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CQFD N°018


MANIFESTATIONS ET AGITATIONS EN ITALIE

ROME : CÉLÉBRATION DE SAINT PRÉCAIRE

Mis à jour le :15 décembre 2004. Auteur : Chantal Poirson, Fabio Cerquellini.

Plusieurs milliers de précaires, travailleurs, étudiants et réfractaires en tout genre se retrouvent à Rome pour une grande procession à la gloire de saint Précaire. L‘occasion de communier et de pratiquer une nouveau type d’eucharistie ; celle de casser les prix et de partager ensemble les fruits de ces jardins d’éden que sont les supermarchés. Nos correspondants italiens racontent.

Rome, samedi 6 novembre 2004. On prend le petit déjeuner, écoutant d’une oreille distraite Onda Rossa, une des seules radios romaines susceptibles de donner quelques infos sur la manifestation des précaires qui doit avoir lieu l’après-midi, lorsque soudain on entend : «  Journée de saint Précaire. Expropriation dans un hypermarché de Pietralata, organisée par un groupe de cinq cents précaires. D’autres actions sont prévues aujourd’hui.  » L’esprit ainsi fortifié par la démonstration que le fétichisme de la marchandise n’est pas un dieu invincible et que les besoins des gens peuvent être beaucoup plus « expressifs » que les publicités patinées qui agressent leur regard, nous nous dirigeons joyeusement vers la piazza della Repubblica, près de la gare, d’où va partir la manif. Excitante, la « promenade » promet du nouveau par rapport aux actions passées. Chaque 1er Mai depuis trois ans se déroule à Milan le May Day, manifestation nationale du réseau des précaires socialement organisés, mais aujourd’hui elle a lieu à Rome, facilement accessible depuis le nord et le sud. De plus, l’organisation de la manif’ a impliqué de nombreuses associations, des chômeurs mais aussi des salariés, de plus en plus conscients que la précarité n’est plus le monopole d’une minorité marginalisée, mais une gangrène qui s’étend dans les couches établies.

La place est pleine, à tel point que ça déborde dans la rue adjacente. Le rassemblement s’ébranle. En tête du cortège apparaît saint Précaire, vêtu de bleu, un bandana sur la tête et une auréole au-dessus. Il est muni de six bras, «  parce qu’il faut faire six boulots pour un seul salaire  », explique le petit groupe qui le porte sur ses épaules. Le saint commence à léviter, suivi par une foule conséquente – vingt-cinq mille personnes, diront les journaux. Les visages des « marginaux » toujours plus nombreux défilent. Parmi les onze sound systems des centres sociaux présents, un petit groupe de rock mitraille des chansons aux paroles acides. Les jeunes qui l’entourent improvisent des danses dédiées à l’autoproduction de l’herbe. Suivent les visages marqués des historiques chômeurs organisés de Naples, Acerra et Palerme qui, de leurs voix rauques à force de hurler, revendiquent «  Revenu social pour tous, guerre pour personne  ». Viennent ensuite les chercheurs universitaires «  contre la privatisation des connaissances  », les précaires des « call-centers » en lutte contre l’exploitation sauvage qu’ils endurent sur leurs touches numériques. Le mouvement romain du droit au logement réclame l’instauration d’un «  loyer social  », suivi par les squatteurs d’Action, «  Un toit pour tous  ». Leur emboîtent le pas les étudiants de Sapienza pirata, les Disobbedienti, les militants de No-Global, les syndicats de base (Cobas, entre autres) et même les Jeunes communistes. C’est au tour des immigrés, pour qui «  la liberté de se déplacer n’est pas seulement le privilège des marchandises  ». Des portraits d’Arafat se promènent dans la foule. Les Verts ont aussi leur mot à dire, qui demandent «  le revenu social pour le citoyen  ». «  Moi je vous donne l’Amérique, pas le revenu garanti  », proclame un écriteau porté par un grand Berlusconi de papier mâché. Quelques pancartes visent les partis de l’opposition et en particulier Rifondazione comunista : «  Ou tu fais partie de la solution, ou tu fais partie du problème  ». La queue du cortège est suivie par un groupe de flics.

Au milieu de la manif, piazza Venezia, l’atmosphère est légère, tranquille. La police se limite à « ouvrir » et à « fermer » le cortège. Les rues latérales paraissent dégagées. Les murs se couvrent de bombages et d’affiches revendiquant l’abolition du copyright, la réduction des taxes sur les produits culturels, la formation continue et gratuite, des investissements pour l’école publique. Une certaine tension devient perceptible. Largo Argentina, devant le magasin de la chaîne Feltrinelli [1], une des plus grandes librairies de la capitale, une centaine de manifestants s’arrêtent, dont quelques-uns s’affairent à coller de grandes affiches sur les vitrines avec les mêmes slogans sur la culture apparus plus tôt. Tout à coup, saint Précaire surgit, entouré des étudiants de La Sapienza. Ils entrent massivement dans la librairie pleine de clients, et annoncent au mégaphone une distribution gratuite de DVD. Là-dessus, deux cents fidèles particulièrement dévoués à Saint-Précaire pénètrent à leur tour et, au pas de charge, remplissent blousons et sacs à dos. Certains commencent déjà à sortir avec des piles de livres en main, tandis que dehors un type distribue des exemplaires du Fahrenheit 451 de Bradbury. L’action terminée, le cortège repart. La police doit attendre qu’il quitte la place pour rejoindre le lieu du miracle. Le terme de cette agréable promenade collective, piazza Navona, est bientôt atteint. Il fait nuit maintenant, quand la place, comme toujours pleine de touristes, est envahie de fumée rouge et de musique en provenance des sound-systems. Les participants ont l’air plutôt satisfaits, mais beaucoup sont convaincus aussi que «  la bonne réussite d’un cortège ne signifie rien  », qu’«  il faut se bouger à l’intérieur des difficultés et des contradictions que la vie quotidienne nous réserve  ». On annonce pour bientôt d’autres actions du même genre dans toute l’Italie. Après avoir quitté la place, nous repassons devant la librairie dont les livres ont été largement distribués quelques heures auparavant. Quelques clients frustrés discutent. Une femme de gauche, la cinquantaine à la mémoire défaillante, semble choquée par l’expropriation qui vient d’avoir lieu : «  Au moins, en 77, quand on allait aux manifestations, il y avait un service d’ordre pour isoler les mauvais éléments…  » À l’intérieur de la librairie, éclairée mais fermée, le personnel a l’air réuni pour une veillée mortuaire. Quelques jours plus tard, Zampieri, un ouvrier de 34 ans, déclarera : «  S’il pouvait y en avoir d’autres, des actions comme celle-là ! Et puis ils ne s’en sont pas pris à un petit magasin, mais à des grandes chaînes, qui nous ont volé combien de fric à nous ? Cette année, avec ma femme et mon fils, on a été une semaine en vacances au camping, et je suis encore en train de les payer. Pour économiser, je fais un petit jardin grâce à un bout de terrain que mon oncle m’a donné. Je ne suis pas pour la non-violence à tout prix.  »


À l’hypermarché de Pietralata, on casse les prix

Le 6 novembre vers 11 h, alors que saint Précaire se préparait à sa procession dans le centre de Rome, un groupe d’environ cinq cents précaires fait intrusion dans l’hypermarché Panorama, dans le quartier populaire de Pietralata. Annonce est passée au mégaphone : «  Réduction de 70 % pendant une heure  » parce que «  aujourd’hui, c’est la journée de saint Précaire, pour le revenu social et l’autoréduction, contre la vie chère  ». Ce joli mot, « autoréduction », fait resurgir la mémoire des années 70, quand ce type d’action était pratiqué dans divers secteurs de la vie quotidienne : factures, transports, spectacles, loyers… La plupart des «  autoréducteurs  » sont romains, mais il y a aussi des gens venus de Sicile, Milan, Turin, Venise. Le matin, des incidents avaient éclaté avec la police en gare de Bologne, quand des candidats à la manif’ romaine ont voulu prendre le train sans payer. C’est comme si le malaise accumulé par une grande partie de la population de ce foutu pays trouvait ici un exutoire.

Un groupe se dirige vers les caisses, en bloque plus de la moitié, tandis qu’un nombre plus restreint va affronter le directeur en lui proposant une remise de 70 % pour tous. Les manifestants se mêlent à la clientèle, persuadés que la direction n’acceptera jamais. Beaucoup se mettent à remplir des chariots, d’autres mangent en groupe, se servant sur les étalages et trinquant en l’honneur de saint Précaire. Les clients sont d’abord désorientés. Ils ne comprennent pas bien ce qui se passe, n’en croient pas leurs yeux et certains même s’effraient. Peu à peu, cependant, ils commencent à parler avec les manifestants et à lire les tracts qui expliquent les raisons de cette action. D’autres engagent la conversation avec les caissières : «  Combien tu gagnes ? Tu es précaire, toi aussi ?  ». En moins d’une heure, la file des chariots remplis à ras bord s’allonge et passe la sortie sans rencontrer de résistance. Beaucoup sont poussés en avant par des ex-clients redevenus humains qui imposent leurs droits : jambons, vins, produits de base, vêtements. Quelques ordinateurs aussi, des caméras, un peu de hi-fi, parce qu’on n’est pas là seulement pour survivre.

Le tout s’est passé sans coup férir, malgré une certaine confusion entre les partisans d’une remise à 70 % et ceux qui exigent pour la gratuité totale. Une vitrine fermée à clé a été brisée, mais ce sera la seule. Un caissier particulièrement servile a été chahuté. À la fin, rouge de colère mais impuissant, le directeur s’engage auprès des manifestants à considérer comme un «  don  » la marchandise volatilisée, «  du moment qu’ils s’en aillent  ». Mais à peine la Digos (équivalent italien des RG) déboule-t-elle sur les lieux qu’il lui demande du temps pour faire l’inventaire de ce qui manque. Grâce aux nombreuses caméras de vidéosurveillance et à l’intention manifestement publique de cette action – personne n’avait le visage dissimulé par un foulard ou un passe-montagne –, les policiers eurent vite fait de dresser une liste de soixante-dix-huit noms à l’intention du juge d’instruction chargé de l’enquête. La réponse a été immédiate : «  vol aggravé avec violence  ». Bizarre, nous, on n’a vu ni vols ni violences.


Alléluia ! Sainte Roteuse

Saint Précaire a tenu ses promesses. Quelques jours après sa première apparition à Rome, il réapparaît en divers endroits. Le 12 novembre, à Milan, il revient à la librairie Feltrinelli. Cette fois, policiers et journalistes n’ont pas été pris au dépourvu. Les précaires auto-organisés se contentent de distribuer aux passants des bouquins qu’ils ont apportés eux-mêmes (dont une centaine offerte par Dario Fo) pour relancer « la libre circulation des livres ». Ils demandant à la direction d’organiser des initiatives du même genre dans toutes les librairies de la chaîne. À Caserte, sÒaint Précaire descend parmi les ouvriers. Environ trois cents travailleurs de chez Ixfin (pièces détachées pour automobiles) qui n’ont pas touché leur salaire depuis septembre s’invitent dans un hypermarché Carrefour et se servent en pâtes et produits de première nécessité, dont ils redistribuent une partie aux associations caritatives. L’évêque de Caserte, réplique locale de Mgr Gaillot, les soutient et déclare : « Les travailleurs de ce pays n’ont aucun droit. Il n’y a que les industries qui reçoivent des aides financières. » Mais les ouvriers ne se contentent pas de susciter la compassion de l’évêque : le lendemain, ils sont quatre cents à bloquer durant cinq heures le péage de l’autoroute Rome-Naples, dans les deux sens, et à tenir bon malgré la colère des automobilistes et les tentatives de la police pour les déloger.

Décidément, saint Précaire aime la lecture. À Florence, le 27 novembre, un groupe de fidèles vient le célébrer à la librairie Feltrinelli, toujours elle. Après s’être servis sur les étalages, ils rejoignent les caisses en imposant une forte remise. Une fois dehors, nos passionnés du partage offrent une partie des livres aux passants. Des textes universitaires seront photocopiés et distribués devant les facultés. Doué d’ubiquité, le saint réapparaît le même jour à Bologne, à deux reprises. Devant un supermarché Ipercoop, un groupe de disciples distribue des tracts et des images pieuses du Précaire. Un peu plus tard, c’est une nouvelle fois Feltrinelli qui est visée. Les disciples organisent une distribution gratuite de livres, ainsi que des tracts, des CD, des logiciels et des enregistrements des événements du 6 novembre à Rome. Le 1er décembre, c’est au tour de Venise de recevoir la sainte visite. Prétendant célébrer un baptême, une quarantaine de personnes commande un repas de gourmets, sable cinq bouteilles de champagne Moët-et-Chandon et repart sans régler la note (2000 euros). Affables, ils laissent au patron un mot de remerciement précisant : « Considérez-vous comme une victime collatérale, comme Bush dirait à propos d’enfants victimes de bombardements aériens. » On s’attend à d’autres apparitions du saint. Publié dans CQFD n°18, décembre 2004.


[1] Son fondateur, mort en 1972, militant trotskyste et ami de Castro, a créé une maison d’édition et une fondation d’archives pour « l’étude des mouvements populaires internationaux ». Avec la manif’ d’aujourd’hui, il n’aura jamais été aussi près de son sujet d’étude.





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