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CQFD N°019


UN FONDS DE PENSION NETTOIE LE VIEUX-PORT

BLITZ FINANCIER SUR LE CENTRE DE MARSEILLE

Mis à jour le :15 janvier 2005. Auteur : Nicolas Arraitz.

En automne, le fonds de pension Lone Star traversait l’Atlantique pour racheter la moitié de la rue de la République, une artère populaire de Marseille. L’objectif de cette opération immobilière répond au mot d’ordre de la mairie : « reconquérir le centre-ville » en boutant hors de ses murs les petits locataires. Mais la résistance n’a pas dit son dernier mot.

Des taudis ! Ils disent que nous vivons dans des taudis pour justifier notre expulsion ! Mais des taudis, c’est ce qu’on nous a donné à l’origine, et nous leur rendons des appartements !  », s’insurge une locataire menacée par les appétits de la firme Marseille-République. Samedi 27 novembre, ils sont plusieurs centaines de riverains à converger vers la mairie pour signifier leur opposition à toute réhabilitation qui se ferait à leurs dépens. « Nous ne partirons pas !  », clame la petite foule inquiète. Il y a là beaucoup de personnes âgées, toute une famille de Chinois dont le restaurant est sous le coup d’une résiliation de bail, des femmes voilées poussant leur landau, des membres de l’association Un Centre-Ville pour Tous chapeautés par des élus socialistes. Pendant leur discours sous les fenêtres de l’Hôtel de ville, une vieille dame traînant un caddie crache sa colère : «  Les politiciens sont tous des voleurs ! Laissez la parole au peuple !  » Un Kabyle, qui a travaillé pendant vingt ans comme peintre pour la SIM (société qui fut propriétaire de toute la rue de 1880 jusqu’à la fin du XXe siècle), lance : «  Celui qui voudra me virer, il repartira les pieds devant !  » Un Indochinois surenchérit : « Ils devront nous sortir à la pointe des baïonnettes ! » Michel Quadra, qui a monté une association de défense des locataires, emploie le terme « déportation », en référence au dynamitage de 1943. Quand l’été dernier un journaliste annonce le rachat de la moitié de la rue de la République par un fonds de pension texan, le symbole est tellement fort que tout le monde le croit sur parole. L’ombre du clan Bush plane soudain sur le port. On imagine déjà les hélicoptères Apache vrombissant en essaim au-dessus de la Samaritaine et des bataillons de Marines se déployant sur les trottoirs pour en déloger les redoutables épiciers arabes. Mais comme la panthère qui hante à la même époque les calanques s’avère n’être qu’un gros chat noir, le fonds de pension, bien que baptisé Lone Star, n’est que québécois. Exit le scoop croquignole. On n’est pas pour autant rassuré. Texans, Québécois ou martiens, les envahisseurs sont là. Le fonds de pension Lone Star, champion de la spéculation immobilière aux quatre coins de la planète, est le nouveau prédateur dans la place. Et s’il avance masqué derrière un sigle qui fait couleur locale (Marseille-République), ce n’est que le énième blason de la croisade financière lancée depuis dix ans à la « reconquête du centre-ville ».

Seul un esprit tordu verrait dans le rictus grasseyant de Gaudin, le maire d’aujourd’hui, une réminiscence du cynisme satisfait de Bousquet, le préfet d’hier, qui sous-traita le dynamitage du quartier du Vieux-Port à la Wehrmacht. Une telle comparaison vaudrait à son auteur d’être traîné devant les tribunaux pour diffamation, et nous ne nous y risquerons pas. Mais tout de même, que de similitudes dans les discours successifs justifiant l’expulsion des pauvres (voir anthologie)… Seul l’apport langagier des sociologues a un peu enrichi la rhétorique des épurateurs : aujourd’hui, on cause mixité sociale et dé-paupérisation, là où hier on éructait hygiène et éradication. Quant aux moyens employés, s’ils sont moins brutaux (on promet de saupoudrer le projet final de quelques logements sociaux), ils n’en sont pas moins dégueulasses. Dès l’automne, les dynamiques mais anonymes capitalistes de Lone Star mandatent auprès de tous les locataires de la rue (qui ont appris qu’ils avaient changé de proprio par les journaux) des individus louches, des « médiateurs » auto-proclamés, pour faire pression sur eux et précipiter leur départ. Alors que les précédents bailleurs (SIM, Danone, P2C…) avaient parié sur le pourrissement et la spéculation à moyen terme, Lone Star prétend toucher le jack-pot tout de suite. Les « Texans » ont annoncé haut et fort qu’ils avaient pour projet de se débarrasser des occupants, de rénover et de revendre leur parc immobilier en faisant une marge de bénéfices de 18 % d’ici 2007 ! Les fameux « médiateurs » n’y vont donc pas avec le dos de la cuillère. Ils racontent aux vieux isolés que des travaux seront bientôt effectués dans les cages d’escaliers et les ascenseurs, ce qui les empêchera de descendre de chez eux pendant des semaines, voire des mois ! Ceci après les avoir fait parler de leurs angoisses et de leurs pénuries, et leur avoir promis un logement alternatif «  plus près de [leurs] enfants  »… Pour les loyers loi 1989 (loi socialiste limitant la durée du bail à six ans), il s’agit simplement de presser le mouvement : si la fin du bail est éloignée, on fait miroiter une « indemnité de départ ». Mais les sommes en question sont tenues secrètes, négociées au cas par cas et seulement après que le locataire se soit engagé à vite débarrasser le plancher. Avec les baux loi 1948 (plus d’une centaine sur toute la rue), l’affaire se complique : les occupants, protégés par la loi, ont souvent effectué de gros travaux d’amélioration de leur appartement, et ils sont décidés à résister. Ce sont surtout eux qui se sont associés autour de Michel Quadra. Comme ils sont dispersés sur toute la rue, ils pourraient paralyser les travaux de réhabilitation pendant des lustres.

Alors, pour les récalcitrants, la rumeur parle de méthodes musclées. Ces dernières années, de mystérieux incendies se sont multipliés dans les cages d’escaliers, ainsi que des feux de paillasson sur le palier de certaines personnes âgées. On accuse sans preuve les squatteurs (60 % des logements étant vides, de nombreux sans-logis s’y sont installés, servant malgré eux de repoussoir). Un pharmacien, qui refusait la résiliation de son bail, a vu arracher les conduites de gaz attenantes à son commerce. Lorsqu’il a voulu porter plainte, on lui a dit que seul le propriétaire était habilité pour ce genre de procédure. Chose que P2C, le proprio de l’époque, s’est bien gardé de faire. Le pharmacien : «  Cela est arrivé à l’époque de la fièvre America’s Cup. Sur les plans d’Euroméditerranée [projet pharaonique de constructions de bureaux], nous avions disparu. À notre place, un hôtel de luxe.  » Certains commerçants, craignant un avenir trop aléatoire, ont déjà accepté la somme proposée et ont mis la clé sous la porte, tel cet artisan-boucher de la rue des Phocéens. Comme lorsqu’on découvre ces petits-fils d’esclaves se balançant dans des rocking-chairs sous la véranda des palais coloniaux de la vieille Havane, on éprouve une joie certaine à voir les immeubles de la rue de la République, construits pour les nantis, envahis par la plèbe. Au pied de ces façades prétentieuses, on se mêle volontiers au va-et-vient des cafés et des épiceries. Entre parties de cartes et estampes orientales, on prend son petit noir au bar du Globe, où la patronne viet se fait appeler maman par les jeunes du quartier. On s’arrête pour lire le proverbe du jour que le fruits-et-primeurs écrit à la craie sur sa devanture. Mais à la mairie, ils n’aiment pas ça. Sous prétexte d’aménagement du tramway, la moitié des petits commerces a été retranchée du décor, éloignée des clients et des habitués par un labyrinthe de barrières métalliques. Aucun service municipal n’a jugé bon d’informer les riverains de la durée des travaux. Un autre front est ainsi ouvert : après la spéculation privée, l’asphyxie et l’arbitraire « public ». L’hallali a-t-il sonné ? Pas si sûr. Michel Quadra est optimiste : la guérilla judiciaire s’annonce longue, et Lone Star pourrait bien déchanter.

Car énumérer les repreneurs successifs qui ont tenté leur chance avec la rue de la République, c’est égrener une série d’échecs cuisants. Échecs des élites dans leur quête d’un centre-ville où elles puissent pavoiser à leur aise. La greffe d’un commissariat en plein cœur de la Canebière, n’est-ce pas l’aveu de cet échec, quand l’État ne peut que mettre en scène une reconquête par la force, fût-elle « publique » ? Ce fortin au milieu du désert des Tartares est un constat d’impuissance. On a brisé la dynamique du bazar de Belsunce avec l’instauration des visas obligatoires et en envoyant le trabendo se cacher dans les entrepôts du boulevard des Dames ou dans les locaux trop étroits du marché du Soleil, mais rien n’y fait : les galeries d’art subventionnées de la rue Thubaneau, supposées remplacer le souk et les putains, tapinent dans le vide. Les facultés et leurs étudiants ont du mal à rendre l’atmosphère du centre plus studieuse, moins canaille. Les « bobos » ne sont qu’une insignifiante minorité et le dernier Africain débarqué s’intègre dix fois plus vite qu’eux. Non, décidément, Marseille n’est toujours pas une ville présentable. Bien sûr, les millions de Lone Star alliés à ceux d’Euroméditerranée finiront bien par faire du dégât, malgré l’évaporation du fantasme humide de l’America’s Cup (voir CQFD n°4). Bien sûr, les pagnolades de Gaudin ne doivent pas faire oublier sa stratégie de démantèlement du Marseille populaire (il a été à bonne école lorsqu’il était délégué à l’urbanisme sous la houlette de Defferre). La guerre menée contre cette ville n’est pas circonscrite à la rue de la République, ni même au périmètre Euroméd. Elle va du saccage de l’ancien quartier ouvrier du Rouet jusqu’à l’éventration de Sainte-Marthe. Elle vise à creuser un peu plus le fossé qui sépare le Sud bien pensant et bien votant du Nord racailleux, ghettoïsé, coupé du reste de la ville par un réseau de transports en commun volontairement anémique. Alors, d’échec en improvisation, le commis actuel de la pathétique bourgeoisie locale finit toujours par détruire quelques pans du Marseille qui nous plaît. Et entre les sombres rodomontades des cow-boys de la BAC, la triste mine des barbus et de leurs femmes emballées comme des meubles au rancart, et les pâles silhouettes des néo-Marseillais se rendant à leurs néo-jobs aux Docks de la Joliette, l’avenir ne serait pas folichon. L’utopie grise des urbanistes, qui craint la diversité et la spontanéité populaire comme la peste, aura-t-elle raison de la déraison marseillaise ? Qui sait ? En tout cas, la lumière crue du ciel méditerranéen se chargera de réaffirmer les angles vifs de la réalité, avec ses personnages imprévisibles et son admirable capacité de résistance passive. Comme disait Nasser au « médiateur » envoyé chez lui par Lone Star : « C’est tout Marseille qui n’est pas aux normes !  » Alors, puisque ici on exagère, pourquoi ne pas proclamer dès demain le communisme des maisons ?

ARTICLE PUBLIÉ DANS CQFD N°19, JANVIER 2005.

Lire aussi « SÉLECTION IMMOBILIÈRE », « UN SIÈCLE ET DEMI D’URBANISME À COUPS DE GOURDINS », et « ANTHOLOGIE DE LA CASSE URBAINE






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