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CQFD N°018


ÉPURATION SOCIALE DANS UN QUARTIER POPULAIRE

LES CLONES DE JUPPÉ ENVAHISSENT LE CENTRE DE BORDEAUX

Mis à jour le :15 décembre 2004. Auteur : Grite Lammane.

Saint-Michel, au cœur de Bordeaux, fait partie de ces quartiers où les pauvres font marner leur imagination pour ne pas crever de faim. Les hommes politiques, qui fantasment des foyers séditieux dans ces « zones de non-droit », rabâchent qu’il faut remédier à leur « paupérisation ». Pour les hommes d’affaires, l’application de cette politique consiste à rendre le centre-ville aux cadres supérieurs.

Rues sales, encombrées de voitures mal garées, de poubelles puantes et débordantes de trésors de troisième main. Appartements plus sonores que les pires HLM, enclavés et sans lumière, aux canalisations en plomb et aux circuits électriques hors normes. Promiscuité encombrante entre familles nombreuses qui piaillent, musiciens expérimentant de nouvelles vibrations à 120 décibels, célibataires à clébards hurlants, couples aux nuits énergiques… Si la population du quartier – dont 47 % tire ses revenus des allocs – s’en accommode, c’est qu’au revers de cette médaille peu glorieuse, il existe des réseaux de solidarité et d’échange coriaces qui maintiennent ce monde précaire en équilibre. Le « Village Saint-Michel », comme on le surnomme, reste un endroit où une part de la vie se passe encore hors de la propriété privée. L’espace extérieur y est public et partagé, au point que chacun a l’impression de connaître tout le monde. Et pourvu qu’on ait le goût du thé à la menthe, on se sent chez soi dans ce dernier bastion résolument allergique à la très tendance politique « ville propre » d’Alain Juppé. Chaque samedi, jour de marché, Saint-Mich’ se transforme en une foire qu’aucune grande surface ne pourra jamais concurrencer. Sur la place, les humains palabrent, marchandent, se marrent ou s’invectivent, engorgeant les allées. Les victuailles changent de mains. Vers midi, les étals sont pillés et les cabas pleins. Les terrasses des cafés qui bordent la place sont prises d’assaut, qu’il pleuve ou qu’il vente. C’est le rencard des bons vivants, fidèles même dans la dèche. Surtout dans la dèche. Parce qu’il y a toujours une solution pour que la vie ne s’arrête pas quand les comptes en banque sont dans le rouge, un tas de petits trafics se sont instaurés. Clopes de contrebande, haschich, téléphones volés, compteurs électriques « bloqués », recel de beuh de copains qui habitent à la campagne, boulots au noir, fausses déclarations à la CAF, arnaques à l’assurance et autres générateurs de lucre incivils servent de combustible à la vie communautaire.

Or cette logique du lien et de l’informel ne cadre pas avec l’idée que la bourgeoisie bordelaise se fait de sa ville. Déjà Chaban-Delmas en son temps avait fait raser Mériadeck, le quartier des ouvriers, des Arabes, des bistrots, des chiffonniers, des putes et du marché aux nippes. Les habitants expulsés avaient été entassés dans des HLM en périphérie de la ville. Sur les ruines de leurs maisons, on vit pousser des immeubles de bureaux seventies, qui resteraient à moitié vides le jour et désertés la nuit. Aujourd’hui, l’heure n’est plus à l’éradication spectaculaire. Il s’agit de composer avec l’opinion. Alain Juppé le sait bien : il faut prendre soin de masquer toute initiative douteuse sous un glacis de communication positiviste. Et garder l’air dégagé quoi qu’il advienne (même une condamnation pour prise illégale d’intérêt). Dès 1996, le nouveau maire attaque donc le quartier par la bande. Il décide de rénover les deux vieilles halles des Capucins. Situées à l’orée du quartier Saint-Michel, elles accueillaient un marché de gros alimentaire où tout Bordeaux venait s’approvisionner. Autour des halles, une foule de marchands de détail revendait des vivres aux habitants, quasiment au prix de gros. Le travail de manutention commençait à minuit et tout un écosystème nocturne l’accompagnait : travailleurs et fêtards en fin de soirée se tapaient des bavette-frites arrosées de gros rouge dans les brasseries ouvertes toute la nuit. Prétextant une mise aux normes européennes, Juppé envoya le marché de gros se faire voir en banlieue. Et l’on céda les travaux, puis la gestion des deux halles, à l’entreprise Les Fils de Madame Géraud (sic) pour les trente années suivantes. La halle A serait transformée en marché couvert et en parking payant, quant à la B, mystère et boule de gomme (voir encadré). L’entreprise engloutit entre 25 et 40 millions de francs en quatre années de travaux, pour une rénovation ratée, gris béton, ouverte à la bise glaciale de l’hiver. Bien sûr, la vie nocturne autour des halles a disparu. Les bistrots ont laissé la place à un commissariat. Quand les Géraud ont voulu installer des marchands de détail alimentaire dans leur marché flambant neuf, les loyers étaient tellement exorbitants qu’ils ont eu un mal de chien à dénicher des candidats. Les vendeurs au détail préféraient s’installer dans les rues alentour comme le voulait la tradition. Mais, futé, le gestionnaire avait prévu le coup dès le début. Le contrat de concession stipule que « pendant les heures d’ouverture du marché, la vente ambulante dans les rues est interdite sur le territoire communal, dans un rayon de cinq cents mètres autour du périmètre des marchés concédés et du marché Saint-Michel. » Si cette clause n’a pas encore été mise en pratique, «  le rapport d’activité 2003 de Géraud demande son exécution, faute de quoi il exigera le paiement d’une compensation à la collectivité  », affirme Jacques Respaud, élu socialiste à la mairie, à l’origine d’un recours au tribunal administratif. D’autant que les marchands ambulants gênent l’accès au parking de la halle, qui rapporte au concessionnaire la bagatelle de 300 000 euros par an depuis que la mairie a quadrillé les alentours avec des places de parking payantes.
Pendant ce temps, fleurissent dans les journaux des tartines de descriptions misérabilistes de Saint-Michel : « Des rues entières sont dégradées par des immeubles insalubres, complètement à l’abandon », « Le quartier est aux mains des trafiquants ». Il faut « restaurer », « réhabiliter », « ravaler », « rénover » (non sans expulser, racheter, spéculer, empocher). Les élus enfoncent le clou : « Le centre-ville s’est paupérisé […]. Nous souhaitons inverser cette tendance et redonner vie au cœur historique » [1], comme si la vie s’était retirée dans les banlieues chics avec la bonne bourgeoisie. «  Il faut mettre le paquet sur le centre historique  », martèle Alain Juppé. Les agences immobilières réclament pour leurs clients des parkings (payants), essentiels pour ranger la Rover. Des ascenseurs (dans les immeubles de deux étages), vitaux pour monter la poussette. Et la transformation des logements vétustes en « appartements de standing », indispensable pour « faire revenir les familles » et « dynamiser » la ville. Pendant ce temps, pour séduire les investisseurs, la langue de bois municipale transfigure le quartier en pittoresque zoo populaire : « véritable quartier latin » où « il fait bon flâner tout en rêvant à d’autres voyages », Saint-Michel est devenu « le quartier le plus vivant et le plus coloré de la ville » [2], l’emblème d’une Bordeaux « exubérante, colorée, voire tonitruante » [3]. L’hyper-centre doit perdre toute aspérité pour devenir un espace normalisé qui attire le pognon. L’arrêté anti-bivouac édicté en 2002 abondait dans ce sens, permettant, dans tout le centre-ville, de donner la chasse à ceux qui adoptaient « la station assise ou allongée » ainsi qu’à ceux qui s’adonnaient à la « consommation de boissons alcoolisées dans les lieux publics » [4]. En 2003, on adopte un règlement qui prohibe la vente d’alcool à emporter après 22 h. Et tant qu’on y est, on oblige les cafés de Saint-Michel à investir dans des parasols et des tables « unis », leur mobilier publicitaire déglingué n’étant pas digne des immeubles XVIIIe. Ceux qui n’obtempèrent pas écopent d’amendes salées. Bordeaux est belle, propre, avec un joli tramway. La spéculation immobilière ne tarde pas à faire décoller les loyers, commençant à repousser les pauvres à l’extérieur de la ville. L’an dernier, Saint-Michel a connu un taux de croissance du prix des appartements de 25,6% [5]. Et « un problème d’inadéquation entre les salaires et les loyers commence à se poser » [6]. Mais ce n’est pas encore assez : « Malgré sa situation en plein cœur de Bordeaux, des prix très attractifs et de très beaux immeubles, sa paupérisation freine [les] acquéreurs » [7]. Qu’à cela ne tienne, on va dépaupériser ! Pour cela, il suffit d’obliger les propriétaires à rénover à tour de bras. Ceux qui ne peuvent pas s’acquitter du montant des travaux seront expulsés. «  On espère bien négocier pour ne pas aboutir à de telles solutions  », déclare Arnaud Lecroart, directeur d’In Cité [8]. Quant à l’habitant chassé par la hausse des prix, il « doit faire un travail sur lui-même pour accéder [à nouveau] au statut de locataire » [9].

Ce sale boulot d’épuration a déjà commencé dans l’îlot Saint-Éloi, qui jouxte Saint-Michel. En octobre 2003, un tract distribué à Bordeaux pendant la manif contre toutes les exclusions expliquait : «  L’affaire est juteuse : les immeubles vendus bon marché sous la pression bénéficieront d’ici peu d’une extraordinaire plus-value, du fait du tramway. L’argent public investi ici sert donc en priorité cette classe d’investisseurs professionnels ou privés qui fait ses choux gras de la crise. […] La mairie prend en charge les activités de promotion et ils n’auront qu’à signer le chèque et guetter le retour sur investissement. Les locataires paieront la facture. » Malgré toutes ces attaques, l’âme de Saint-Michel n’était pas encore atteinte. C’est pourquoi, cet automne, l’équipe municipale a sorti sa botte secrète. Marché du samedi 6 novembre 2004 : un trou béant saute aux yeux dans l’alignement des étals. Plusieurs marchands ont disparu. « Ils ne sont pas remplacés, alors que des listes d’attente s’empilent à la mairie  », affirme une dame qui vend des confitures et des volailles, avant d’ajouter : «  On en a assez. La sécurité n’est pas assurée. Je me suis fait voler ma caisse il n’y a pas longtemps et je ne suis pas la seule. La mairie refuse d’envoyer ses agents faire des rondes aux heures de marché ! Pourtant, ils sont là quand il s’agit d’emmener nos camions à la fourrière, alors qu’ils savent très bien qu’on n’a pas d’autre endroit où se garer ! Ils font exprès de pourrir la situation.  » Là encore, tout est affaire de communication. Des militants UDF et UMP passent dans les allées pour distribuer des tracts qui « démentent la rumeur » selon laquelle le marché Saint-Michel va être abandonné au profit des Capucins. Le marchand d’épices, ulcéré, commence à s’impatienter : «  Ne venez pas me dire que c’est des rumeurs, regardez l’emplacement à côté du mien !  » En effet, la place est vide. La « rumeur » est confirmée par Jacques Respaud, par Jean-François Berthou, militant Vert et associatif très engagé dans la vie du quartier, puis par le service du droit de place, et finalement, à son corps défendant, par le service de presse de la mairie (voir anthologie). Par une telle démarche, la ville fait d’une pierre deux coups. Elle draine les commerçants vers les Capucins désertés et elle anéantit l’écosystème qui s’était créé autour du marché et qui renforçait le sentiment identitaire des habitants. Tout cela n’est pas pour déplaire aux antiquaires à dents de requins qui gangrènent progressivement le quartier, y projetant un Saint-Ouen chic peuplé de familles bourgeoises chineuses et d’étudiants policés. Que va devenir ce quartier pauvre ? Que vont devenir les pauvres du quartier ? «  Rendez-vous, vous êtes cernés !  » aboient les investisseurs. Se rendre, oui, mais où, quand le bon vieux RMI ne couvre plus le montant du loyer et qu’on va te couper l’électricité ? À la case prison ?


Ne dites pas : je vais au marché, dites : je vais chez Géraud SA

Flâner au marché le dimanche matin est un plaisir. Pour le flâneur, certes, mais aussi pour le gros bonnet qui gère le marché. Géraud est un très gros bonnet. Il coiffe au moins cinq entreprises logées à la même adresse et/ou ayant le même PDG : Les Fils de Madame Géraud SA, Les Fils de Madame Géraud SARL, Géraud et associés SARL, Géraud Gestion (qui s’occuperait des sous des quatre autres) et une mystérieuse « société d’aménagement Pasteur îlot marché ». Bien que ne figurant pas dans les pages jaunes à l’adresse de son siège social, le « groupe » fait sa pub sur Internet. Il se vante de gérer 250 marchés à travers le pays, dont plus d’un tiers des marchés d’île-de-France. Pour autant, ses méthodes ne ravissent pas tout le monde : au conseil municipal de Chätenay-Malabry, on se plaint que les rejetons Géraud n’ont pas rempli leur obligation d’animation et que le marché se meurt. À Brunoy, on dépose une plainte contre les fistons qui ne s’abaissent pas à remplir leurs « obligations d’entretien des trois marchés couverts ». À Dammarie-lès-Lys, on découvre en 1999 qu’ils gèrent le marché depuis 1975 dans des conditions incroyablement avantageuses, encaissant les paiements mais ne reversant que 4 000 francs par an à la ville, le tout sans assumer le nettoyage, pourtant théoriquement à leur charge ! À Étampes, à Villers-Cotterêts, à Bourg-la-Reine, la Cour des comptes « s’interroge » sur la fiabilité des rapports financiers de l’entreprise, sur une foultitude d’irrégularités dans les contrats (en défaveur des mairies évidemment). Et s’étonne des « relations financières complexes » entre les villes et leur délégataire, ainsi que d’« un certain nombre de dispositions critiquables », dont la durée de la concession, « largement supérieure à celle qui devrait normalement avoir cours ».

À Bordeaux, la halle B du marché des Capucins devait être rénovée aux frais des Géraud, pour y installer des commerçants. L’entreprise gestionnaire aurait laissé entendre en 1996 qu’elle avait sous la main une foule de détaillants intéressés. Si tel était le cas, pourquoi la rénovation n’a-t-elle toujours pas commencé ? Ne voyant rien venir, la mairie envisage en 2003 d’en céder l’exploitation au CROUS qui en ferait un restaurant universitaire. Arguant qu’il y a là un manque à gagner inestimable, le concessionnaire réclame un million d’euros de dédommagement et la concession d’un magnifique halle ancienne qui se trouve à proximité, le marché des Douves. Il souhaiterait y installer une brasserie. Aussitôt demandé, aussitôt accordé. Par un avenant au contrat de concession, le million public et les Douves passent aux mains de la société sans négociation publique. Cerise sur le gâteau, la mairie ajoute au cadeau le financement de la rénovation du marché des Douves, car Géraud n’est pas prêt à faire ses travaux lui-même ! C’en est trop pour les habitants. Un collectif de 23 associations (http://collectifdouves.free.fr/) s’est monté pour proposer une alternative non-commerciale à la brasserie. Mais dans une affaire si obscure, les chances de voir aboutir la requête sont minces. De là à prétendre que Géraud et Juppé se connaissaient déjà du temps où ce dernier officiait à Paris, et que l’appel d’offre des Capucins a été conçu de manière à satisfaire l’un et l’autre, il n’y a qu’un pas, que seul un esprit soupçonneux s’autoriserait à franchir.

Publié dans le n°18 de CQFD, décembre 2004.


[1] Hugues Martin, premier adjoint au maire, l’Express, 04/09/03.

[2] Propagande de l’office du tourisme, 2004.

[3] Propagande de la ville, 1999.

[4] Ce crachat à la face des miséreux a dû être ravalé par Juppé au bout de deux ans de bataille, quand le tribunal a définitivement abrogé l’arrêté.

[5] Contre 13,3 % pour l’agglomération dans son ensemble (prix à la vente). Source : Chambre des notaires de la Gironde.

[6] Dominique Rulleau, président de la Fnaim Gironde, l’Express 12/06/03.

[7] L’Expansion, 28/01/04.

[8] In Cité : société d’économie mixte présidée par Alain Juppé mandatée par Alain Juppé himself pour « valoriser » le centre-ville.

[9] Règlement d’In Cité, Imprimatur, 12/02/04.





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LES CLONES DE JUPPÉ ENVAHISSENT LE CENTRE DE BORDEAUX
sylvain schoonbaert | 6 juin 2009 |
Je suis en parfait désaccord avec vos propos sur le quartier Saint-Michel qui ne font qu’entériner des idées reçues et fausses sur ses habitants et sa vie sociale. Vos propos sur sa paupérisation, sa relégation et son misérabilisme servent un journalisme voyeuriste, aveugle et ignorant des réalités de ce quartier que j’habite depuis 20 ans. Si vous avez quelque honnêteté intellectuelle, publiez au moins mon post-it avant de dire n’importe quoi du maire ou des élus de notre ville. Sylvain Schoonbaert LES CLONES DE JUPPÉ ENVAHISSENT LE CENTRE DE BORDEAUX
| 6 janvier 2007 |
Si certaines de vos analyses sont pertinentes elle sont globalement sans réponse aux problèmes réels dénoncés. Quant aux défenseurs du quartier cités dans votre article ils n’y habitent pas..
 

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