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CQFD N°016


RÉCIT D’UN MOUVEMENT SOCIAL DANS LE SUD DE L’ITALIE

LES BRIGANDS FONT LEUR RETOUR À FIAT-MELFI

Mis à jour le :15 octobre 2004. .

« C’est bien de participer à une lutte… et on peut aussi gagner ! » C’est ce qu’exprimaient les grévistes de Fiat sur les piquets, les barrages et dans les manifestations qui ont animé Melfi au printemps dernier. Dans une Europe où la population est sommée de se préoccuper de guerre et de terrorisme au lieu de résister au despotisme économique, les ouvriers de Fiat-Melfi ont prouvé que l’on pouvait gagner des combats et conquérir de nouveaux droits. Retour sur une grève modèle que les médias français ont superbement ignorée.

Il y a dix ans, grâce aux financements et aux facilités fiscales du gouvernement italien et de l’Union européenne, Fiat renonce à la création d’une usine en Bulgarie et accepte de la construire, sous certaines conditions, à Melfi, en Basilicate, une des régions les plus pauvres du sud de l’Italie. Des milliers de jeunes, poussés par la nécessité, abandonnent la fragile liberté du chômage ou la pénible activité agricole pour se faire passer la corde au cou par un contrat qui leur garantit la survie en échange de 3x8 exténuants, d’un contrôle oppressif et d’une activité des plus aliénantes. Tout doit être lisse, sans conflits, sans retards. Il n’y a plus de stocks, la chaîne de montage produit à flux tendu grâce aux industries sous-traitantes installées autour du site, qui fournissent les pièces à la demande. Dix ans durant, la discipline militaire qu’imposent des petits chefs appliquant bestialement les directives de leurs supérieurs fait fuir ou chasse toute femme ou tout homme qui, de quelque façon, voudrait maintenir un minimum de dignité. C’est à ce prix que Melfi devient la fleur à la boutonnière de Fiat : une usine modèle - la seule qui n’ait pas été touchée par la crise de 2002 - où le rythme et le coût du travail n’ont rien à envier aux usines du Brésil ou de Pologne. La multinationale incite les industriels de la sous-traitance à exploiter férocement leurs ouvriers, avec des méthodes à la limite de la légalité. Qui ne supporte pas les rythmes infernaux des chaînes de montage est remplacé par de la chair fraîche. De même, qui se tue en voiture en rentrant du travail après le tour de nuit - la route est souvent longue, le transport s’additionne aux heures travaillées et les accidents sont légion - est vite remplacé, les chômeurs ne manquant pas. Qui proteste est exclu, qui s’inscrit au syndicat est muté dans un autre atelier. Tout délégué syndical qui ne se soumet pas est licencié, qui est victime d’un accident du travail n’est pas indemnisé mais sanctionné, et les punitions pleuvent. La domination doit être permanente pour tuer dans l’œuf toute révolte.

Or voici que le 19 avril 2004, trois mille sous-traitants, exaspérés de subir la cassa integrazione (chômage technique qui touche environ six cents personnes, grâce aux coupes des coûts de production menées par Fiat et les vingt-trois entreprises de sous-traitance), se massent autour des cinq portails de l’usine Fiat, pour en interdire l’accès. Des groupes d’hommes et de femmes bloquent les routes, immobilisant sur plus d’un kilomètre une longue file de camions - ceux qui ont chargé les voitures et se retrouvent dans l’impossibilité de quitter la zone industrielle, et ceux qui ne peuvent entrer pour décharger les marchandises. C’est le point de départ d’une des premières vraies protestations contre la « ville-usine ». Le lendemain, Fiat, qui ne peut plus exploiter ses ouvriers à cause du manque de pièces détachées, décide de « contourner » la protestation en renvoyant à la maison huit cents d’entre eux. Mais ces derniers, au lieu de s’en prendre à leurs collègues de la sous-traitance à l’origine du blocage, votent à l’unanimité la grève illimitée « pour imposer de meilleures conditions de travail ». Les syndicats CISL et UIL condamnent aussitôt la grève, qualifiée de « sauvage, inopportune et contraire à nos intérêts ». Les grévistes mènent ainsi une double bataille, d’une part contre la société qui gère Melfi, de l’autre contre ces appareils syndicaux adeptes de la cogestion. Les jours suivants, les barrages organisés par les grévistes interdisent toujours aux camions l’accès à la zone industrielle. L’usine Fiat et les entreprises sous-traitantes ont cessé la production. Les conditions de travail, et en particulier les 3x8, sont au cœur des discussions. Les cinq mille ouvriers de Fiat-Melfi travaillent selon le modèle optimisé de la chaîne de montage qui, du point de vue humain, signifie des tours épuisants (deux semaines consécutives de nuit, y compris pour les femmes), d’innombrables mesures disciplinaires (neuf mille en dix ans), avec un salaire inférieur de 15 % à celui pratiqué dans les autres usines Fiat.

« Les délégués syndicaux sont d’accord avec nous et ils nous soutiennent, remarque une gréviste. Peut-être qu’au sommet ils ne sont pas du même avis. Mais quand on travaille ici, on sait comment ça se passe. » Les ouvriers tombent d’accord avec les camionneurs de Barilla : « Ce sont les seuls qui n’approvisionnent pas la sous-traitance, alors on les laisse passer, ajoute la femme. En échange, ils nous donnent des pâtes et des biscuits. Et aussi des cartons pour faire du feu, parce qu’il fait un froid de canard ici. » La grève de Melfi provoque une réaction en chaîne : dès le 21 avril, Fiat renvoie chez eux les ouvriers de Mirafiori (Turin), puis ceux de Termini Imerese (Sicile) et de Sevel Val Di Sangro : « Les pièces de Melfi n’arrivent pas, rentrez chez vous. » Sept mille cinq cents personnes sont concernées, en plus des huit mille de Melfi. Là-bas, devant un des portails de l’usine, deux cars transportant une centaine de jeunes contremaîtres tentent de forcer les barrages, mais les grévistes les obligent à reculer. La grève devient de plus en plus populaire. Le 25 avril, une manifestation nationale rassemble plus de dix mille personnes sur le site, dont ceux de Scanzano (voir ci-contre), ceux de Rapolla (qui se sont battus contre le passage d’une ligne à très haute tension), mais aussi des ouvriers de Mirafiori, Termini Imerese, Termoli, Cassino, Pomigliano, Arese… En revanche, la contre-manifestation organisée le même jour par les chefs d’atelier ne réunit que cent cinquante individus. armi les manifestants, des ouvrières détaillent les difficultés qu’elles rencontrent, en tant que femmes et mères, en travaillant de cette façon : « Tu fais une semaine le matin, puis deux de nuit, et une l’après-midi, explique l’une d’elles. Tu recommences avec deux semaines le matin, puis une de nuit, et deux l’après-midi. Tu peux pas avoir de vie sociale, tu es prisonnière du travail, tu penses à rien d’autre. Quand t’as fini le tour de nuit le samedi matin, tu recommences le dimanche soir pour une autre semaine. » Une autre raconte : « Je travaille de 10 heures du soir à 6 heures du matin. Je rentre à la maison, j’accompagne mes enfants à l’école et je me couche pendant deux heures. Je me réveille à midi et je prépare le repas. Je me recouche pendant deux heures, puis je fais le ménage, je prépare le dîner et je repars à 9 heures du soir pour aller bosser. »

Née sous un climat favorable, quelques mois après la victoire de Scanzano, la lutte de Melfi soude une communauté de gens qui, de façon imprévisible, cessent de se résigner et rejettent les mauvais traitements que leur réserve l’État ou le patron. Elle est l’expression de la volonté de la base, le fruit de la solidarité. C’est seulement après que les ouvriers et leurs familles seront soutenus par un syndicat, ou par le « mouvement », mais la direction de la lutte demeurera jusqu’au bout entre leurs mains. Le seul syndicat à soutenir les grévistes sera la Fiom-CGIL [1]. Durant la manifestation du 25 avril, on annonce que la direction a signé avec les deux autres syndicats un accord qui ne tient aucun compte des revendications de la base. Évidemment, les grévistes ne veulent pas en entendre parler. Les sous-traitants continuent à participer aux barrages, d’autant que 40 % d’entre eux sont menacés de licenciement. Au bout d’une semaine de batailles, de piquets et de blocage de la production, une caisse de résistance est créée. Les artistes sont conviés à participer : « Acteurs, chanteurs, écrivains, adhérez à la lutte de Melfi et rendez-vous sur les piquets pour soutenir les ouvriers. » Le cours de la lutte fait apparaître un lien évident entre les aspirations des grévistes et ceux de vastes secteurs de la population. Toutes les tentatives de Fiat pour diviser ses ouvriers se révèlent un échec, et les manifestants sont soutenus par tous les métallos du pays, mais aussi par de nombreuses personnes que le conflit ne concerne pas directement. Le 26 avril, la police charge violemment les grévistes, faisant au moins dix blessés. Deux cars, vitres opaques, remplis de contremaîtres et de jaunes, parviennent à pénétrer dans l’enceinte. Cela faisait longtemps qu’on n’avait plus assisté en Italie à une charge policière aussi brutale devant une usine. Il faut remonter à 1968-69 pour retrouver dans l’histoire des conflits ouvriers une scène comparable. Trois cents ouvriers de Mirafiori ripostent immédiatement en débrayant et en défilant dans les ateliers. La situation se reproduit ailleurs. La tentative de diviser Nord et Sud a échoué. Les travailleurs et la Fiom condamnent l’intervention policière et proposent une grève nationale de tous les métallos pour le 28 avril.

La détermination des ouvriers contraint la direction à négocier avec la Fiom, et cela malgré le maintien des barrages dont Fiat demandait la levée comme condition préalable aux discussions. Pour les grévistes, il est clair qu’ils ne cesseront pas tant qu’ils n’auront pas obtenu gain de cause. Il est décidé qu’à la fin des pourparlers le texte de l’accord sera soumis au vote. « On s’est réveillé après des années, jusque-là on n’a jamais été capables de se mobiliser comme ça. Si on lève les piquets et que les négociations tournent mal, comment pourra-t-on convaincre de nouveau les gars de sortir ? » En solidarité avec ceux de Melfi, les métallos de dizaines d’usines participent à la grève du 28 avec pour slogan « Nous sommes tous des ouvriers de Melfi » et en revendiquant « des formes de lutte semblables à celles de Melfi. » Après de longs pourparlers, et grâce au maintien des barrages, les négociations débouchent sur un accord que la Fiom soumet aux ouvriers et qui sera voté et signé le 10 avril. Les ouvriers obtiennent une augmentation échelonnée qui leur donnera, en 2006, le même salaire que dans les autres usines, la réorganisation des tours et la création d’une commission de conciliation afin d’examiner « les cas particuliers de sanction disciplinaire » (suspension du travail et de la rétribution) pour les douze mois précédents et pour le futur. Ce n’est pas le nirvana, mais dans le climat actuel, c’est malgré tout une victoire. Les ouvriers reprennent le travail… Fin provisoire d’une petite histoire du grand Sud européen, ce territoire historiquement arriéré du point de vue économique. Les révoltes qui y ont éclaté à différentes époques rappellent que la pauvreté et la répression ne suffisent pas toujours à freiner l’émergence des besoins et de la conscience. Elles font même parfois ressurgir l’esprit des brigands du passé.

Chantal Poirson et Fabio Cerquillini


LE SOULÈVEMENT DE SCANZANO CONTRE LES DÉCHETS DE BERLUSCONI

Le sang chaud de la Basilicate, région du grand Sud italien doucement bercée par la mer Ionienne, n’a fait qu’un tour. La protestation a été immédiate et la mobilisation générale. Les gens ont d’abord bloqué la route 106, empêchant la circulation entre les Pouilles et la Calabre. Puis la population de Scanzano s’est mise en grève. Plus rien ne fonctionne en ce mois de novembre 2003 : écoles fermées, magasins au rideau tiré. Le blocage des routes s’est rapidement élargi aux autoroutes. La gare de Metaponte est mise hors-service. Mais le mouvement d’occupation vise surtout la mine de sel, devenue le quartier général des contestataires. Un comité s’est créé, « Scansiamo le scorie da Scanzano ». Ses membres occupent jour et nuit, coordonnant les opérations et organisant la lutte. Avec l’aide des agriculteurs, l’électricité et l’eau ont été détournées et installées. Il y a dix-sept tentes, dont une pour faire la cuisine. On monte un site Internet et on attend le matériel de Potenza pour lancer une radio. Bientôt il n’y aura plus de farine ni d’essence. Des gens de la région et d’ailleurs confluent vers le lieu. Même le curé est là. Et le médecin, qui rappelle que cinquante ans auparavant, précisément ici, à Terzo Cavone, leurs grands-pères se sont battus contre les barons pour un morceau de terre, et que ce qu’ils ont eu ils l’ont obtenu de haute lutte. Ce qui a déclenché cette levée en masse, c’est le projet annoncé par le gouvernement de transformer la vieille mine de sel en site d’enfouissement de déchets nucléaires. Le maire de Scanzano, néo-fasciste d’Alliance Nationale, essaie de prendre le train en marche en déclarant interdire la circulation de matières radioactives sur sa commune. Mais on découvre que quelques jours auparavant, il a rencontré le commissaire aux déchets et qu’il aurait assuré à Berlusconi que Scanzano était le site idéal. Exaspérée, la population veut le démettre de ses fonctions. L’édile n’ose plus se promener dans le village. « Il ne mettra pas les pieds sur le site. Ni lui, ni aucun politicien : ceci est une bataille des gens », proclame le comité. Le conflit s’étend de jour en jour. Les ouvriers de la CGIL-Fiat de Melfi, voisins de Scanzano, ont voté un débrayage de soutien de quatre heures, qui durera finalement toute la journée. Les blocages de routes se multiplient. Les routiers immobilisés depuis une semaine en Calabre se joignent au mouvement et occupent eux aussi les autoroutes. Les avocats de Matera, la ville voisine, lancent une grève d’un mois et se disent prêts à déserter les audiences du tribunal. Les gens se préparent à une longue résistance en attendant la réponse de l’Etat.

Mais pour les autorités, il n’est pas question de retirer le projet. Le site a beau se trouver dans une région à forts risques sismiques, l’État justifie son choix par des études datant de 1977 et qui n’ont jamais été finies. Tout en évoquant des solutions alternatives - repousser la merde sous le paillasson du voisin ? -, il argue qu’avec les travaux, il y en aura pour cinq ou six ans avant que les premiers déchets déboulent. Quelques jours plus tard, un décret officialise le choix de Scanzano. La région rebelle riposte en durcissant les occupations. Inquiet, et pour une fois désarmé, le gouvernement finit par annuler le décret et renvoie l’affaire devant le parlement. À cet instant, Scanzano et la Basilicate concentrent le ras-le-bol de tous ceux qui ne supportent plus ce gouvernement ridicule, si ouvertement malhonnête, et qui n’a de cesse de s’en prendre aux pauvres et à leurs libertés. La démocratie directe que pratique le mouvement aboutit à un non massif aux tentatives malhabiles du gouvernement de leur escroquer jusqu’à l’air qu’ils respirent. En cet automne du mécontentement, le triste Berlusconi n’a pas affaire seulement aux syndicalistes, profs, futurs retraités, ouvriers, lycéens, étudiants, sans-logis, sans-papiers et taulards en lutte, autant de catégories isolées les unes des autres. Là, c’est tout un morceau de pays qui entre en insurrection contre les diktats de l’État. C’est, pour le coup, autrement plus inquiétant. Et autrement plus efficace : un an après, le nom de Scanzano est toujours rayé des projets gouvernementaux.

C. P.

Publié dans CQFD n°16, octobre 2004.


[1] Fédération des ouvriers métallurgistes, qui fait partie de la CGIL, mais défend des positions plus radicales.





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