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CQFD N°019


LE BONHEUR DES UNS N’EST PLUS GARANTI PAR…

LE MALHEUR DES AUTRES

Mis à jour le :15 janvier 2005. Auteur : Nicolas Arraitz.

L’être humain n’étant plus que l’accessoire des objets qu’il produit, il n’est pas étonnant que les chômeurs et autres inutiles soient malmenés comme de pauvres choses. Cette déferlante de mépris n’est pas conjoncturelle, et encore moins naturelle. Aucun charity-show ne pourra en atténuer les effets dévastateurs.

Reculez ! Vous êtes des animaux ou quoi ? Reculez ! Vous êtes pire que des bêtes, oui ! ». Le garde éructe son fiel tout en refoulant vers le bas de l’escalier le groupe d’hommes qui se bouscule pour entrer. Sous sa poussée, un vieux trébuche, le visage empourpré par l’affront. Il est rattrapé in-extremis par deux de ses voisins. Un film sur la déportation des juifs ? Une distribution de vivres au Sri Lanka ? Que non ! En sortant du service des cartes grises de la préfecture des Bouches-du-Rhône, lundi 3 janvier 2005, je viens de passer devant le bureau des étrangers. Énervé (on vient de me soutirer 196 euros pour un certificat d’immatriculation), je me mêle à la foule, près à invectiver le fonctionnaire. Un jeune Kurde m’en dissuade alors qu’il s’éloigne : « Revenir demain, aujourd’hui foutu  ». Convaincu, je m’en vais : suis garé en double file. Et puis, selon la loi universelle du conformisme, le malheur des autres devrait mettre du baume au mien. Je ne suis pas étranger, je n’ai pas besoin de leur putain de carte de séjour (même si, à vrai dire, ce pays a toujours provoqué en moi un sentiment d’étrangeté : je ne me ferai jamais à la poisse qui émane des administrations et des files d’attente). Bien sûr, 196 euros pour une carte grise, ça fait moins mal qu’être obligé de mendier une existence légale sur le territoire, mais leur poisse transpire quand même hors des bureaux jusque dans la rue, jusque dans les maisons. Bien sûr, cette morgue de sous-fifres existe aussi ailleurs, mais là-bas elle est peut-être compensée par le climat,la vitalité de la culture locale, la musique des tavernes, l’effronterie des jeunes, ou la sauvagerie du paysage. Ici, l’État s’infiltre partout. Il me filme quand je fais mes courses.Il m’envoie une lettre de radiation. Il met en scène des opérations d’intimidation à la sortie des collèges. Il jauge avec dédain et inquiétude toute activité qu’il ne tient pas par le bout de la queue. D’une passivité grandissante dans son supposé rôle de protecteur du faible, il s’immisce chaque jour un peu plus dans l’intimité des gens. Il fourre son nez partout, renifle le moindre pet de travers, soupçonne tout geste spontané. Notre liberté est bien surveillée, mes frères.

Heureusement que bientôt, avec la sous-traitance des fonctions de placement de l’ANPE, nous allons bénéficier de l’union sacrée du marteau privé et de l’enclume publique, qui nous forgeront un moral d’acier. Une boîte comme Ingeus, venue d’Australie (bigre, de l’envers du monde !), va nous coller au cul en exigeant du rendement dans la recherche d’un petit boulot à la con, parce que l’Unedic les paiera 300 euros par chômeur placé, 600 de plus si elles réussissent à le maintenir fidèle au poste plus de treize semaines, et encore 600 de mieux s’il est toujours au chagrin au bout de sept mois. Elle est pas belle ma vie la tête en bas ? Gilles Lucas, le docteur es-sciences normales de CQFD, affirme qu’être client est devenu un métier en soi. Que dire alors du métier de demandeur d’emploi ? Si nous étions payé pour les trésors d’énergie, de temps, d’imagination et de sainte patience que nous dépensons à décrypter les petites annonces, à faire la queue partout pour arriver nulle part, à remplir des formulaires, à supporter les chicaneries d’usage, à rédiger CV et lettres de motivation,à obtempérer aux convocations, à assister à des réunions d’insertion où l’intervenant -ex-chômeur- ne croit pas un traître mot du baratin qu’il sert, à affronter l’inhumaine informatique (« c’est pas moi, c’est une lettre-type envoyée par l’ordinateur », s’excuse le pauvre employé de la CAF, qui frémit en voyant en moi le miroir de sa propre fragilité), eh bien, nous roulerions sur l’or…

Le malheur des autres console de moins en moins ceux qu’on fait vivre sous la menace d’une détérioration systématique des conditions de vie. Le mépris avec lequel on traite les étrangers dans les administrations françaises n’est que le noyau dur d’un mépris plus général de l’État pour ses citoyens et subordonnés et du bizness pour ses employés et clients (voir, par exemple, l’arrogance de France Telecom imposant le prélèvement automatique à ses nouveaux usagers sous prétexte que « les Marseillais sont de mauvais payeurs »). Dans d’autres contrées, l’État, le travail salarié et le fric sont considérés comme des corps plutôt étrangers. Et qu’il est doux de partager l’existence de gens qui n’attendent rien de bon de l’État ou du travail ! C’est le cas de l’immense majorité des habitants de cette planète, en fait. Les gens qui n’attendent rien de l’État ou d’un employeur sont capables d’accomplir des miracles, parce qu’ils comptent sur leurs propres forces. Qu’ils croient au pouvoir des rencontres, du destin, de Dieu, ou d’un esprit du monde en mouvement, ils se moquent des prétentions de l’ogre philanthropique à tout régenter en notre nom. Ils connaissent ainsi les secrets de la réciprocité, ils donnent asile au hors-la-loi, ils ne se plaignent pas au gouvernement des aléas de la météo, ils improvisent des fêtes ou des repas sur la voie publique sans demander l’autorisation à personne. Le jeune Kurde a ri quand le chien de garde de la préfecture l’a traité d’animal.

ARTICLE PUBLIÉ DANS LE N°19 DE CQFD, JANVIER 2005.






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