Accueil
Du même auteur :
Sommaire du N°020
NUMEROS PRÉCÉDENTS
THÈMES
- Armement
- Guerres
- Chômage
- Foulard et laïcité
- Faux amis
- Genres
- Exils et expulsions
- Luttes sociales
- Médias
- Patrons
- Science contre capital
- Sécuritaire
- Musique
- Livres
- Chroniques
- A l’arrach’
- Ecologie
- Chronique carcérale
- Santé
- Dessins
- Anthologie
- Courrier des lecteurs
- Fascisme

CQFD N°020


LE PLURALISME SELON ELLE

DIOR OU GUCCI ?

Mis à jour le :18 février 2005. Auteur : Mona Chollet.


La critique des médias se désintéresse presque complètement de la presse féminine. Peut-être parce que, plus ou moins consciemment, cette presse est perçue comme frivole, « superflue » : si on s’en plaint, on n’a qu’à s’en passer, puisqu’on peut très bien être informé sans la lire. Ce raisonnement se discute. Dans une enquête de 1999, l’Association des femmes journalistes (AFJ) avait mis en évidence l’existence fantomatique à laquelle les médias généralistes condamnent les femmes : pour une moyenne de cinq ou six hommes qui y étaient cités, elle n’avait recensé qu’une seule femme. Une femme sur trois y était évoquée de façon anonyme, contre un homme sur sept. En outre, la presse généraliste reflète des préoccupations massivement masculines : « Pourquoi ne pas faire intervenir des scientifiques qui travaillent sur la dépression postpartum, par exemple ? Après tout, on fait bien des unes sur le Viagra !  » lançait Sylvie Debras, co-auteure de l’enquête. En quête d’une image plus nette d’elles-mêmes et de sujets qui les intéressent, les femmes se tournent donc vers la presse féminine, même si elles trouvent beaucoup à redire aux modèles identificatoires que celle-ci leur propose. On estime que 45 % des femmes lisent régulièrement un magazine féminin ; neuf sur dix en lisent un au moins une fois par an. Ce n’est qu’une fois admise la légitimité du champ couvert par la presse féminine que l’on peut examiner l’orientation idéologique qui prévaut dans sa façon d’aborder les sujets. Certes, les mannequins des publicités et des pages de mode sont partout les mêmes, et cette omniprésence de plastiques parfaites propage une intolérance croissante à l’égard des traits s’écartant un tant soit peu de ces modèles. Mais dans les pages rédactionnelles, les journalistes peuvent choisir soit d’amender ces diktats, soit de les renforcer.

Elle, propriété du groupe Lagardère (350 000 ventes par semaine), s’en tient résolument à la seconde option. Les actrices glamour, les jeunes femmes mutines et filiformes y règnent sans partage. Sur les quelques « vieilles » qui passent la rampe, la palette graphique exerce avec zèle son effet déréalisant. Ce qui pose problème, ce n’est pas l’invitation au rêve, mais l’injonction à rêver contre soi. Le magazine se livre aussi à une promotion acharnée de la chirurgie esthétique. Le 7 juillet 2003, un dossier « Aimer ses seins » s’ouvrait innocemment sur « 17 pistes pour en être fière » : « Si on veut plaire et se plaire, il faut savoir jouer de sa féminité et se regarder avec bienveillance », y lisait-on. Mais, deux pages plus loin, on passait aux choses sérieuses : « Chirurgie esthétique : les bonnes raisons d’oser ». Avec cette accroche : «  Envie de seins, comme on rêve d’un bijou ou d’un accessoire de mode ?  »… Elle offrait ainsi une parfaite illustration du discours contemporain sur la beauté, placé sous le signe de ce que les psys appellent la « double contrainte » : les femmes sont encouragées à « être elles-mêmes », mais, en même temps, les modèles de beauté uniformisés dont elles sont bombardées, conjugués à un attirail technique qui leur fait miroiter la possibilité de se confondre avec eux, leur font prendre leurs propres particularités pour autant de tares. Promoteur d’un conformisme fanatique, Elle publie chaque semaine des photos de célébrités dont il scrute la tenue, enjoignant à ses lectrices d’acquérir sur-le-champ ces mêmes bottes, sac, manteau, etc., « griffés » par des marques de luxe. Au sein de la rédaction, apprenait-on à l’occasion du numéro 3000 (30/06/03), «  tout le monde n’a pas les mêmes opinions politiques. Eh oui, entre celles qui votent Gucci et celles qui votent Dior, le débat fait rage ». Ce consumérisme effréné s’accompagne d’un éloge du carriérisme tout aussi aveugle. Dans son laborieux opuscule Pour en finir avec la femme (Grasset), paru en octobre 2004, la directrice de la rédaction, Valérie Toranian, met en garde les femmes contre les discours fallacieux qui prétendent que la vraie vie est ailleurs que dans le travail : «  On a beau dire hypocritement que cette tendance est générale et exprime aussi bien les désirs profonds des hommes, c’est faux. L’harmonie pour eux est rarement un renoncement au travail.  »

À l’automne 2004, Corinne Maier, dans Bonjour paresse (Michalon), encourage les salariés à en faire le moins possible au sein de leur entreprise et à s’investir dans une activité qu’ils aiment ; l’énorme succès du livre vient fournir un indice supplémentaire du malaise social grandissant lié au travail. Elle apporte sa contribution au débat à travers un article d’un optimisme forcené, qui invite à retrouver « le plaisir de travailler pour se faire une vie plus belle », et propose « dix façons d’optimiser son job », recueillies auprès de chasseurs de têtes et coachs d’entreprise. « En travail comme en amour, le bonheur vient de l’intérieur », affirme l’un d’eux : si un salarié souffre, c’est de sa faute. L’article suggère par exemple de développer les « raisonnements anti-anxieux » : « Au lieu de “Ce c… m’a dit que mon dossier était bâclé, j’suis nulle, y va m’virer”, essayez “C’est vrai que je n’étais pas au top sur ce budget, je vais me défoncer sur le prochain”. » Le tout saupoudré de quelques exercices de relaxation (« inspirez profondément par le nez, en remplissant le ventre…  ») Et voilà comment on transforme une question de société en fiches-cuisine de développement personnel et de psychologie managériale… Deux semaines plus tard, un éditorial condescendant consacré au livre de Corinne Maier, signé par Michèle Fitoussi, enfonce le clou, et verrouille le débat par l’habituel chantage au chômage : « à l’inverse [des salariés dégoûtés de leur boulot], rappelle-t-elle, il y a tous ceux qui se bousculent au portillon pour trouver un emploi. Ces milliers de jeunes brillants et surdiplômés qui s’épuisent de CDD en petits boulots ; ces milliers de chômeurs usés […] on leur dit quoi ? N’y allez pas ? “Bonjour paresse”, un sport de riches ? Ça en a tout l’air.  » Dans le courrier des lectrices d’un numéro suivant, une lectrice remercie Michèle Fitoussi et témoigne sous le titre « Vite, du travail ! » : « Moi, mon rêve insensé, c’est un bureau en vrac, une moquette usée, une machine à café, des ragots de collègues, des persiflages d’arrivistes, un chef insupportable, une clause de mobilité et des horaires contraignants… » Difficile d’imaginer plus vibrant éloge de la servitude volontaire et de la résignation.

ARTICLE PUBLIÉ DANS LE N°20 DE CQFD, FEVRIER 2005.

Une version approfondie de cet article est à paraître en juin 2005 dans l’Almanach critique des médias.






>Réagir<

DIOR OU GUCCI ?
Carlanica Belguccia | 19 mai 2008 |
Comme tu ecris bien comme tout de tous ces livres que tu as lus et comme tu as du te faire chier à lire tout ça pour nous instruire mais arrivée en fin de ton texte j’ai toujours pas compris c’est quoi qui est plus dans le coup, Dior ou Gucci, viiite l’été arrive…. Rectif
foxapoildur | 31 mars 2005 |
Petite rectification. Il existe sur Acrimed (le fer de lance de la critique des medias) tout un tas d’article sur la presse féminine regroupés à cette adresse : http://www.acrimed.org/rubrique247.html
 

Les articles et les archives de CQFD sont libres d'accès sur ce site. Néanmoins le journal n'existe que grâce aux ventes en kiosque et aux abonnements.
SANS PAPIER, PAS D'OCTETS !
Âmes généreuses, vous pouvez aussi, effectuer un don en ligne pour le journal,
merci à vous !


| Site réalisé sous SPIP avec des logiciels libres (GNU) par : Juan Rodriguez et Gilles Klein |