la vacuité discursive grâce auxquelles les beaux penseurs nous bourrent le mou à longueur de colonnes.
1. Prendre le contre-pied des postures dominantes, des consensus et des évidences, au nom du bon sens paradoxal. Exemple extrême : il eût mieux valu que les deux journalistes français pris en otage en Irak soient assassinés sans que l’on négocie avec leurs ravisseurs, et sans même que l’on en parle. Car ainsi démonétisés, les autres journalistes auraient pu travailler en paix, pour le plus grand bien du droit à l’information. D’ailleurs, si on tuait nous-mêmes quelques journalistes de temps en temps au nom du droit à l’information, on serait plus crédible.
2. S’indigner, s’offusquer à partir d’un fait anecdotique ou d’une petite phrase hors contexte. Exemple : qu’est-ce que c’est que cette saloperie de Constitution de l’Europe qu’on veut nous faire approuver par référendum ? Elle institue que l’hymne de l’Union est un extrait de l’Ode à la Joie de la Neuvième Symphonie de Beethoven, dont les paroles sont des bondieuseries écrites par Schiller en en 1786 : « Frères, au plus haut des cieux doit régner un tendre père. Tous les êtres se prosternent ? Pressens-tu ce père, Monde ? Cherche alors le Créateur au-dessus des cieux d’étoiles ! ». Europe laïque mon cul, on nous prend pour des cons, oui ! Moi, c’est tout vu, je vote non, j’ai pas envie d’ingurgiter du catéchisme à chaque Eurovision.

3. Accuser l’époque de tous les maux et prendre du recul pour regretter les mœurs d’antan. Exemple : ce type qu’on a découvert mort devant sa télé depuis deux ans, avec EDF qui lui avait coupé l’électricité sans même s’inquiéter de sa santé, c’est emblématique de la déshumanisation marchande de l’Occident ; ça ne serait jamais arrivé du temps où il n’y avait ni la télé ni l’électricité, la convivialité n’est plus ce qu’elle était, bla, bla, bla.
4. S’étonner qu’on ne parle pas du vrai problème et recadrer pour donner une leçon de morale. Exemple : en Irak comme en Palestine, pas une parole n’a été prononcée pour défendre la faune, la flore et les enfants ; voilà qui en dit long sur l’aveuglement de la communauté internationale, car la jeunesse est l’avenir du monde, ainsi que la forêt amazonienne.
5. Reformuler la question pour mettre le débat sur un autre terrain, incongru le plus souvent. Exemple : le problème n’est pas de savoir si Sarkozy succèdera à Chirac à l’Élysée en 2007, ce qui nous pend au nez, il est de savoir si Jean-Pierre Pernaut succèdera à Sarkozy à Bercy en novembre, ce qui expliquerait l’arrivée d’Evelyne Thomas à Combien Ça Coûte pour le remplacer. Voilà effectivement matière à disserter dans les coins.
6. Sélectionner n’importe quel bouquin qui vient de paraître, et broder autour en le pillant. Ils le font tous, et les hebdos n’hésitent pas à monter leurs dossiers de cette façon, avec des unes accrocheuses à la limite de la publicité mensongère. Le Nouvel Obs est expert en la matière. Voir cet été son dossier sur l’infidélité, à base de copier-coller à peine secs. On croit lire des journaux, on lit le Reader’s Digest.
7. Raconter et commenter une émission de télé, n’importe laquelle, elles prêtent toutes à indignation facile. La palme à Sorj Chalandon dans Libé, qui ne fait que raconter les images et retranscrire la bande son, sans commentaires. Certes, il est plus intéressant de disserter sur la télé que de la regarder, mais on croit lire des journaux, on lit Télé 7 Jours.
8. Aligner des évidences et enfoncer des portes ouvertes, tel Pierre-Luc Séguillon, le maître absolu du genre, et tels les éditorialistes de la presse quotidienne régionale : « Il y a un Premier ministre, il s’appelle Jean-Pierre Raffarin, et tant qu’il en sera ainsi, il n’en sera pas autrement, ce serait une erreur de l’oublier, c’est pourquoi je vous le rappelle. »
9. Généraliser un comportement anodin pour en faire un phénomène de société lourd de conséquence. Exemple : de la mode ridicule mais fulgurante du « pantacourt », déduire l’émergence d’une civilisation du mollet triomphant. Et quand le mollet triomphe, le vélodrome du Vel d’Hiv n’est pas loin (c’est un peu tiré par les chevaux, mais j’exagère à peine). 10. Pomper les dictionnaires de citations pour faire son cultivé qui se la pète. Exemple : comme l’a écrit Boris Vian, « tout a été dit cent fois et beaucoup mieux que par moi. Aussi quand j’écris des vers, c’est que ça m’amuse, et je vous chie au nez. » Sur ce, allez tous vous faire enfumer le discernement.

Publié dans CQFD n°15, septembre 2004.






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> APRÈS « COMMENT NE RIEN FAIRE À SON TRAVAIL », COMMENT ÉCRIRE POUR NE RIEN DIRE
luc | 24 août 2005 |
« Amen !… et bien venu dans ce monde pourri ! » PS : au fait , tu oubli (entres autres) au « grand chaman » J.l. DELARUE . Grand prête du voyeurisme télévisé !
 

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