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CQFD N°019


LE NAUFRAGE OUBLIÉ D’UN BATEAU DE SANS-PAPIERS

LES FANTÔMES CLANDESTINS DU CANAL DE SICILE

Mis à jour le :15 janvier 2005. Auteur : Marie Nennès.

En 1996, un ferry chargé à ras-bord d’immigrés clandestins coule au large de la Sicile, faisant 283 morts. Neuf ans plus tard, alors que des dizaines de cadavres continuent de clapoter chaque mois aux pieds de la forteresse Europe, les responsables du naufrage n’ont toujours pas été jugés.

La tempête fait rage en cette nuit de Noël 1996. Dans le canal de Sicile, entre Malte et l’Italie, deux navires se sont donné rendez-vous malgré la mer démontée. Le Yohan, parti d’Alexandrie depuis plusieurs jours, est bourré de candidats à l’émigration venus d’Inde, du Pakistan et du Sri Lanka. Trop gros pour s’approcher des côtes siciliennes par ce temps, il décharge sa cargaison humaine sur un vieux ferry maltais. Plus de trois cents personnes, hommes, femmes et enfants, sont transférées dans la cale du ferry. Au moment de s’éloigner, le Yohan fait une fausse manœuvre et éperonne l’esquif en surcharge, qui coule à pic. Il n’y aura que vingt-neuf survivants, remontés à la corde par leurs compatriotes restés sur le Yohan. Mais le capitaine, pressé de se mettre au sec, fuit vers la Grèce sans alerter les secours. Il largue les rescapés sur une île et disparaît. Arrêtés par les autorités grecques, les sans-papiers racontent dans différentes langues la même version du naufrage. Trois jours après, le centre de coordination des secours en mer de Malte transmet le signalement d’une probable collision aux autorités italiennes. Lesquelles, ne trouvant nulle trace du naufrage, concluent qu’il n’a jamais eu lieu.

Deux mois plus tard, les pêcheurs du village sicilien de Portopalo remontent dans leurs filets un bras, une tête et des bijoux qu’ils s’empressent de rejeter à la mer. Les ramener à terre, c’est risquer l’immobilisation du bateau par la police, alors ils se taisent. Pendant ce temps, loin en Asie, les familles attendent toujours des nouvelles de leurs proches. Aujourd’hui encore la plupart ignorent pourquoi le mari, la sœur, le fils n’ont jamais donné signe de vie.L’association des travailleurs pakistanais d’Italie, Senzaconfine (« sans frontières »), mène alors sa propre enquête, remonte la filière des passeurs, recueille des noms et tente d’alerter le gouvernement italien. En vain. Officiellement, il ne s’est jamais rien passé. Les années passent. En 2001, coup de théâtre : contacté par un pêcheur de Portopalo, un journaliste du quotidien La Repubblica, Giovanni Maria Bellu [1], daigne enfin s’intéresser à l’histoire. Le pêcheur a retrouvé une carte d’identité au nom d’un jeune Sri-Lankais de 17 ans. Le journal affrète un bateau muni d’un robot sous-marin équipé de caméras et retrouve l’épave… De vagues silhouettes se dessinent sur l’écran. Raffaele Greco, le président de la coopérative qui a fourni le bateau, s’en souvient encore : « J’ai toujours devant les yeux l’image de ces chaussures de sport, de ces lambeaux de vêtements animés en quelque sorte par les os qui pendaient… Une vision d’horreur, un véritable cimetière sous-marin.  »

Ces images secouent les Italiens. Des cadavres de clandestins que la mer rejette sur leurs côtes, ils en voient souvent. Mais 283 morts en une seule fois, emportés par le plus important naufrage depuis la fin de la seconde guerre mondiale, voilà qui commence à faire beaucoup. Devant l’indignation générale, lentement, très lentement, la justice se met en branle. L’instruction démarre en 2003, sept ans après les faits… Il n’y a pas urgence : le ferry a coulé dans les eaux internationales, le gouvernement italien peut donc s’en laver les mains. Pourquoi faire du zèle ? Les responsables sont pourtant connus. Le capitaine et armateur du Yohan, le Libanais Youssouf El Hallal, coule des jours paisibles en France : malgré les demandes italiennes, Paris a toujours refusé de l’extrader. L’autre, l’organisateur du trafic, est un Maltais d’origine pakistanaise, Turab Ahmed Sheik. Plus connu sous le surnom de Mister Tony, il se vante d’avoir fait traverser 25 000 Pakistanais depuis 1988, à raison de 5 000 dollars par tête [2]. Après sept mois de détention préventive en Italie, il a été libéré pour vice de forme et vit toujours à Malte. Là encore les autorités ont d’autres soucis que de rendre justice à un tas d’ossements apatrides et bouffés par les algues.

En l’absence d’inculpés, l’affaire a donc peu de chance d’aboutir. Renvoyé de juridiction en juridiction, le dossier est maintenant entre les mains de la cour d’assises de Syracuse. Laquelle a dû se contenter, le 17 novembre dernier, d’enregistrer le témoignage d’un survivant pakistanais, Shakoor Hamed, selon lequel le commandant aurait fait jeter à l’eau les blessés graves recueillis à bord du Yohan. Ces déclarations permettront peut-être de requalifier le chef d’inculpation de El Hallal en homicide volontaire et de lancer contre lui un mandat d’arrêt international. Une nouvelle audience était prévue courant janvier 2005. En attendant, plusieurs associations italiennes se mobilisent pour essayer de récupérer l’épave et les restes des victimes, histoire que les familles puissent « faire leur deuil », comme on dit. De son côté, le maire néo-fasciste de Portopalo, membre d’Alliance Nationale, a décidé de construire un monument à la mémoire des naufragés. Pas ceux du 26 décembre 1996, bien sûr, mais ceux du sous-marin Sebastiano Veniero, disparu dans les années 1920. De bons soldats italiens, pas de misérables clandestins.

ARTICLE PUBLIÉ DANS LE N°19 DE CQFD, JANVIER 2005.


[1] Il vient de publier Les fantômes de Portopalo, le récit de son enquête. Le livre n’a pas encore été traduit en français mais les italophones peuvent se le procurer auprès des éditions Mondadori.

[2] Le Monde, 21/10/03





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