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CQFD N°017


LEHAINEUX PIQUE SA CRISE

CONFESSION D’UN ÉLECTEUR

Mis à jour le :15 novembre 2004. Auteur : Victor Lehaineux.


Je n’ai plus la patience de supporter les gens contents d’eux, et encore moins les gens célèbres contents d’eux (pléonasme, ils le sont tous). Je hais les gens célèbres, ils constituent une menace au respect du droit inaliénable à l’anonymat. Mais je n’ai plus la patience non plus d’aller fleurir la tombe de l’Alcoolique Anonyme, ils sont trop nombreux. Je n’ai plus la patience d’écouter les jeunes se plaindre de leurs parents. Foutez la paix à vos parents, ils ont au moins autant souffert que vous, aussi cons soient-ils. Et réciproquement, bien sûr. Le conflit des générations est la plus grande perte de temps de tous les temps. Je n’ai plus la patience d’aller fourrer mon nez dans les petites culottes des pisseuses, des pétasses et des pouffiasses en fleur. Ça tombe bien car ça fait longtemps qu’elles ne me le demandent plus. Pour être tout à fait franc, elles ne me l’ont jamais demandé. Je n’ai plus la patience de vivre à crédit, je préfère ne plus rien acheter. Quant à mourir à crédit, n’en parlons pas, je n’ai pas les moyens. Je n’ai plus la patience de m’indigner pour un rien, d’être révolutionnaire, de hurler avec les loups, ni même d’inventer des mots dont la violence serait à la hauteur. La planète a beau se réchauffer, j’ai toujours froid. L’insécurité sécuritaire a beau faire la loi, j’ai toujours aussi peur de ne pas avoir peur. Je n’ai plus la patience d’essayer de comprendre ce qu’a bien pu vouloir nous dire Jacques Derrida. Qu’il aille au diable, et Bourdieu, Foucault et Deleuze avec lui. Morts ou vivants, ces mecs nous prennent la tête et nous rendent chèvre. Déjà Rahan, je ne comprends rien. Le concept du CBR (Coup de Boule Rotatif) suffit pourtant à tout expliquer. À quand l’enlèvement gratuit des encombrants immatériels ?

Je n’ai plus la patience de parler avec des abrutis pour tenter de les convaincre de l’évidence, ni de leur expliquer ce qu’il faut faire et comment. Et puisque tout le monde est absolument abruti, des esclaves saoulés de conneries, des asservis volontaires hébétés, des ahuris timorés qui compliquent tout, je n’ai plus la patience de parler à personne, sans exception. Je n’ai plus la patience de lire des livres qui ressassent toujours les mêmes idées et les mêmes histoires, et comme tous les livres ressassent toujours les mêmes idées et les mêmes histoires, je n’ai plus la patience de lire. Même les cartes routières. Je n’ai plus la patience d’être gentil, mais ça, je ne l’ai jamais eu. Comme dit l’autre, gentil, c’est pas un métier. Je n’ai plus la patience de me laver. Personne n’est obligé de me renifler. Ouvrez les fenêtres ou bien cassez-vous. Je n’ai plus la patience d’attendre le JT de 20 heures pour savoir combien il y a eu de morts et de petites filles violées. Autant tuer et violer soi-même pour être à la source de l’information en temps réel. Je n’ai plus la patience de prendre mes médicaments alors qu’il faudrait prendre les nouvelles bastilles et y foutre le feu, genre le siège de TF1. Qu’est-ce qu’on attend, nom de dieu de bordel à queues ! Les acides gras essentiels Oméga 3, les thymorégulateurs, les antidépresseurs et les anxiolytiques, c’est du pipi de chat dans la panoplie du bonheur comparés aux feux de joie. Je n’ai plus la patience de faire comme si les gays étaient moins cons que les autres alors que Pink TV nous démontre exactement le contraire. En un sens, c’est un soulagement pour les hétéros, qui commençaient à sérieusement complexer. Plus généralement, je n’ai plus la patience d’être politiquement correct, par exemple de ne pas être raciste. Un jour ou l’autre, vous les Blancs, sous-race mal cuite, vous paierez l’addition dans un bain de sang mérité ; et vous les hommes, sous-espèce toxique toutes races confondues, on vous coupera les couilles au cutter rouillé. Je n’ai plus la patience de faire en sorte que les choses se fassent, domaine où j’excellais, un genre d’entrepreneur d’aventures, en toute fausse modestie. Plus les choses se font et moins le bout du tunnel approche. D’ailleurs quand on croit le voir, c’est souvent un train qui vient en sens inverse.

Je n’ai plus la patience d’avoir des avis, et surtout pas sur la couleur des murs à repeindre et du tissu du canapé. Les avis, c’est comme les trous du cul, tout le monde en a un et il n’en sort que de la merde (Clint Eastwood in L’Inspecteur Harry, qu’on ne citera jamais assez). Je n’ai plus la patience de voyager, mon « désir d’ailleurs » s’est transformé en désir d’au-delà. Partout où l’on va, on rencontre des gens, et ça recommence, il faut dire « bonjour, comment ça va… ». Je n’ai plus la patience de démêler le vrai du faux, exercice pourtant facile puisque tout n’est plus que mensonges et affabulations. Mais comment démêler le faux du faux ? Je n’ai plus la patience de piquer ma crise dans ce journal qui milite pour l’abstention alors que c’est de cela dont crève la démocratie, pour le plus grand bonheur des réacs, qui eux ne s’abstiennent jamais. Comme on dit : « chie dur, chie mou, mais chie dans le trou… de l’urne ». Je n’ai plus la patience de me souvenir de ce dont je n’ai plus la patience. Je n’ai même plus la patience de ne plus avoir la patience. Rien à faire, il n’y a plus rien à faire.

Publié dans CQFD n°17, novembre 2004.






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