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CQFD N°020


DE NOTRE CORRESPONDANT PERMANENT AU PENITENCIER

ATTENDRE LA CONDITIONNELLE

Mis à jour le :18 février 2005. Auteur : Jann-Marc Rouillan.

Dehors la neige tombe, à l’intérieur ce sont les jours. Déjà dix-huit ans que ça dure. Combien de temps encore ? Ce mois-ci, notre correspondant à perpèt’ arrive au bout de sa peine incompressible : il peut donc enfin demander sa libération conditionnelle. Sans illusion, mais avec ses mots, ses souvenirs et son refus tenace de battre sa coulpe.

Nous y sommes ! Ce matin au courrier, j’ai reçu l’avis judiciaire m’avertissant officiellement de la fin de ma peine incompressible. Dans quelques jours, avec mes camarades Nathalie et Georges, nous déposerons notre demande de libération conditionnelle. Collectivement, parce que c’est ensemble que nous avons été arrêtés près d’Orléans un soir de février voici dix-huit ans. Autour de notre maison forestière, un manteau blanc recouvrait la campagne et je m’en souviens à cette heure, quand de ma cellule j’aperçois un coin d’horizon enneigé. Les 9 heures n’avaient pas sonné lorsqu’une armada sortit du bois. Dans la nuit, après que nous fûmes enchaînés et bâillonnés, de grands responsables des ministères nous visitèrent. Des dizaines d’encravatés, directeurs, hauts gradés et procureurs généraux dansèrent une ronde de joie dans notre salle à manger. Certains emportaient des souvenirs, d’autres désiraient être photographiés avec les bêtes pour immortaliser leur participation au tableau de chasse étatique. Sous les crépitements des flashs, ils jouaient des coudes. Au matin, deux juges d’instruction se secouèrent par le colback : «  Ils sont à moi ! Paltoquet !  », «  Non, sagouin, je les ai, je les garde !  » Alors que deux généraux de gendarmerie nous fusillaient de leurs prunelles assassines, comme si nous étions responsables d’avoir été capturés par des policiers venus de Versailles (des Versaillais, quel symbole pour les insurgés que nous sommes !)

Lors des cérémonies de l’exécration sociale, ils nous jugèrent en d’interminables procès. Ils nous tiraient par nos chaînes sur les bancs des tribunaux spéciaux pour nous exposer en trophées décorés de menottes et de muselières. Parfois, lors des fouilles, l’escorte forçait les humiliations, alors nous nous battions dans la souricière… et jusque dans les boxes. Ainsi nous donnions cette image de bêtes enragées qui plaît tant aux journalistes et aux catéchumènes du credo sécuritaire. Et quand, après de longues journées de grève de la faim, nous ne tenions plus debout, ils nous trimballaient sur des civières, jusqu’à nous perfuser de force sur le carrelage de la salle des pas perdus. Quel que soit le reproche qui nous était fait individuellement, les procureurs réclamèrent une sanction collective et l’obtinrent. Nous étions d’accord, une peine politique nous satisfaisait et quel qu’en soit le prix. Nous avions combattu ensemble et nous nous responsabilisions collectivement de toutes les activités de notre organisation. Aucune échappatoire ! Dans la légitimation de l’État fouettard, nos condamnations réclamaient du spectaculaire, elles concoururent au spectacle pour un parterre choisi. Et les cours d’assises spéciales ne lésinèrent pas dans la caricature du sublime. Au cours des cinq ou six procès jamais aucune circonstance atténuante ne nous fut reconnue, et à chaque fois sans surprise ils nous condamnèrent à la peine maximale. Ainsi nous écopâmes par deux fois de la réclusion criminelle à perpétuité, sans oublier les trois décennies d’emprisonnement ordinaire.

Précautionneux, les juges agrémentèrent le châtiment de l’intitulé infamant et par conséquent notre citoyenneté nous fut retirée à vie. Ainsi nous avons été déchus de nos droits politiques. Nous les en remercions car s’ils nous condamnèrent parce que nous avions osé mettre en accord nos actes à nos idées révolutionnaires, ils eurent le bon goût de nous proscrire à jamais la politique analytique, c’est à dire la comédie de nous affilier à un parti institutionnel et de voter comme on distribue son hostie à confesse pour déléguer son action à la fausse alternative qui nous gouverne. À la faiblesse de nos vieux jours nous aurions pu y succomber. Encore merci ! Par la même occasion, ils nous prohibèrent une petite centaine de professions. Qu’importe, nous n’avons jamais été carriéristes ! Et puis, par fidélité, nous demeurerons aux côtés des exploités, de ceux qui ne peuvent même plus se prétendre ouvriers sans qu’on leur rie au nez. « Ouvrier ! Mais mon bon monsieur ça n’existe plus !  » Et aux côtés des opprimés du monde entier, ceux à qui on vole leurs terres, qu’on bombarde et qu’on torture au nom de la démocratie empaillée et du libre marché.

Contre les « sans patrie ni frontière » que nous fûmes et que nous restons, les tribunaux prononcèrent également l’interdiction de séjour dans plusieurs dizaines de départements français. Et ils nous assignèrent à résidence dans les zones rurales, les principales villes du pays nous étant désormais fermées, là où nous avons vécu et où subsistent encore nos attaches familiales et nos vieux copains. Durant des années de relègue, nous n’aurons aucune liberté de circulation. Nous ne pourrons ni nous rendre à l’étranger ni nous approcher à moins de cent kilomètres d’une frontière. En résumé, il faut bien reconnaître que nous sommes les militants politiques les plus durement condamnés dans ce pays depuis 1945 et bien plus loin si on cherche bien… Ni les collabos, ni les tueurs de l’OAS ne furent emprisonnés aussi longtemps. Et en vingt ans, aucun d’entre nous n’a touché le moindre jour de grâce, et par décret les différents gouvernements nous exclurent des amnisties politiques successives. Malgré tout nous demanderons notre libération conditionnelle, sans illusion tant sur le contenu d’une éventuelle liberté que sur la réponse des juges de ce pays. Pour les tueurs des GAL et du SAC, ils firent moins de chichis, même quand ils étaient condamnés pour une demi-douzaine d’assassinats dont le meurtre d’un enfant de 7 ans qu’ils achevèrent à l’aide d’un tisonnier. Eux bénéficièrent sans difficulté de leurs permissions de sortie et de la conditionnelle. Mais comment s’en étonner, ne sont-ils pas de la même coterie, en somme presque des collègues ?

L’autre matin, dans un quotidien, un juge d’instruction des sections spéciales sous le masque de la vulgate dans l’air du temps dispensait à notre propos de la citoyenneté et de l’humanisme à deux ronds. Bien sûr, il ne s’opposait pas ouvertement à notre libération, mais je voudrais quand même remémorer à ce brave citoyen quelques anciennes histoires. Par exemple, il conviendrait de dire de ses collègues sans scrupules qu’ils pratiquèrent la pire forfaiture et contre nous fabriquèrent de fausses preuves, de faux témoignages et de fausses expertises balistiques. Et à l’humaniste qu’il se prétend, je rappellerai par la même occasion que plusieurs années durant ces satrapes nous imposèrent la torture blanche. De conserve, les ONG internationales dénoncèrent notre détention d’exception et malgré tout nous dûmes batailler des années par d’interminables grèves de la faim pour qu’un régime « normal » nous soit garanti. Alors, s’il vous plaît, quand les tribunaux libèrent l’une d’entre nous en fin de vie, ne nous jouez pas le grand air de la mansuétude. Tartuffes ! Vous êtes grotesques. Aujourd’hui, en regardant tomber la neige, je sais que chaque heure et chaque jour de torture sont tatoués à ma peau d’iguane. J’ai la souvenance de murs et de solitudes comme d’autres portent avec eux des rumeurs de villes et de foules. Comme chantait le poète : «  Le souvenir du bonheur n’est plus du bonheur, le souvenir de la douleur est de la douleur.  »

ARTICLE PUBLIÉ DANS LE N°20 DE CQFD, FEVRIER 2005.






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