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CQFD N°020


COMMENT LA FRANCE REMERCIE SES VIEUX IMMIGRES

LA RETRAITE MITEUSE DES CHIBANIS DE BELSUNCE

Mis à jour le :18 février 2005. Auteur : Marie Nennès.

La réhabilitation de Belsunce touche tous les habitants de ce quartier populaire de Marseille. La reconquête du centre-ville chère à Gaudin écarte inexorablement ceux dont le portefeuille n’est pas assez ventru. Parmi eux, souvent oubliés, les vieux immigrés

On les appelle les « chibanis ». Un mot arabe plein d’affection et de respect, pour des immigrés vieillissants qui n’ont guère reçu ni l’une ni l’autre. À Marseille, on les trouve surtout à Belsunce, un quartier populaire du centre-ville en proie à une tornade sociale que mairie et promoteurs appellent « réhabilitation ». En majorité algériens, ils sont arrivés en France dans les années 60, à l’époque des « trente glorieuses » et du plein emploi. Manœuvres dans le bâtiment, chair à usine taillable et corvéable [1], ils ont très largement participé à la construction du pays. Ils ne pensaient pas forcément rester pour autant : leur retraite, ils s’imaginaient la vivre au pays. Alors, renonçant au regroupement familial, ils ont préféré vivre seuls dans les foyers et meublés insalubres de Belsunce, où la précarité ronge leurs vieux jours [2].

A 72 ans, Achour Abdelkader habite dans un foyer Sonacotra, rue Colbert. Son logis de quelques mètres carrés n’est pas plus gros qu’ un bout de couloir. En France depuis plus de quarante ans, il a été manœuvre dans le bâtiment et la pétrochimie. Il touche une petite retraite de 400 euros dont plus de la moitié sert à payer son loyer. Cela fait plusieurs années qu’il n’a pas vu sa famille et la solitude lui pèse. Fataliste, il raconte les journées qui s’étirent à l’infini : « Tous les jours, je fais mes courses, je fais le docteur, je fais promener, là où je sais bien, et quand la nuit elle tombe, on rentre à la cabane et on dort. Parce que c’est une cabane ça, c’est pas un appartement, c’est trop petit, trop étroit… C’est malheureux, c’est comme ça.  » « C’est comme ça  » est une phrase qui revient souvent dans la bouche des chibanis. Discrets, ils ne se plaignent guère. Alors on a oublié cette « population invisible et silencieuse » [3]. Invisible ? Il suffit d’ouvrir les yeux. Quiconque se promène dans le quartier peut remarquer tous ces petits vieux qui se chauffent au soleil contre un mur, disputent d’interminables parties de dominos dans les cafés, rentrent furtivement dans des hôtels délabrés. En général, ils ne sont pas bien vaillants. C’est qu’on bosse dur dans le bâtiment, et les accidents du travail sont monnaie courante. On bosse au noir aussi, ou par intérim : au bout du compte, cela ne fait pas une bien grosse retraite.

Fadela Bensemmane les connaît bien. Elle travaille depuis deux ans au centre social Belsunce où elle aide ces retraités à régler leurs problèmes de papiers. Parfois elle va aussi à leur rencontre dans les cafés et hôtels du quartier, quand les gérants plus ou moins en règle veulent bien la laisser entrer. «  C’est leur dignité qui est en jeu, dit-elle. Demander de l’aide leur fait honte. Après il y a les problèmes pratiques : comme ils ont souvent changé de foyer ou d’hôtel, ils ont perdu des tas de papiers. Enfin, les gérants des hôtels les arnaquent. Quand les chibanis vont voir leur famille au pays, ils leur font payer très cher la domiciliation et la récupération du courrier. Récemment, l’un d’eux a volé la carte bleue d’un vieux et a vidé son compte pendant qu’il était en Algérie.  » Ancien grutier, Hocine vit depuis 1991 dans un studio de la rue Bernard-du-Bois, sans douche et sans eau chaude, « presque comme un clochard  », dit-il. Aucun de ses dix enfants nés en Algérie n’est venu le voir, faute de visa. Chérif est tunisien. Invalide du travail, il vit depuis vingt-cinq ans dans la même chambre d’un hôtel non déclaré de la rue des Domini-caines, où il n’a le droit de recevoir personne. La proprié-taire le terrorise et a menacé de frapper Fadela si elle revenait lui rendre visite. D’autres partagent des chambres collectives dont ils peuvent se faire virer à tout moment.

La « réhabilitation » en cours favorise les méthodes musclées : intimidation des locataires pour qu’ils s’en aillent, affaires balancées sur le trottoir, entrées murées, etc. En août 2003, en pleine canicule, la mairie a fait subitement évacuer l’hôtel Achille de la rue Thubaneau, un taudis frappé d’un arrêté de fermeture depuis… 1986. Les vieux locataires immigrés, qui payaient 136 euros par mois pour une piaule sans chauffage ni eau potable (à cause des rats crevés flottant dans la citerne), ont été jetés à la rue et priés de se débrouiller. Le propriétaire, lui, attend désormais la « réhabilitation » de son placement immobilier. Selon l’association Un centre-ville pour tous, ils seraient deux à trois cents chibanis à avoir ainsi été expulsés à Marseille ces trois dernières années, sans que personne ne s’en inquiète et sans aucune proposition de relogement. « La reconnaissance de ces immigrés vieillissants, du double point de vue du droit et de l’histoire, relève d’un impératif de justice sociale », proclamait en 2002 un rapport du Fonds d’action et de soutien pour l’intégration et la lutte contre les discriminations (FASILD). Mais ce n’est pas avec de la « justice sociale » que l’on attire les mouches à gros revenus.

Alors pourquoi ne rentrent-ils pas chez eux ? s’interrogent les bonnes âmes. Mais chez eux, c’est où ? En France ? Ils y sont installés sans y être les bienvenus. Le pays d’origine ? Ils en rêvent mais n’en font plus partie. Leurs enfants sont devenus des inconnus, qui ne connaissent du père que le fric qu’il continue de leur envoyer tous les mois sur sa misérable retraite. Ce fric, c’est la seule légitimité du chibani. «  Si tu rentres au pays, tu ne touches que la moitié de ta retraite, explique Mohamed Khoukhat. Pour te soigner, c’est plus difficile, y a pas la Sécurité sociale comme ici. De toute façon, ça fait quarante ans que je vis seul, je suis habitué. Et puis, si je rentrais, il faudrait que je m’occupe de tout, gérer les problèmes de la famille, tout ça… Je préfère envoyer l’argent.  » D’autres aimeraient bien faire venir leur famille ou au moins leur femme. Mais pour avoir droit au regroupement familial, il faut un logement décent, pas juste une chambrette en foyer. Même problème pour obtenir une aide à domicile. Alors, paumés dans cet entre-deux, ils font une petite promenade et retournent crever à petit feu dans leurs meublés. Loin, bien loin de la grande «  solidarité nationale » décrétée en faveur du troisième âge.

ARTICLE PUBLIÉ DANS LE N°20 DE CQFD, FEVRIER 2005.


[1] En novembre 1971, à propos de la main-d’œuvre immigrée qui représentait 88 % de son personnel, Francis Bouygues déclarait : « Nous ne pouvons pas la former parce que si nous la formons, nous n’avons pas l’espoir de la conserver. […] Ces gens-là sont venus en France pour gagner de l’argent. Et à partir de là, il leur est égal de travailler douze heures par jour et même seize heures l’été quand ils le peuvent.  »

[2] Sur toute la France, on estime leur nombre à 80 000.

[3] Selon un rapport de l’IGAS de novembre 2002.





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