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CQFD N°017


FÉMINISTES, CHÔMEURS, LAÏQUES…

L’IRAK D’EN BAS

Mis à jour le :15 novembre 2004. Auteur : François Maliet, Georges Broussaille.

Face aux troupes d’occupation et à leurs sous-traitants locaux, la seule résistance montrée aux infos est celle des égorgeurs d’otages, des kamikazes et des barbus. L’Irak des chômeurs, des femmes et des militants de gauche n’a pas sa place au tableau. Pourtant, lui aussi se prend des balles.

Les États-Unis et leurs alliés l’avaient promis : ils apporteraient dans leur barda paix et démocratie en Irak. Pour la paix, il faudra encore patienter un peu. La démocratisation, en revanche, progresse à marche forcée, notamment pour la défense des salariés et les droits des femmes. Pour les premiers, les autorités ont donné le monopole à un syndicat pro-gouvernemental, l’Iraqui Federation Trade Union (IFTU). Pour les secondes, Colin Powell a annoncé le 27 septembre le déblocage de dix millions de dollars, destinés aux « ONG américaines dont le but est de sensibiliser les femmes irakiennes aux pratiques de la vie démocratique ». Mais à y regarder de plus près, ces nouvelles « libertés démocratiques » se confondent avec celles du marché. Le gouvernement intérimaire reconnaît la seule IFTU comme représentante légitime du mouvement ouvrier irakien, en totale violation de la convention de l’Organisation internationale du travail (OIT), qui stipule que la création de syndicats est un droit qui appartient aux travailleurs eux-mêmes, les États n’ayant pas à y fourrer leur groin. Finalement, par rapport à l’ancien régime, le changement est mince : le syndicat unique n’a fait que changer de nom, pas de quoi enthousiasmer les masses. Même euphorie pour les nanas : la manne du gouvernement US a régalé en premier lieu le « Independant women’s forum », groupe fondé en 1991 par des militantes de l’aile la plus droitière du parti républicain, parmi lesquelles l’épouse du vice-président Dick Cheney. Leur objectif ? S’opposer au « féminisme radical », par exemple en écartant le principe d’un salaire égal pour un travail égal, qui s’oppose aux « principes du marché ». Les droits des Irakiennes chefs d’entreprise sont entre bonnes mains…

Dans leur grande majorité, les Irakien(ne)s sont donc prises entre l’enclume des forces d’occupation et le marteau de la résistance armée, qui compte dans ses rangs d’anciens tortionnaires baasistes nostalgiques de Saddam et des milices islamistes désireuses de tâter du pouvoir. De quoi désespérer, s’il n’y avait pas dans le pays des hommes et des femmes qui se bagarrent pour une alternative moins téléphonée. Créée en juin 2003, l’Organisation pour la liberté des femmes en Irak (OWFI) compte cinq cents membres à Bagdad et des ramifications dans plusieurs villes. Il faut dire que la situation des femmes dans le pays ne s’est guère améliorée depuis l’arrivée des troupes de la coalition. L’autorité provisoire a même décidé en janvier 2004 d’abroger le code de la famille, plutôt laïcisant, qui était en vigueur sous le régime baasiste, pour le remplacer par le droit islamique (charia). Les protestations des Irakiennes ont contraint le conseil à faire machine arrière, en attendant les élections de janvier 2005… Pour Houzan Mahmoud, représentante de l’OWFI en Grande-Bretagne, interrogée par CQFD, « la guerre et l’occupation ont permis l’émergence de groupes islamiques politiques qui terrorisent quotidiennement les femmes ». Ils tenteraient notamment de leur interdire l’accès au travail, parfois sous peine de mort. L’OWFI rapporte qu’en septembre dernier, dix femmes travaillant dans la santé publique ont été tuées par balles à Mossoul. L’association, qui a ouvert des foyers à Kirkouk et Bagdad pour offrir une protection aux filles menacées, prépare une « campagne internationale contre les atrocités des islamistes, appelée campagne contre l’afghanisation de l’Irak », ce qui n’est pas très flatteur pour les afghaniseurs américains. Houzan Mahmoud ne cache pas son appartenance au Parti communiste ouvrier irakien, interdit sous Saddam Hussein. « Tous les membres de l’OWFI ne sont pas encartés », nous précise-t-elle, même s’« il est important de mentionner que beaucoup de membres rejoignent le parti ». La bonne vieille méthode des « satellites » est toujours de mise pour s’assurer des transmissions dans le mouvement social…

Dans la même mouvance, s’est créée en mai 2003 l’Union des chômeurs irakiens (UUI). Avec un taux de chômage de l’ordre de 70 %, elle est assurée de ne pas manquer d’effectifs (300 000 membres revendiqués). L’UUI organise des manifestations dont le principal mot d’ordre est « du boulot ou des allocations chômage pour tous » et parvient à décrocher des boulots, souvent auprès des collectivités territoriales. Pas timides, ses militants réclament cent dollars par chômeur et par mois, quand un salarié n’en touche souvent que soixante. Les chômeurs français devraient en prendre de la graine ! Les actions de l’UUI exaspèrent la police irakienne et les troupes d’occupation, qui n’hésitent pas à ouvrir le feu sur ses rassemblements. Comme le 7 février dernier dans la ville d’Al Amarah, au sud-est de l’Irak, où les Britanniques ont fait un carton sur les manifestants : six morts et onze blessés. Mais les occupants ne se contentent pas de tirer. Le 14 octobre dernier, les États-Unis ont débloqué cent vingt millions de dollars en faveur du groupe d’ingéniérie Louis Berger Inc, proche du Pentagone, afin qu’il assiste le gouvernement intérimaire dans son programme de privatisations des secteurs publics. Voilà qui va sûrement créer de l’emploi…

Publié dans CQFD n°17, novembre 2004.






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