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CQFD N°018


ÉTAT DE GUERRE PERMANENT

UN SOLDAT PERDU

Mis à jour le :15 décembre 2004. Auteur : Gilles Lucas.

Un jeune tente de voler une voiture. Des voisins appellent le propriétaire. Le jeune s’enfuit à pied. Du premier étage, le père de famille, chasseur émérite, buraliste, ouvre le feu. À une dizaine de mètres. Le jeune homme est mort. Le tueur est condamné à dix ans de prison. Les organisateurs de la propagande sécuritaire courent toujours.

Devant la cour d’Assises de Montpellier, le 27 octobre 2004, le défenseur du buraliste tueur veut rappeler le «  contexte d’insécurité  » qui régnait à l’époque des faits. En pleine élection présidentielle, le maire de Béziers, ville où avait eu lieu le meurtre, n’avait-il pas parlé d’«  état de guerre permanent  » ? L’avocat général intervient : «  Ces remarques sur l’insécurité sont bien abstraites. Voilà un document plus concret  », et présente à la cour et aux jurés des photos, prises à l’institut médico-légal, du corps du jeune homme atteint dans le dos de deux décharges de cartouches de chasse. Bousculades. Et d’insister en direction de l’accusé : «  Il s’est mis à la place de l’État.  »

Ce «  petit homme ordinaire, à l’existence lisse et unanimement apprécié par son entourage  », comme le décrit la presse locale, est un sinistre soldat perdu. Il a répondu à «  la mobilisation générale contre l’insécurité  ». Il n’a pas même la possibilité de plaider ce que plaident tous les assassins militaires, pris en flagrant délit de «  dégâts collatéraux  », et qui, pourtant, n’ont fait qu’exécuter les ordres. N’ont-ils pas le devoir de respecter leurs autorités, et au nom de la défense de la patrie, cette collectivité nationale, de prendre à leur propre compte les perspectives des hommes d’État et des puissances économiques et industrielles ? C’est donc la «  guerre  » puisqu’ils le disent. Les rues sont occupées par la police et ses supplétifs. Les violences policières se multiplient. De nouvelles lois renforcent perquisitions, écoutes, contrôles, poursuites. Et comme il se doit, il est demandé aux citoyens de collaborer ; récompenses à la délation, exigences de passivité devant les comportements policiers sous peine de poursuites. Ce n’est plus la paix qu’il faut défendre, comme l’État et ses alliés l’affirment lorsqu’il y a effectivement un mouvement social menaçant leurs intérêts, ou encore lorsqu’ils imposent des conditions de vie dégradées au nom de la conservation d’un bien-être commun. C’est la guerre qu’il faut mener parce que la société est attaquée. Ce combat serait donc du ressort de tous et pour tous. Mais il ne reviendrait au citoyen que de consommer à l’excès une presse gavée de sang, de regarder en boucle films et reportages se délectant de la criminalité et célébrant ad nauseum l’héroïsme des forces de l’ordre.

Que tout cet appareillage médiatico-policier soit effectivement pris au mot, celui de la paranoïa et de la participation directe du citoyen à la guerre, et voilà ce dernier abandonné par ceux-là mêmes qui l’ont incité au passage à l’acte. Dans cette logique mortifère, le crime du buraliste-tueur devrait être applaudi comme l’exercice d’une très fidèle et obéissante citoyenneté. Il y a «  un état de guerre permanent  », nous rabâche-t-on. Et puisque l’on condamne l’assassinat, qui en est la principale activité, que penser de la réalité de cette guerre ? Les donneurs d’ordres – presse, hommes politiques, théoriciens de la tolérance zéro, industriels du marché de la sécurité, constructeurs de prisons – ne sont pas même évoqués comme responsables moraux d’un tel passage à l’acte, ainsi que risquerait d’être poursuivi «  pour incitation au vol et à l’émeute  » le rédacteur d’un infime tract. Cette condamnation rend paradoxalement visible le fait que toutes ces surenchères sécuritaires sont un montage destiné diffuser la peur, à condition de ne la consommer qu’avec passivité. Comme l’a reproché l’avocat général au buraliste-tueur «  un citoyen ne peut se substituer à l’activité de l’État  » : car c’est bien l’État qui mène une guerre d’intensité variable dans la société. C’est lui qui publie et diffuse les statistiques falsifiées sur la prétendue violence menaçante et omniprésente ; alors que les homicides volontaires, y compris ceux commis contre des policiers, ne sont pas en hausse, qu’un vol à l’arraché, une injure, une gifle, un meurtre, un viol et une émeute consécutive à une bavure policière sont indistinctement comptabilisés dans la catégorie des « violences sociales », qu’il est considéré que la « violence scolaire » commence avec l’usage du baladeur sous les préaux et les tenues délibérément provocantes des garçons comme des filles, etc. C’est l’État qui garantit le déploiement des dispositifs militarisés dans les rues, qui produit des lois qui, en d’autres temps, seraient passées pour scélérates. Et c’est aussi à l’État que revient le premier bénéfice de cette guerre qui, bien réelle celle-là, poursuit, contrôle, tue, emprisonne, surveille, harcèle, précarise, flexibilise ; pour, ensuite, redistribuer ce bénéfice, garanti par la peur, pour la reproduction et le renforcement du pouvoir de quelques-uns sur tous.

Publié dans le n°18 de CQFD, décembre 2004.






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