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CQFD N°019


RÉJOUISSANCE SABBATIQUE DANS LE SUD DE L’ARDÈCHE

RIEN N’EST À VENDRE TOUT EST À PRENDRE

Mis à jour le :15 janvier 2005. Auteur : Gilles Lucas.

Quand la gratuité n’est pas un faux cadeau des marchands, c’est un plaisir. Pour preuve, la destruction du complexe touristique de Grospierres, en Ardèche : durant quatre jours, la population locale a envahi le chantier pour une joyeuse fête de récupération collective.

Il y en a même qui ont loué des fourgonnettes, en ce jeudi du pont du 11 novembre. Des familles sont au grand complet. De bouche à oreille, l’information a circulé au-delà du canton. Le complexe touristique installé depuis une trentaine d’années dans ce coin de garrigue ardéchoise, à proximité de Grospierres, va être détruit par les nouveaux propriétaires. Dans les années soixante-dix, en pleine époque de migrations utopistes vers des zones arides laissées à l’abandon par l’exode rural, une caisse de retraite hollandaise avait racheté une grande maison de maître et les terres sèches et calcaires environnantes. L’ensemble avait, ensuite, été revendu à une entreprise de loisirs, Pierre et Vacances. On construisit routes, installations hôtelières, restaurants, piscines, sauna… Chaque été des tour-opérators livraient leurs cargaisons de Hollandais, de Belges et d’Allemands dans cette oasis plantée au milieu des cailloux : une espèce de planète avec sa vie, ses mœurs et ses langues, habitée par une population de passage offerte aux labeurs du loisir moderne, VTT, tennis, trecking, tir à l’arc, natation… Mais les matériaux de construction se sont usés aussi vite que les modes. Les bungalows, l’hôtel trois étoiles en béton brut, le plan d’eau, les tennis, les plantations décoratives, tout ça va être rasé. à la place, les nouveaux acquéreurs veulent rebâtir des appartements. En novembre, les tractopelles commencent le travail. Les bungalows s’écroulent sous les coup de godets. On arrache les plantes décoratives, lavandins, plants de thym. Le sol griffé laisse apparaître les ferraillages. Le luxe a disparu, le maquillage s’est étiolé, telle «  au détour d’un sentier une charogne infâme sur un lit semé de cailloux  », comme aurait dit Baudelaire.

Pendant ces quatre jours de week-end du 11 novembre, les entreprises de démolition sont au repos. Le chantier est déserté. Plus aucune trace d’Emmaüs, qui avait été invité durant la semaine à vendre sur place les objets récupérés. Alors, dès le jeudi matin c’est la ruée. À l’instar des « gueux » prenant d’assaut les bastions d’une richesse auxquels ils n’avaient pas eu accès jusqu’alors, plus de deux cents personnes envahissent les lieux. Chacun a son pied de biche, c’est l’outil indispensable. Mais aussi des échelles pour monter sur les toits, des pioches pour déterrer les arbres, des pinces pour récupérer les pièces de tôles, des remorques pour embarquer les bureaux, lits, chaises, fenêtres, baies vitrées, chauffe- eau électriques… Ambiance conviviale garantie. «  Vous permettez que je vous emprunte votre marteau ?  », «  Je vous aide à démonter l’escalier et vous m’aider à récupérer cette porte !  », «  J’ai besoin d’un coup de main pour porter les plaques d’égouts !  » Les enfants gambadent au milieu de ce grand nettoyage. On s’invite à plusieurs pour secouer et sortir les thuyas de terre. Le système sophistiqué d’irrigation est précautionneusement déterré. Les escaliers sont démontés, on prend les échelles pour atteindre les étages. On se donne des informations : «  Si vous cherchez du matériel électrique, il y en a dans le bungalow de droite !  » On s’échange des matériaux.

Quelques rares marchands s’affolent d’une telle aubaine. Un notable local remplit sa limousine de matelas. Les bandeaux en zinc des toitures sont précautionneusement récoltés, les baignoires en fonte emportées, les massifs de plantes décoratives embarqués. On saucissonne sur place. Dans ce climat d’excitation collective, propre aux occasions où l’on ne travaille pas, rien ne se vend, tout se prend. C’est une véritable razzia. Durant quatre jours de fête joyeuse, la population locale s’épanouit dans ce coin où certains bossaient l’été ou profitaient clandestinement de la piscine ou du sauna. Le lundi matin, les ouvriers sont de retour. L’entrepreneur constate les résultats produits par la nuée du week-end. Le chantier est rapidement clôturé. Les chiens et leurs vigiles arrivent pour « sécuriser le lieu ». L’accès est fermé. Il faut dorénavant montrer patte blanche. La démolition recommence. Le matériel part dans des bennes pour être détruit. La paix du commerce est rétablie : disposant de l’autorisation d’écobuage, on brûle – malgré les protestations des riverains qui subissent les retombées de fumées noirâtres – végétaux et matériaux en alimentant les foyers avec des pneus. Seule une poignée de professionnels ont encore des possibilités de récupérer après négociations avec l’entrepreneur. L’économie reprend ses droits. Les tractopelles arrachent, écroulent, défoncent, broient. Tout y passe – sauf, dans un coin, quelques bungalows laissés intacts par le nettoyage du week-end. Consigne a été donnée de ne pas y toucher. Ils sont réservés. Seuls quelques-uns auront le droit de venir se servir, de récupérer du matériel, de l’embarquer, de se livrer à leur tour à ce pillage sauvage, mais cette fois sous la bienveillance de l’entrepreneur. Ces citoyens privilégiés sont les personnels locaux des services de police…

ARTICLE PUBLIÉ DANS LE N°19 DE CQFD, JANVIER 2005.






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