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CQFD N°019


QUAND LES PHARMACIENS DÉTOURNENT LES DONS À LEUR PROFIT

LES PILULES DORÉES DE LA COLLECTE HUMANITAIRE

Mis à jour le :15 janvier 2005. Auteur : Fred Michel.

Où vont les médicaments collectés à des fins humanitaires ? Pas toujours là où il y en a besoin. Récemment, l’affaire Cyclamed a mis en lumière les pratiques de certains pharmaciens qui détournent les aides à leur profit. Alors que « l’élan de générosité » pour l’Asie du Sud-Est fait vibrer les cœurs, un militant de la solidarité internationale nous éclaire sur quelques bonnes affaires du charity bizness.

Ancien cheminot syndicaliste au dépôt de Saint-Pierre-des-Corps, Gil Despax anime Solidarité Internationale Pologne Tiers Monde Roumanie, une association créée en 1981 par des cheminots et des hospitaliers pour aider les Polonais. Depuis, l’association a élargi son action à une cinquantaine de pays, dont le Sénégal et le Mali, auprès des salariés virés ou précaires des chemins de fer privatisés. Aujourd’hui, ce militant chevronné participe aux collectes de médicaments en faveur des populations asiatiques frappées par le tsunami du 26 décembre. Une activité certes utile, mais qui a du plomb dans l’aile depuis que Le moniteur des pharmacies, le journal du Conseil de l’Ordre des pharmaciens, a révélé en juin 2003 qu’un bon millier d’entre eux revendaient au prix fort les médicaments que leur ramenaient les clients.

CQFD : Rapporter ses médocs au pharmacien, ça ne sert qu’à l’aider à changer plus vite sa Mercedes ?
Gil Despax : Cette affaire des pharmaciens indélicats nous pèse depuis des mois. Ce qui est étonnant c’est que le débat ait glissé des pratiques de professionnels ripoux à une affaire Cyclamed, impliquant l’association qui organise la collecte et la distribution de médicaments, dans le cadre du dispositif mis en place par le ministère de la Santé. Cette affaire remet en cause les principes mêmes du travail humanitaire. Suite à nos interrogations, un courrier du ministère nous a répondu qu’une enquête avait été confiée à l’IGAS, l’Inspection générale des affaires sanitaires, dont les conclusions devraient être rendues publiques ce mois-ci. En attendant, les autorités continuent de prôner la valorisation humanitaire des médicaments non utilisés.

On dit que les ripoux ne se contentent pas de revendre comme neufs des médicaments usagés : certains les feraient remonter au grossiste.
Après avoir fait du porte à porte en « officines », au nom de mon syndicat, nous nous sommes effectivement adressés au président du Syndicat des pharmaciens d’Indre-et-Loire, qui a accepté de nous ouvrir les portes des répartiteurs, c’est-à-dire des grossistes. Nous avons été très surpris par les quantités de médicaments non utilisés qui attendent leur hypothétique destruction… Le schéma de la collecte est le suivant : lors des livraisons des commandes, les livreurs rapportent au répartiteur les stocks inutilisés, théoriquement triés au préalable par les pharmaciens : caisse rouge pour la destruction, caisse verte pour l’humanitaire. La partie valorisable est mise à disposition des ONG agréées. Pour le pharmacien ripou, il est facile de détourner cette collecte humanitaire pour alimenter ses propres retours au grossiste. Lequel va les prendre en charge pour ensuite les facturer au labo… Certains se sont émus de l’augmentation des retours des pharmacies depuis la disparition des vignettes sur les boîtes. Ça facilite évidemment les choses. Beaucoup savent mais ne parlent pas, pour ne pas perdre leurs clients ou leur place. On ne va pas cafter sur le pharmacien qui paye son préparateur grâce aux remboursements des invendus…

En octobre dernier, le Conseil de l’Ordre des pharmaciens a préconisé de mettre un terme au tri. C’est la fin des collectes humanitaires ?
La fin de ces collectes ne règlerait rien. La destruction des médicaments non utilisés sous la responsabilité du pharmacien n’empêcherait pas les indélicats de réaliser des prélèvements lucratifs. Bien souvent le client qui rapporte un traitement inutilisé le signale, et les boîtes intactes se repèrent vite. En fait, ce que certains reprochent à la collecte actuelle, hormis son manque de traçabilité, c’est qu’elle ne coûte pas assez cher… On le sait, le recyclage des déchets est un créneau porteur. Plus on recycle, plus le tri se complique et plus la facture est élevée. Les entreprises positionnées sur ce marché ont intérêt à ce qu’il en soit ainsi, de même que l’état, à travers les taxes qu’il prélève. L’industrie pharmaceutique est d’ailleurs très vivement intéressée par le travail des bénévoles de Cyclamed, qui lui permet d’échapper à ces taxes.

N’y a-t-il pas un moyen de gérer ces collectes sans passer par le pharmacien ?
En théorie oui : des containers pourraient être installés à des points de collecte. Il en existe déjà pour les vêtements. Mais est-ce souhaitable ? Sûrement pas. Historiquement, les pharmaciens ont toujours récupéré une partie des médicaments non utilisés. Cyclamed a incontestablement apporté un mieux, de la collecte à la destruction – même si l’incinération n’est pas forcément la meilleure solution. La valorisation humanitaire reste un moteur important pour le retour en pharmacie, et le supprimer risque d’amplifier le gâchis en renvoyant aux poubelles une bonne partie des 17 000 tonnes actuellement collectées par Cyclamed sur un total estimé à 70 000 tonnes de déchets annuels.

Qu’est-ce que tu penses du battage humanitaire auquel on assiste aujourd’hui ?
Le monde humanitaire n’est pas meilleur que le monde tout court. La concurrence l’emporte souvent sur la complémentarité, et l’humilité n’est pas la qualité la mieux partagée, surtout devant les caméras. Celles-ci jouent un rôle de plus en plus déterminant dans le processus de dons. J’espère me tromper, mais il y a fort à parier qu’une fois passée la période émotionnelle, les réfugiés devront, comme par le passé, se débrouiller seuls ou presque. Après le séisme de Bam, en Iran, les promesses de dons avaient dépassé un milliard de dollars. Mais au final, les autorités iraniennes n’ont reçu que 17,5 millions de dollars … Plus d’un an après, les rescapés de Bam vivent encore dans une extrême précarité. De manière générale, les effets d’annonce internationaux sont rarement suivis d’effets, tout comme les promesses d’aide au développement. Qui se rappelle qu’en 1991 il y a eu 140 000 morts dans un raz-de-marée au Bangladesh ?

Propos recueillis par Fred Michel
ARTICLE PUBLIÉ DANS LE N°19 DE CQFD, JANVIER 2005.






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