Chacun peu ou prou se doute que la plupart des éditeurs qui, comme on dit, « comptent » sur le marché sont avant tout des marchands de soupe, et que le paravent culturel derrière lequel ils s’abritent n’est qu’un prétexte. Albert Paraz avait justement fait le tour de la question il y a belle lurette, en énonçant une hiérarchie de l’insanité qui place les éditeurs à l’avant-dernier échelon de la bassesse [1]. Ce n’est pas B. Traven qui le fera mentir. Quoiqu’il soit mort au Mexique à un âge avancé il y a plus de trente-cinq ans – après avoir vendu à des millions d’exemplaires ses livres traduits dans des dizaines de langues –, Traven est considéré en France comme un romancier d’aventure quasi exotiques. C’est tout juste si l’on se souvient qu’il est l’auteur du Trésor de la Sierra Madre. Dans ce pays où n’importe quel imbécile vaguement lettré confond Clemenceau et Louise Michel, c’est intentionnellement qu’on ignore B. Traven, l’un des plus grands écrivains du vingtième siècle. Le Vaisseau des morts et La Révolte des pendus (réédités par La Découverte, collection « Culte Fictions » dirigée par J.-C. Zylberstein), soi-disant redécouverts aujourd’hui, furent parmi les premiers écrits de Traven traduits en français dès les années 1930. Pour Le Vaisseau des morts, on nous annonce fièrement qu’il s’agit de « la première traduction intégrale » par Michèle Valencia. Mais de qui se moque-t-on ? Charles Burghard l’avait traduit en 1934. Et où l’adaptation du poète suisse Jaccottet desservait-elle l’intention de l’auteur ? Espérons que la traductrice a été honnêtement payée pour faire de la paraphrase. Pour ce qui est de « l’éditeur » qui signe courageusement la notice liminaire « Sur B. Traven », les qualificatifs viennent à manquer. On ne saurait faire plus faux-jeton, car même un analphabète a loisir de se renseigner. Donc, plutôt que de lire des demi-vérités assorties d’escroqueries manifestes, rétablissons ce que nous savons sur l’écrivain qui s’est caché quatre-vingt-dix ans sous divers pseudonymes.

Jointe en 1926 au manuscrit de Das Totenschiff, la lettre adressée à la Büchergilde Gutenberg (club du livre ouvrier qui eut, sous la direction d’Ernst Preczang, grande influence sous Weimar) spécifiait : « Quand on postule pour un emploi de veilleur de nuit ou d’allumeur de réverbères, on se voit demander un curriculum vitae à bref délai. Mais ce n’est pas une chose à exiger d’un travailleur qui crée des œuvres intellectuelles. C’est impoli. Et c’est l’inciter à mentir. Particulièrement s’il croit, pour des raisons bonnes ou mauvaises, que sa vie véritable pourrait décevoir les autres. Cela ne vaut certes pas pour moi. Ma vie personnelle ne serait pas décevante. Mais elle ne regarde que moi, et je tiens à ce qu’il en soit ainsi. Non par égoïsme. Mais parce que je préfère être juge moi-même de mes propres affaires. »
Son héros, Gale, est décrit comme un « marin américain déserteur » qui a trouvé refuge au Mexique parce qu’il était « indiscret, et quasi insultant, de s’y livrer à des investigations sur le nom, la profession, la provenance et la destination de quelqu’un » [2]. Mais dès sa publication en Allemagne, Oskar Maria Graf et Erich Mühsam s’étaient souvenus de leur compagnon de lutte du temps de la République des conseils de Munich. Le révolutionnaire allemand Traven, alors connu sous le nom de Ret Marut, éditait depuis 1917 la revue radicale Der Ziegelbrenner [3]. Pris par la soldatesque le 1er mai 1919, il échappa par une chance
inouïe à la sanglante répression, puis fut condamné à mort par contumace : il avait donc bien des raisons de ne jamais vouloir passer pour un émigrant allemand et de récuser toute « qualité de compatriote » avec les massacreurs du prolétariat allemand. Il ressort bien des lettres et des articles de Traven consacrés à sa « biographie » que cet opiniâtre anonymat découle surtout et d’abord de sa conception du monde : « Je veux, pour ma part, contribuer à ce que disparaissent les autorités et le respect de l’autorité, que tout homme conforte en lui-même sa conscience d’être tout aussi important et indispensable à l’humanité que n’importe quel autre, quoi qu’il fasse et quoi qu’il ait fait. » [4]. Si la littérature, c’est des mots qui ne se contentent pas de n’être que des mots, les éditeurs modernes ne sont que des menteurs et des fieffés escrocs. Le seul article honnête paru en France était jusqu’ici celui de Claire Auzias (Traven est de retour, Chimères, été 1997), qui se souvenait que ses cendres dispersées au-dessus d’Ocosingo appelaient avec vingt-cinq ans d’avance la révolte des indigènes du Chiapas.
Mais puisqu’on prétend qu’en France tout commence et finit par des chansons, gageons que ce qui a commencé par Tout va bien, Madame la marquise risque de finir aussi bien par Ah, ça ira, ça ira, ça ira ! Ou finira-t-on par comprendre que l’immense anarchiste de langue allemande est si mal traduit qu’on ne sait même pas qu’il est l’auteur de Der Wobbly, Der Busch, Der Marsch im Reich der Caoba, Die Troza, Ein General kommt aus dem Dschungel, Aslan Norval ? Et de trois volumes de nouvelles dont on a extrait une poignée sous le titre Le Visiteur du soir (Stock) ? Hélas ! Quel âge auront atteint nos petits-neveux lorsqu’on leur présentera les principales études et investigations qui ont tenté de percer l’énigme de cet écrivain d’exception ? Comme l’ouvrage de Rolf Recknagel, B. Traven. Beiträge zur Biographie, 1997, ou la somme de Karl S. Guthke, B. Traven, Biographie eines Rätsels (Zurich, 1990, également traduite en anglais). Il serait bien vain de se demander pourquoi telles « élites » intellectuelles qui gendarment l’édition dans l’hexagone choisissent l’embarras quand elles pourraient avoir l’embarras du choix. Ne se chargent-elles pas plutôt de démontrer qu’aujourd’hui on sait attraper les mouches avec du vinaigre, et les éditeurs avec des Sollers ?
Publié dans le n°18 de CQFD, décembre 2004.
[1] Dans un savoureux passage de son journal Valsez, saucisses, Paraz dresse une « échelle de valeurs » personnelle de la gent intellectuelle. Tout en bas : « les éditeurs : à ceux-là on ne demande même pas de parler français, même pas de parler une langue connue. […] Et dans les bas-fonds, convomis par tout un peuple, les pas possibles, les ministres, les innommables. »
[2] Die Baumwollpflücker (ces « Cueilleurs de coton » n’ont toujours pas été traduits en français), Berlin, 1928.
[3] Lire Ret Marut/B. Traven, Dans l’État le plus libre du monde, L’insomniaque, 1974.
[4] Die Weltbühne, Berlin, 24 septembre 1929.