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CQFD N°019


QUAND LES MÉDIAS FRANçAIS ACCLAMAIENT LA GUERRE DU GOLF

OH QU’ELLE ÉTAIT BELLE !

Mis à jour le :15 janvier 2005. Auteur : Christophe Del Debbio, Olivier Cyran.

Depuis l’invasion américaine de l’Irak, les médias français ne mégotent pas leurs critiques à l’égard de Washington. Leur liberté de ton – avivée ce mois-ci par les « élections » irakiennes – tranche avec le patriotisme belliqueux qu’ils adoptèrent lors de la première guerre du Golfe, en 1991. Les temps ont bien changé. Mais les talons pourraient bien se remettre à claquer, si l’élysée en décide ainsi.

Fièrement dressé sur sa dune de sable, Patrick Bourrat regarde la France droit dans les yeux : « Je crois que tout le monde est prêt, les journalistes comme les soldats.  » L’envoyé spécial de TF1 a bien résumé la situation : en ce 15 janvier 1991, veille de la première guerre du Golfe, aucun bouton ne manque aux guêtres de la presse française. Tandis que les troupes alliées peaufinent leurs derniers préparatifs, en simulant par images de synthèse un «  bombardement de centrale nucléaire avec lancer de bombes au centimètre près  » (Antenne 2, 15/01/91), les télévisions se pourlèchent du grand feu d’artifice à venir. Déjà ils tiennent leur fétiche en la personne du général Roquejoffre, dont le patronyme martial et le torse bombé mettront pour de longues semaines l’information au garde-à-vous. Ou plutôt à la courbette puisque, détail loufoque, la petite taille du général obligera chaque soir les reporters de guerre à se pencher en avant, micro vers le bas, comme pour donner une sucette à un enfant. En cette veille de tempête du désert, on pressent que l’audience va en avoir pour son grade. Comme dit PPDA au soir du 16 janvier : nous sommes «  à quelques heures du déclenchement d’une troisième guerre mondiale.  » Mondiale, peut-être pas. Mais occidentale et française, sûrement. C’était l’époque où Charles Villeneuve chantait, avec un peu d’avance sur son temps, «  la guerre du monde civilisé contre les Arabes  » [1]. L’époque où, main dans la main avec le président Bush, père de l’actuel, le président Mitterrand envoyait la troupe « libérer le Koweit  », régaler Dassault et sauvegarder nos intérêts pétroliers. La cause était sacrée, l’unanimité totale. La Maison blanche n’était pas encore ce repaire d’affairistes fanatiques qui révulsent aujourd’hui les affairistes plus souples de l’élysée, mais une grande sœur admirée. Dick Cheney (alors ministre de la Défense) et Colin Powell (alors chef d’état-major) n’étaient pas des repoussoirs, mais des héros. «  L’Amérique vient de nous donner une belle leçon de courage et de technique […]. La performance américaine a été une superbe performance  », s’enthousiasmait Jacques Chirac (21/01/91). La presse a suivi. à l’instar de Libération, qui consacra une rubrique (« L’arme du jour ») à vanter les prouesses technologiques de la « guerre propre », les grands médias roulaient à grand fracas le tambour de l’élysée. Quatorze ans après elle fait de même, pour une mélodie nettement moins guerrière, mais toujours au diapason du président.

Le 17 janvier 1991, Bagdad s’embrase sous les «  frappes chirurgicales  ». «  C’est le coup au but à quelques mètres près  », s’émerveille Michel Chevalet sur TF1. Sur Antenne 2, on convie le public à admirer la «  réussite éclair due à la guerre électronique  » et la «  précision hallucinante des missiles, moins de dix mètres d’erreur  ». Plus tard, on estimera à quelque cent mille morts le bilan de cette « réussite ». Mais pour l’heure, les bombardements massifs ne tuent pas : ils fascinent. « Vous allez voir, la bombe ira exactement là où on lui demande, assure Ladislas de Hoyos. Elle peut même entrer par la cheminée. C’est vrai !  » (TF1, 18/01/91). « Regardez la précision des missiles guidés par laser. […] Regardez, la précision est stupéfiante  », surenchérit la chaîne de Guillaume Durand (la Cinq, 20/01/91) Y a-t-il seulement des pertes civiles ? Cette question, hasardée par le présentateur Gérard Carreyrou, prend totalement au dépourvu le correspondant de TF1 à Washington, Jean-Loup Demigneux : «  C’est pas le sujet. On ne parle que des opérations militaires. à vrai dire, c’est vous qui… Je n’ai vu aucun chiffre, aucune statistique.  » (TF1, 18/01/91) Il faudra toute la clairvoyance de Maurice Olivari, en direct d’Arabie Saoudite, pour conjecturer que «  ces bombes ne font pas seulement des trous dans le sable. Il y a aussi dessous des hommes et des femmes qui, depuis des jours et des nuits, attendent leur tour, si je puis dire. » (TF1, 21/01/91) Ces invisibles qui «  attendent leur tour  » pour être enterrés vivants sous le sable ou grillés à l’uranium appauvri ne feront que très marginalement l’objet de controverses. Car il y a des enjeux plus cruciaux, comme le prouve ce dialogue entre PPDA et son envoyé spécial, Jean-Pierre Ferey. PPDA : «  On va revenir sur une polémique […] à propos de l’histoire du moral des soldats français. Je crois qu’il faudrait peut-être non pas rectifier le tir [sic] mais dire qu’il ne faut pas confondre moral et motivation.  » Jean-Pierre Ferey : « Absolument. En ce qui concerne le moral, je peux dire qu’il est bon. […] La vocation d’un soldat de métier, c’est quand même d’aller au combat. Alors, nos soldats français ne sont pas des Rambo, ils ne sont pas ravis de faire la guerre. Cela étant, il y a dans cette affaire un parfum d’aventure, une petite odeur de poudre qu’ils ne peuvent pas renier. […] Les militaires français se disent là pour l’honneur de la France, les militaires américains pour lutter contre une agression d’un pays. » [sic] PPDA : « Je sais qu’on en a souvent parlé, notamment à propos de la séquence qui montrait quelques militaires français, qui se plaignaient de ne pas avoir le moral, surtout de ne pas être encadrés, de ne pas savoir exactement ce qui se passait et pourquoi ils étaient là. Mais il s’agit d’une partie tout à fait peu importante de l’armée.  » (TF1, 11/02/91) Tout le monde est prêt. Il n’y a plus qu’à attendre la prochaine…

ARTICLE PUBLIÉ DANS LE N°19 DE CQFD, JANVIER 2005.


[1] Phrase non datée citée dans TF1, un pouvoir, de Pierre Péan et Christopher Nick (Fayard). Les autres citations sont extraites des archives personnelles de Christophe Del Debbio.





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