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CQFD N°019


CHRONIQUE DE L’INSERTION

NÉCRO MINIMUM GARANTI

Mis à jour le :15 janvier 2005. Auteur : Karim Filali.


Elle avait 39 ans et était animée d’une foutue soif de découvrir, de surprendre et surtout d’aider l’autre, au risque de s’oublier elle-même. Je l’ai connue par le biais d’une « formation » que l’on impose à nous autres « Rmistes », prétexte à justifier un revenu qui à l’évidence ne nous est pas dû… Ça chagrine tellement de gens de savoir qu’il y en a qui s’en sortent avec un toit sur la tête sans même bosser. Nataly, au RMI elle aussi, avait un lourd vécu. Elle portait de larges cicatrices encore bien béantes, des stigmates de griffes assassines, celles qui à maintes reprises ont tenté de la faire chanceler. Téméraire de nature, elle a bravé bien des tempêtes… jusqu’à la dernière, la plus houleuse de toutes, qui l’a emportée pendant les « fêtes ». Je n’ai pas envie de faire de mon récit un brûlot, ce n’est pas ce qu’elle aurait souhaité. Mais je tiens à dénoncer ces dispositifs « sociaux » dans lesquels elle se croyait sécurisée et qui, peu soucieux de son mal-être, ont accéléré sa chute, pour définitivement nous priver d’elle. Nataly assumait mal son côté « mec », sa voix rauque et les atouts charnels que la bonne fée penchée sur son berceau avait cru bon de passer à la trappe. Elle souffrait énormément de cette image, elle qui était en quête d’affection, denrée rare, croyez-le ou non. Alors, forcément, elle a été la proie de quelques dépressions pendant des périodes majeures de sa trop courte vie, qui l’ont menée à des extrémités chaotiques, comme les internements en milieu psychiatrique. Je hais tous ces pseudo-médecins qui prônent la guérison à coups de tranquillisants capables d’anesthésier un éléphant – ces individus ont déjà détruit la vie de mon frère… Suite à ça, ils ont décrété Nataly handicapée à 80 %, alors qu’elle a toujours eu toutes ses facultés, toute sa raison. Elle était même dotée d’une intelligence à faire pâlir ces saloperies de blouses blanches.

Quand j’ai fait sa connaissance pour la première fois, elle était domiciliée au foyer Honnorat, à Marseille, qui d’après elle avait tout d’un foyer thérapeutique. Elle y vivait encadrée par des éducateurs qui avaient le don de l’étouffer. Quand la pauvre criait à l’asphyxie, on l’accusait de se révolter… Par comparaison, les jours de formation étaient pour elle de vraies prises d’air. Même si c’est pas toujours facile quand on se voit réduit à découper des bonnes femmes dans un catalogue, à faire des masques en papier, ou à additionner les valeurs inscrites sur des pièces de domino… Tout ça dans l’optique d’« ouvrir notre esprit », de « stimuler la création » afin de mieux nous insérer dans le marché du travail… Malgré tout, Nataly paraissait s’y épanouir. Bien souvent elle s’abandonnait aux autres en s’évertuant de toute force à nous trouver, à la plupart d’entre nous, des contacts pour des stages éventuels – car il faut savoir que dans sa grande miséricorde, la sociale nous propose des périodes de stage durant notre épisodique formation. Jusqu’à ce que son foyer, pour je ne sais quels sombres motifs, décide de lui fermer ses portes, la privant de cette petite once de chaleur humaine si chère à sa survie. Puis tout s’est accéléré. Mis à part qu’elle a logé dans quelques hôtels miteux et insalubres, rue Curiol et rue Sénac, où elle n’avait aucun droit de visite, je garderai surtout en mémoire les derniers jours de son existence, quand elle voulait gagner en féminité avec le soutien de quelques-unes de ses camarades, qui l’ont conduite dans le centre-ville faire des achats… Triste ironie du sort, c’est au musée de la mode que nous avons passé notre dernier après-midi, à admirer des collections des années 60/70 d’un kitsch pathétique et inapproprié. On nous a assurés que ça entrait parfaitement dans le cadre de notre formation. Nataly y est apparue dans ses nouveaux vêtements, dont des jolies bottes imitation daim qu’elle arborait fièrement… Une amie l’a retrouvée dans cette même tenue le lendemain matin, dans sa chambre d’hôtel, au sol, recroquevillée sur elle-même à la façon d’un fœtus. Alcool et barbituriques avaient eu raison d’elle. Tant pis si ça fera ricaner, mais Nataly a été notre guide à toutes et à tous au sein de cette « formation » où aujourd’hui encore son souvenir oriente chacun de nous à braver le combat de l’existence. Tu nous as insufflé de la vie au détriment de la tienne. Repose en paix.

ARTICLE PUBLIÉ DANS LE N°19 DE CQFD, JANVIER 2005.






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