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CQFD N°018



« FOU DANGEREUX », MODE D’EMPLOI

Mis à jour le :15 décembre 2004. Auteur : Mathieu Fieulaine.


Dans la nuit du 22 au 23 octobre derniers, Abderrahim Saïdi poignarde trois personnes âgées à deux pas des locaux de CQFD, au cœur du quartier Longchamp, à Marseille. Bilan : deux morts et un blessé grave. Le lendemain, il est interpellé dans une rue du centre-ville puis enfermé aux Baumettes. «  Je comptais m’en faire beaucoup d’autres  », aurait-il dit aux policiers. Les médias locaux font leur miel de ce fait divers sanglant. Trois jours de suite, La Provence (groupe Lagardère) lui accordera sa « une ». On parle de psychose collective naissante, on tresse des lauriers posthumes aux victimes, on loue la célérité des forces de l’ordre qui ont su éviter un «  probable carnage  ». Le café du commerce s’indigne : ce «  fou dangereux  » était un ex-taulard, pourquoi l’a-t-on laissé sortir ? S’il était resté au placard, ses victimes seraient encore en vie. Vive les peines vraiment longues et vraiment incompressibles ! Il est vrai que Saïdi venait de purger vingt-deux mois de détention à la prison de Tarascon. Condamné à deux ans ferme pour vols avec violence, il avait été relâché deux mois avant le terme à la faveur des grâces présidentielles du 14-Juillet.

À cette histoire il ne manque qu’un détail : si Saïdi est devenu un danger public, ce n’est pas parce qu’il est sorti trop tôt de sa cage, mais plutôt parce qu’il en est sorti trop tard, et trop démoli. Il était déjà gravement malade le jour de sa condamnation, mais derrière les barreaux, sa santé mentale n’a fait que se détériorer davantage. D’autant que l’établissement de Tarascon ne dispose pas d’un service médico-psychologique régional (SMPR). Une seule et unique fois durant sa détention, Saïdi a été envoyé en hôpital psychiatrique. Mais pour dix jours seulement. Et en pure perte : dans les secteurs fermés des HP, les conditions d’internement sont si infernales que bien souvent les détenus réclament eux-mêmes de retourner au violon.

À Tarascon, Saïdi tourne en vrille sans que personne ne s’inquiète. La justice feint d’ignorer que l’homme qu’elle a décrété responsable est psychologiquement détruit. Juges et experts psychiatriques payés au rendement bourrent les tôles de fous qui le seront plus encore à leur sortie, puis les abandonnent à leur folie. Un récent rapport rappelle que 14 % des prisonniers sont atteints de schizophrénie ou de paranoïa. Et 40 % sont dépressifs. Saïdi sort donc le 11 septembre, sans que l’administration pénitentiaire, les médecins ou les services sociaux chargés de «  préparer la réinsertion  » n’aient prévu de mesure d’accompagnement. Sa famille «  ne le reconnaît plus  » et essaie de contacter des « psys ». À la dérive, l’ex-taulard échoue quartier Longchamp et laisse jaillir la haine si longtemps couvée derrière les verrous. On peut parier qu’à son procès, les experts argueront qu’il jouissait de toute sa tête au moment des faits. Et que la responsabilité de la justice et des diverses administrations sera une fois de plus éludée. «  Notre société criminalise la maladie mentale aux dépens du soin  », observe François Morel, psychiatre à la maison d’arrêt des Baumettes, contacté par CQFD. «  Il n’est donc pas étonnant qu’un homme aussi évidemment malade que M. Saïdi ait été immédiatement orienté vers le milieu carcéral au lieu d’être hospitalisé en milieu psychiatrique protégé. Il paraît évident qu’une prise en charge plus adaptée de ce patient aurait peut-être permis d’éviter les actes de violences meurtrières qu’il a commis. Même devant l’évidence, on refuse de prendre en compte le poids de la maladie mentale dans l’acte criminel. Cette politique nous amène au pire.  »

Pour l’heure, cette histoire a déjà connu son premier épilogue : dès son retour en taule, Saïdi a planté un stylo dans l’œil d’un surveillant. Ce coup-ci, l’administration n’a pas traîné. En urgence, elle a transféré son «  fou dangereux  » à l’Unité pour malades difficiles (UMD) de Montfavet. Deux ans, deux morts et deux blessés graves trop tard…

Publié dans le n°18 de CQFD, décembre 2004.






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