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CQFD N°017


DRAME DE L’INSÉCURITÉ DANS LES TRANSPORTS

TRAIN D’ENFER

Mis à jour le :15 novembre 2004. .

Avertissement aux clients de la SNCF : ne pas sortir à la seconde votre billet de train est un délit passible de tant de coups de bâtons et de tant d’heures à croupir au cachot. Certes, on peut trouver mieux, demandez à Yassine qui a laissé un testicule au commissariat d’Asnières. N’empêche que l’aventure survenue à nos copains Lefred-Thouron et Yan Lindingre, qui ne portent pas de survêt’ à capuche, qui sont blancs comme le plâtre délavé de leur Lorraine, qui se battent rarement contre autre chose que leur début d’embonpoint, qui ne sont donc pas d’emblée identifiables à une menace pour l’ordre public, cette aventure indique que la lutte contre l’insécurité ne cesse de se démocratiser. Du tabassage à la garde-à-vue, leur parcours mérite d’être raconté, ce sera peut-être le vôtre un jour.

Gare de l’Est, 21 octobre. Nos compères arrivent à la bourre pour choper le train de 19 h 44 pour Nancy. Lindingre extirpe son billet et le tend aux préposés du contrôle à quai. Lefred cherche fébrilement le sien, enfoui sous une pile d’albums de BD. Le train menaçant de partir sans lui, il referme son sac et se dirige en courant vers la rame tout en lançant aux contrôleurs : « Je trouverai mon billet une fois dans le train ! » Mais à peine monté, il se fait alpaguer par trois uniformes. « Le premier me dit sèchement : “Veuillez présenter votre titre de transport. - Tout de suite messieurs, le temps de le sortir de mon sac. -Vous chercherez dehors !” et on me pousse sans ménagement vers la porte. Je n’oppose pas de résistance, mais prends tout de même les passagers à témoin : “Admirez les méthodes du service public !” Au moment où je pose le pied sur la marche extérieure, je prends un coup sur la nuque. Perdant mon sang-froid, je me retourne et réplique par un coup de poing. Je suis alors projeté au sol et ne pense plus qu’à me protéger, recroquevillé, les mains sur le visage. Les coups pleuvent. Quand ils cessent enfin, j’ouvre les yeux, reçois un dernier coup de pied pour la route, et me retrouve menotté dans le dos. J’ai la surprise de voir Lindingre dans la même situation, le visage tuméfié. Entendant des cris, me voyant à terre passé à tabac, Yan a sauté dehors pour se porter à mon secours. Mes affaires personnelles sont éparpillées sur le quai. » On les emmène au bureau de police de la gare de l’Est. Ils y passeront un long moment attachés sur une chaise. Leurs « victimes » de la sécurité ferroviaire - car c’est bien les gros bras qui s’affirment agressés - plaisantent avec leurs collègues de la police nationale. Puis les « agresseurs » sont conduits au commissariat. Les six flics qui les escortent s’embrouillent avec le policier de permanence : ils ont merdé la procédure, on les refoule. Penauds, les képis se replient vers l’hôpital, nos amis menottés au fond du fourgon. De l’hôpital, où l’on examine leur tension mais pas leurs blessures, on les balade au commissariat de la gare du Nord. Là, on leur égrène les charges qui pèsent sur eux : « ivresse sur la voie publique, violence, voie de fait sur personne ayant mission de service public, rébellion, violence en réunion… » Côté ivresse, l’examen par éthylotest donnera 0,5 gramme, qui vaut tripette même sur la route. Quant aux violences…

Lefred est poussé dans une pièce vide. « On me déshabille entièrement, mes vêtements sont inspectés un à un. Avant d’entrer en cellule, j’obtiens la permission d’aller aux toilettes. Un WC à la turque, sans chasse d’eau, baignant dans deux centimètres d’urine et gorgé d’excréments solides. Dans la cellule, je retrouve Yan Lindingre et dix autres prévenus, entassés dans ce local d’une dizaine de mètres carrés. Ceux qui ne dorment pas me saluent. Il y a là un exhibitionniste, des voleurs de portables, deux escrocs au chéquier, des resquilleurs… Le sol est jonché de papiers, de reliefs de nourriture, un des détenus crache régulièrement devant lui, un autre a déféqué juste devant la porte. » Une longue nuit commence. « Les douleurs qui font suite à mon passage à tabac se réveillent. Avec Yan, on plaisante pour se remonter le moral. Des conversations se croisent, interrompues parfois par des codétenus qui hurlent ou cognent les portes vitrées. Régulièrement les policiers embarquent l’un d’entre nous chez le médecin ou devant l’avocat. Cela donne généralement lieu à de vifs échanges. Les policiers en rajoutent sur les insultes, et même les provoquent. L’un d’eux imite le cri du singe à l’adresse d’un détenu noir, un autre passe la tête par la porte et lance goguenard “Les gars, je ne sais pas comment vous pouvez dormir là-dedans, ça pue !” » L’air est bouillant, irrespirable. Pendant une heure les détenus réclament de l’eau. Un agent glisse à sa collègue : « Fais les encore mariner, ces enculés ! » À un détenu allongé par terre qui crie « C’est ça, et nique ta mère », la jeune auxiliaire répond : « Si je serais ta mère je serais pas fière. » Entrevue avec l’avocate de permanence. Puis retour en cellule. Il est 5 h 45 quand Lefred est enfin trimballé chez le médecin. Son épaule le fait souffrir et son bras est presque bloqué, alors les policiers le menottent par-derrière en s’amusant à forcer un peu l’articulation. Le toubib des urgences médico-légales constate l’hématome à l’œil, les griffures et la contracture musculaire de l’épaule droite, pour laquelle il demande une radiographie.

Retour au poste, toujours au fond du fourgon, sans ceinture de sécurité. Lefred témoigne : « Le chauffeur fait la course avec une autre bagnole de police. Ses collègues l’encouragent en s’esclaffant. Au milieu de la chaussée, il donne de brefs coups de volant qui font tanguer les passagers. Un des agents met en marche le gyrophare. Rires. Dans un virage, la roue arrière heurte violemment le trottoir. À l’arrivée au commissariat, les policiers sont hilares. Il est 8 heures lorsque je retourne en cellule. » Lefred et Lindingre sortiront de là à 15 h 30 [1]. Ils ont de la chance, le procureur a renoncé à poursuivre. Pour solde de tout compte, ils ont eu droit à un simple avertissement. Dehors le soleil brille. « Je n’éprouve ni haine ni rancune, conclut Lefred. Je n’ai même plus l’intention de porter plainte, malgré les coups, l’arbitraire, la perte de ma veste, le saccage de mes livres. J’ai simplement envie de transmettre ce témoignage sur la fragilité du statut d’homme libre. »

À lire : les réponses de Lefred-Thouron et Yan Lindingre aux contributions des internautes.


[1] Le témoignage intégral de Lefred est disponible ici.





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UN PETIT MOT DE YAN LINDINGRE
| 8 décembre 2004 |

Moi j’aurais une pensée pour Abdelkader plongé depuis mardi soir dernier dans un coma profond après avoir été rossé par les miliciens de la SNCF. Cette fois ci encore ils ont prétendu que le jeune homme était ivre. On doit certainement leur inculquer ça au cours de leur formation de sous-flic : « Tu dis que le mec était bourré et t’auras toujours raison ». Tu peux même avoir raison de lui. Je sais que des centaines de gens, peut-être des milliers se sont émus de notre mésaventure. Je crois malheureusement que la direction de la SNCF n’en a pas eu vent. Sinon, j’ose espérer que ses nervis ne seraient plus en train de jouer à Orange Mécanique sur les quais de gare. À présent, avec un blessé grave sur les bras, ça va être plus délicat. Il y a des signes qui ne trompent pas, la SNCF est sur la voie de la privatisation ! Qu’elle crève.

Yan Lindingre

UN PETIT MOT DE LEFRED-THOURON
| 8 décembre 2004 |

Ça tire parfois encore dans les articulations, mais soyons objectifs, on n’a pas été massacrés. Nous remercions chaleureusement tous ceux qui se sont inquiétés de notre petite santé. Et tenons à préciser, à ceux qui se posent légitimement la question de la plainte, pour résumer, que le chemin parcouru par ce témoignage et les réactions engendrées ça et là valent toutes les actions en justices possibles, sans les frais, sans les emmerdements, sans traîner ça dans la poche des années. En outre, on se voyait mal en porte-drapeaux. Et comme le subodore d’ailleurs l’un d’entre vous, nos réactions futures se feront sur le terrain que nous avons choisi et connaissons le mieux, celui du dessin et de la bonne blague.

Lefred-Thouron

> TRAIN D’ENFER
clement | 4 décembre 2004 |
« L’état a le monopole de la violence légitime », et l’état maintenant c’est un nain tétu et grincheux qui s’appelle sarko. Alors bonne chance à tous pour les dix ans à venir… > TRAIN D’ENFER
FIX MAN | 30 novembre 2004 |
Votre naïveté à tous est confondante ! Il y a belle lurette que je n’ai plus aucune confiance dans la police de ce pays ni dans aucun« représentant » de la loi sous toute ses formes. IL n’y a qu’une seule règle : ne pas se faire gauler. Tout le reste n’est que littérature, et tous vos aternoiments n’y pourront rien. Rappelez vous Charonne et les manif’s de 1961, ou bien les flics et gendarmes collabos de 39-45. La justice ? Relisez Edward Bunker et ne vous faites pas d’illusions. FIX MAN LE CANIBAL > TRAIN D’ENFER
knab | 26 novembre 2004 |
c incroyable de voir tant de stupidité et haine !! les flics et contrôleur sont-ils doué de raison ?? > TRAIN D’ENFER
nathalie | 25 novembre 2004 |
j’en reste baba, les mots manquent. j’ai eu l’impression de lire le témoignage d’une arrestation arbitraire comme il s’en fait tant dans des pays où la démocratie et les droits de l’Homme ne sont que belles chimères. > TRAIN D’ENFER
guillaume | 19 novembre 2004 |
Je trouve ca ignoble. c`est tout simlpement abus de pouvoir et c`est reprehensible. heureusement ils ne sont pas tous comme. ces flic la il faudrait les foutre en taule > TRAIN D’ENFER
jean-hercule | 19 novembre 2004 |
j’ai connu une histoire similaire, j’ai été expulsé par les forces de « l’ordre » : je n’ai pas montré mon billet a temps aux controleurs ; qui m’ont fait expluser en gare de tour ; j’ai attendu 4h, le train suivant.(bon billet etait bien entendu en régle) j’ai même eu une amende « refus d’optemperer » inutile de dire que quand j’ai recu, une relance a payer ; j’ai vu rouge j’ai dû aller au service recouvrement, de la gare de bordeaux st-jean ; ou on m’a dit que l’on pouvait rien faire ! quand je me suis énervé (parce que trois ans de rmi, ca n’aide pas a rester calme) un mec a porté pleinte ; depuis plus de nouvelles…silence radio, le couriers a la sncf, n’ont pas de réponses, et on ne peut plus les joindre que par ce biais. Si demain je reçois une convocation du tribunal, je ne me déplacerais même pas : j’ai vu la justice manipuler mes propos pour qu’un ancien patron (qui m’a licencié sans contrat de travail !en faisant des chiffres d’affaires monstre ; c’est une figure bordelaise du MEDEF) s’en sorte ! alors qu’il n’avait pas de défense. alors moi, au pays de l’immaculé charles pas—a, et du malheureusement pas fictif alain ju—é, je ne crois plus en rien, et si je doit finir en prison : ainsi-soit-il ! > TRAIN D’ENFER
| 15 novembre 2004 |
je tiens à intervenir sur cette affaire en qualité de temoin le 21 octobre 2004 , je rentre a mon domicile en province en utilisant le train au départ de gare de l’est a 19h44 a destination de nancy mon attention est alors retenue a bord du train avant son départ par une personne vociferant sur deux hommes portant une tenue d uniforme et armes , pas des vigiles plutot des policiers Ces hommes en uniformes semblent malmener cette personne qui parait ivre et qui les insultent en ces termes « vous etes tous des connards a la sncf » Les deux hommes en uniformes poussent ce dernier vers la sortie,celui ci se retourne et frappe au visage l’un des policiers. Aussitot les deux hommes se jettent sur lui , le mettent au sol en lui portant des coups. Au moment ou l’ un des policiers menotte ce monsieur, une autre personne intervient violemment en portant des coups de poings au visage de ce meme policier qui menottait la personne au sol Il s’ensuit une bagarre , les hommes en tenue parviennent avec difficultes a menottes les deux hommes Apres reflexion la premiere personne etait monsieur lefred thouron et la seconde yan lindingre,et apres avoir bu quelques verres , ceux ci n’ont pas supporter de se voir refouler par la sncf alors qu’ils avaient acheter leurs billets, ou s’arretera la connerie humaine ?
 

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