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CQFD N°018


GRANDEUR ET DÉCADENCE D’UN AGENT D’HYPERMARCHÉ

LE VIGILE DE CARREFOUR HÉROS INCOMPRIS

Mis à jour le :15 décembre 2004. Auteur : Gilles Lucas.

Le mois dernier, CQFD racontait la grève maousse déclenchée par l’incarcération de Momo, délégué syndical au Carrefour du Merlan, à Marseille. Momo avait eu le malheur de défendre un collègue auprès d’un vigile trop consciencieux. Lequel méritait bien le coup de chapeau que voici.

Dans cette race d’humains qui surveillent, guettent et interpellent dans le but hautement respectable de garantir la « sécurité » de tous, il y en a quelques-uns qui ont pour spécialité de traquer, dans les allées des hypermarchés, les clients qui auraient l’indignité d’ouvrir quelques emballages et d’entamer, sur place, la consommation de leurs contenus. Pendant plusieurs années, au Carrefour du Merlan, dans les quartiers Nord de Marseille, un de ces héros modernes s’est distingué par sa rude efficacité. Tous, clients comme collègues de travail, étaient saisis par la percutante vivacité avec laquelle il fondait sur les criminels pris la main dans un paquet de biscuits.

Mais voilà que sur la voie d’une aussi belle carrière, notre héros se trouve d’un coup jeté dans les flammes de l’enfer. Par une fâcheuse coïncidence, il passe dans le bureau où ses collègues vigiles sont en train d’interroger un jeune salarié, prétendu voleur d’un surgelé à 5 euros. Il le dira le 12 octobre 2004 devant le tribunal correctionnel de Marseille : «  J’y suis resté à peu près vingt minutes. Quand je suis entré dans le bureau, les cadres, les deux agents de sécurité qui avaient procédé à l‘interpellation et le jeune étaient déjà là. Je suis parti avant la fin de l’interrogatoire. » C’est à propos de la durée de cette présence que le syndicaliste et le père du jeune prétendu voleur viennent alors lui demander de témoigner, en vue du procès pour vol, du temps qu’il a passé dans le bureau, de « dire la vérité ». Rien de plus ! D’autant que la durée de cet « interrogatoire » porte à de fâcheuses polémiques, voire à des suspicions. D’un côté, le jeune présumé voleur parle de séquestration et d’extorsion de signature, lesquelles aboutiront à son licenciement et à sa condamnation. De l’autre, la direction parle de procédure ordinaire, sans rapport aucun avec le conflit de notoriété publique qui avait opposé, peu de temps auparavant, le jeune présumé voleur et les deux agents de sécurité qui l’ont interpellé. Dès lors, comment ne pas comprendre que, face à cette demande extraordinaire de « dire la vérité », ce pauvre agent de sécurité se sente désarmé, lui pourtant si prompt à fondre sur les lâches éventreurs de paquets de chips, lui qui n’avait encore jamais concédé aucun passe-droit, pas même à ceux, qui comme lui, vivent dans les mêmes cités, connaissent les mêmes harcèlements, la même immigration, les mêmes galères ?

Ayant d’un coup perdu tous les moyens physiques grâce auxquels il avait acquis une si fière réputation, le témoin ne trouve d’autre moyen de défense, contre l’intolérable pression que lui font subir le syndicaliste et le père du jeune homme, que de se confier à sa hiérarchie et à la police. La menace était trop forte. Et tant pis pour la rumeur, toujours malveillante, qui prétend qu’il aurait rapporté cette entrevue à la police selon les termes voulus par sa direction, juste au moment où il venait de signer son contrat à durée indéterminée… Voilà notre héros rejeté et malmené par ses collègues de travail. Pourtant, il n’a fait que « dénoncer » un véritable harcèlement moral : celui de « dire la vérité ». Ce n’est pas sa faute si le harceleur, en l’occurrence, c’est Momo le défenseur des salariés, le militant serviable qui, accessoirement, lui avait trouvé une place dans cette entreprise. Pas non plus sa faute si le harceleur a eu la triple insolence de rendre publics les propos injurieux du directeur à l’égard des salariés, de permettre à son syndicat de renforcer sa place dans la boîte et de refuser à haute voix les offres de prime au départ qui lui avaient été proposées, alors que, il y a quelques années, deux de ses prédécesseurs ne s’étaient pas privés d’empocher les centaines de milliers de francs qu’on leur offrait en échange de leur silence.

Notre témoin suborné est désormais seul, raillé, méprisé. Son avocat le rappelait à la cour d’appel d’Aix-en-Provence : «  C’est ce Monsieur qui est la victime. C’est lui qui subit l’opprobre, les insultes et l’ostracisme…  » Après tout, ce n’est pas lui qui a conduit aux Baumettes le délégué syndical et le père du jeune présumé voleur, ce n’est pas lui qui a «  poussé le jeune à l’erreur  », comme il l’a dit lors de sa déclaration à la présidente du tribunal, ce n’est pas lui qui avait un compte personnel à régler. L’avocat du syndicaliste et du père du jeune (qui sortent de quinze jours de prison) conclura, comme pour disculper notre héros d’une affaire qui le dépasse : «  Quoi qu’on dise, le temps de l’affrontement patrons-salariés n’est pas terminé, la mentalité des grands maîtres de forges est toujours présente, avec ses menaces, ses harcèlements.  » Et avec aussi ses jaunes et ses nervis. Qu’il est ainsi regrettable de voir désigné au dégoût public un homme qui a connu tant de réussites dans sa chasse musclée aux picoreurs nantis des supermarchés. La justice immanente suit son cours. Quant à la justice séculière, elle rendra son jugement le 4 janvier prochain.

Publié dans le n°18 de CQFD, décembre 2004.






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