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CQFD N°020


LES CHÔMEURS ONT LE CHOIX

LA MOULINETTE OU LE MAQUIS

Mis à jour le :18 février 2005. Auteur : Nicolas Arraitz, Olivier Cyran.

Le 2 février, le député de la Creuse Jean Auclair s’exclame en pleine Assemblée : «  Mais ils ne veulent pas travailler, les chômeurs. Être payés à ne rien faire, c’est cela qui les intéresse !  » Il a raison. Le refus d’un salariat stressant, abrutissant, polluant et enlaidissant mérite effectivement d’être rémunéré, et grassement encore. Mais telle n’est pas l’orientation donnée à la « gestion sociale » du chômage, que le cri du cœur du député résume parfaitement : le bâton, le knout, la pointeuse. Les non-rentables sont punis, les structures d’aide se changent en appareils de contrôle. Témoignages.

L’ANPE sonne l’attaque du kangourou

Ce n’est pas la mauvaise graisse qui les menace, à ces travailleuses sociales. Tout en nerfs, elles parlent pendant que je cuisine. Elles sont en colère. Elles causent boulot, elles causent souffrance. Leur association fait de « l’accompagnement à l’emploi », des « bilans de compétence », de « l’accompagnement de projet professionnel » et des « chantiers d’insertion ». Elles, elles sont dissidentes et elles ne mâchent pas leurs mots. « Dans les années 80, on pouvait dire que grâce à notre boulot, ils achetaient la paix sociale. Aujourd’hui, c’est même plus ça. On est en pleine régression. Toute activité à caractère social, donc non rentable, donc inutile, doit se mener quasi clandestinement. Sinon, on se fait taper sur les doigts », affirme Nadia. « Notre asso est prestataire de services pour l’ANPE, et la contrainte est énorme. Leur seul critère, c’est le rendement. Alors que notre raison d’être, c’est d’aider les plus démunis à s’en sortir, on en vient à sélectionner les gens, à prendre de préférence ceux susceptibles de vite se réinsérer. Pourquoi ? Pour faire du chiffre, pour présenter des bilans alléchants, et remporter le gros lot quand on négocie des conventions.  »

Isabelle renchérit : « Un exemple : il est stratégiquement intéressant pour une asso comme la nôtre d’embaucher quelqu’un qui participe au Plan Local d’Insertion par l’Économique (PLIE), un dispositif qui dépend de la mairie. C’est après plus facile d’obtenir des subventions du DSU [1]. Mais cette employée subit alors une grosse pression : si elle n’atteint pas les résultats fixés par le PLIE, la subvention qui finance son poste risque d’être supprimée. Alors, même si au départ cette personne n’est pas plus méchante qu’une autre, elle se glisse vite dans le moule. Elle en vient à ne plus parler des gens dont on s’occupe comme des personnes, mais comme des numéros devant lui permettre d’atteindre les quotas imposés.  » La douleur des gens ? Leur mal-être, leur parcours ? Les difficultés objectives pour trouver un emploi ? Disparus. Elle ne se pose pas de question, pour se protéger. Elle dit qu’elle ne veut pas prendre en charge de « bras-cassés », parce qu’ils tirent ses résultats vers le bas. Les paumés, les SDF, les trop vieux, les un peu fragilisés, elle les abandonne aux autres. « Nous, avec l’accord de la direction, on mène un travail de fourmi, un suivi au jour le jour, des ateliers dont la vraie finalité est de resocialiser des mecs qui ne sont pas en état de se présenter au moindre entretien d’embauche. » Mais tous ces « bras-cassés » sont en passe de devenir marge négligeable dans les calculs de ceux-là mêmes qui sont payés pour les aider à relever la tête. C’est absurde. Sans oublier bien sûr que si on réussit à les « remettre sur les rails  », c’est pour les pousser à nouveau dans la jungle du marché du travail, cette même jungle qui a grandement contribué à les déglinguer. «  Tu sais avec qui la fille déléguée au PLIE fait son plus gros chiffre de placière ? Avec Mc Do ! »

« Mais avant tout, il faut parler de notre relation avec l’ANPE, notre principal bailleur. Tout un poème… L’agent ANPE reçoit un chômeur. En dix minutes, il diagnostique, préconise et prescrit. Un vrai toubib au chevet de la détresse du monde. Mais un toubib pressé, qui turbine à l’abattage. Il prescrit donc un bilan de compétences, un diagnostic de situation, une évaluation des “ freins au retour à l’emploi” et, comme il n’a pas le temps, il sous-traite tout ça à une asso comme la nôtre. Et là, on rigole. Alors que ceux de l’ANPE se plaignent d’être traités en supplétifs par les Assedic, eux nous regardent de haut. Nous devons toujours être “ réactifs ”, répondre à leurs demandes dans les plus brefs délais, sinon… Il y a des dizaines d’assos sur cette ville qui sont prêtes à faire le boulot à notre place. On reçoit donc leur “ patient ”, et là où le type de l’ANPE a cerné son cas en cinq-dix minutes, on doit dresser un bilan et proposer des solutions… C’est là que la fragilité du mec ou de la bonne femme, soigneusement camouflée lors de l’entretien ANPE, refait surface. Derrière le demandeur d’emploi, il y a une mère célibataire, un type avec des problèmes de logement, ou de dépression, etc. Alors, on fait avec les moyens du bord, on tente de résoudre les problèmes préliminaires : santé, formation… Mais dès qu’on propose quelque chose, la lourdeur bureaucratique de l’ANPE s’impose à nouveau. Rien ne se fera sans son aval, sans un nouvel entretien. Et si on se plaint de cette lenteur qui laisse par exemple passer l’échéance d’un possible stage FPA, on se fait envoyer sur les roses : “ Si vous n’êtes pas contents, allez voir ailleurs. Vous n’êtes qu’un prestataire parmi d’autres. ”  » Et si les assos sont traitées comme ça, imaginez les chômeurs ! Eux, ils ne sont que la piétaille, la portion congrue, ceux dont l’existence justifie des milliers de salaires mais que la logique du système autorise à malmener.

Les pâtes en sauce sont prêtes, on peut passer à table. En servant ces deux femmes dont j’aurais pu être le « patient », je pose une question : «  Et quelle relation y aura-t-il entre l’ANPE et les boîtes privées à qui elle sous-traitera bientôt le placement des chômeurs, comme Ingeus, cette firme australienne qui est en train de s’installer à Paris ? »

- « Ah ! On connaît Ingeus ici aussi. Nous, on appelle ça l’attaque du kangourou ! Non, là il n’y a plus de relation de supérieur à subordonné, mais mise en concurrence avec l’ANPE. Là aussi, Ingeus va vouloir gérer les demandeurs d’emploi les plus “ dynamiques ”, pour faire du résultat ! Tu parles, ils seront payés 300 euros par chômeur placé, puis 600 euros de plus s’ils le maintiennent à son poste pendant plus de trois mois, et encore 600 au bout de six mois ! Des boîtes d’intérim comme ADECCO sont aussi sur les rangs, il n’y a pas de raison pour qu’ils s’en privent ! La gestion du chômage est devenue un gros bizness. Imagine, il y a même des boîtes qui traitent ça en amont, des consultants en plans sociaux qui interviennent comme pompiers anti-conflits dans les entreprises en passe de dégraisser ou de délocaliser. Tu vois, le chômeur vit mal, et on le culpabilise à fond, mais il fait vivre beaucoup de monde ! » Isabelle : « On a un copain, Adel, qui est complètement dégoûté. Il veut tout lâcher, chercher un boulot manuel, un truc qui salisse ses mains mais pas sa tronche.  » À l’heure du café, Nadia craque : « Notre boulot est en train d’être vidé de sa substance. Il y a des jours où j’ai envie de tout plaquer, de prendre le maquis. » Elle sort des photocopies de son sac à main. «  Le rapport Bénisti, tu connais ? Une horreur. Ils veulent criminaliser les mômes dès la maternelle, interdire aux mères étrangères de parler leur langue à leurs enfants ! Si je montre ça à mon père, il va en faire une jaunisse : lui qui a été esclave des Français toute sa vie durant, si on lui avait en plus enlevé sa langue, on aurait détruit le dernier refuge de sa dignité. C’est dégueulasse. »
Nicolas Arraitz


Directive frankenstein

Pour « harmoniser », comme ils disent, les petits oignons dans lesquels les vingt-cinq pays membres de l’Union européenne font revenir leur main-d’œuvre, les bonnes fées de Bruxelles avaient trouvé la bonne formule : décréter qu’une entreprise vendant ses services à l’étranger resterait soumise à la législation de son pays d’origine. Un pizzaïolo polonais venant débiter ses Margaritas à Bourg-la-Reine devait pouvoir y traiter ses livreurs selon les normes sociales en vigueur à Varsovie, sans quoi il n’y aurait pas de progrès humain possible. Mettre les citoyens en compétition ouverte les uns contre les autres, transformer chaque individu en mercenaire de la survie économique, voilà ce que nous promettent les managers du grand marché européen. Le texte officialisant la chose fut adopté par la Commission le 13 janvier 2004. Répondant au nom d’une souris grise que rien ne prédestinait à la célébrité, la directive « Bolkenstein » reçut le soutien unanime des bâtisseurs d’avenir, au premier rang desquels le gouvernement Raffarin qui, par la voix de la ministre aux Affaires européennes d’alors, Noëlle Lenoir, lui apporta son appui « très fort ». Évidemment, on se garda bien d’en aviser l’opinion, que l’on sait craintive comme un chaton : la directive devait rester l’affaire des gens qui savent ce qui est bon pour le vulgaire. Il fallut attendre six mois pour qu’un journal français, l’Humanité, tombe dessus à l’occasion d’une manif syndicale à Bruxelles, le 4 juin 2004. La perspective de voir débarquer en France une piétaille payée en zlotys fut brusquement jugée inopportune par ses propres instigateurs. C’est que la polémique tombait au mauvais moment et risquait de contrarier leur marche triomphale vers le « oui » à la Constitution européenne. UMP, PS et UDF en tête, les « oui-ouistes » jouèrent aux cons : comment ? Mais qui est donc ce Bolkenstein dont vous nous parlez ? Pas de ça Lisette ! Et tous de réclamer en chœur le retrait ou la modification de la directive qu’ils avaient approuvée un an plus tôt. En maître étalon des faux-derches, Chirac s’offrit même la fantaisie d’appeler à une « extrême vigilance ». Résultat, la directive Bolkenstein est aujourd’hui suspendue. Bruxelles devrait toiletter le texte pour l’assortir à la cosmétique du « progrès social » européen. En attendant, l’esprit qui anime cette concrétion du fanatisme libéral poursuit son irrésistible avancée. Car dans les faits, la directive s’applique déjà à de larges catégories de la population européenne. En France, on estime à 3,4 millions le nombre de salariés touchant moins que le Smic, sans compter les sans-papiers qui triment pour des salaires rapiécés sur les chantiers du BTP, les chômeurs astreints aux stages bidon, au RMA et aux contrats d’activité (ou aux jobs à 1 euro, comme en Allemagne), les non homologués qui bossent au noir ou dans l’économie parallèle - autant de pionniers auxquels l’Europe reconnaissante finira bien un jour par rendre hommage.
O. C.


L’estomac chantant des profiteurs du RMI

Sale temps pour les profiteurs du RMI. Dans La Provence du 13 janvier, « Tonton » Guérini, président socialiste du conseil général des Bouches-du-Rhône, part en guerre contre la misère. Brandissant la menace de contrôles renforcés, il promet d’être « intransigeant ». Et d’exposer le scandale : plus de deux Rmistes sur trois ne cherchent pas d’emploi. La preuve ? Ils ne sont même pas inscrits à l’ANPE. Les contrôles concerneraient particulièrement les gens du voyage, les milieux de la culture et les jeunes des quartiers Sud dont on soupçonne les parents de pouvoir les garder à la maison… «  L’ANPE mettra 29 de ses agents à la disposition de l’exécutif départemental (coût de l’opération : 1,317 million d’euros), pour développer l’offre d’insertion et assurer le suivi [la filature ?] des allocataires », indique le conseil général sur son site. Concrètement, Guérini vient de signer une convention avec l’ANPE. «  La convention prévoit le déploiement de l’accompagnement renforcé [pour les personnes] qui rencontrent des difficultés particulières dans leur recherche d’emploi mais dont le projet d’accès à l’emploi est stabilisé [sic]. La participation totale du département s’élève à près d’1,9 million d’euros ». C’est clair, ils veulent employer… les grands moyens. Ils parlent également d’offrir de mystérieux « services de droit commun »… Après les délits, voici les services, ça fait froid dans le dos. Ils n’ont oublié qu’une chose, c’est qu’ici, il n’y a plus de travail. Que les jobs à deux balles qu’ils subventionnent et prétendent nous imposer, plus personne n’en veut. Et puis, la bonne volonté ne paie pas. Quand les dégraissés de Lustucru présentent un projet de reprise de leur boîte en coopérative, le préfet les en dissuade. Bosser pour pouvoir grailler ? C’est pas viable, il est hors de question que l’État encourage pareille utopie ! Mais revenons à nos moutons de gauche : à Paris, après avoir juré ses grands dieux qu’il n’appliquerait jamais l’infâme RMA, Delanoë s’apprête à inaugurer cette affriolante nouveauté dans la capitale. Et Mylène Stambouli, adjointe verte à l’exclusion, n’y voit plus aucun inconvénient. Vive le RMA et vive Paris-Plage !

Ainsi, les choses de la vie moderne s’apparentent souvent à des cellules cancéreuses. Sous un aspect bénin, voire sympathique, elles s’accrochent à l’organisme, pratiquent le mimétisme et se développent à ses dépens. C’est le cas de l’appareil bureaucratique chargé de traquer les chômeurs. Combien de métiers socialement néfastes sont grassement rémunérés ? Combien d’activités bénéfiques ne sont, en revanche, pas payées du tout ? Une fois énoncée, l’équation est quasi résolue. L’activité, lorsqu’elle est socialement utile, est souvent gratuite. Le boulot payé, lui, n’est jamais qu’un acte mercenaire. Alors, abandonnons à leur sort les 18% de Français qui souhaitent, comme le leur souffle le gouvernement, « travailler plus pour gagner plus ». Et que ceux qui investissent des millions dans le flicage des chômeurs leur foutent un peu la paix. Eux, au moins, ils ne polluent pas et n’emmerdent personne. En tout cas, ce ne sont ni le Manège enchanté de Thibaud, ni l’Ile aux enfants de Chérèque, qui nous éviteront d’aller tout droit dans le mur. Il y a déjà 5 millions de chômeurs en Allemagne, sans compter les jobs à 1 euro instaurés par les social-démocrates… Faut-il attendre que l’économie nous économise jusqu’au trognon pour réagir en conséquence ? « Le bruit de nos estomacs est la nouvelle musique contemporaine », ironisent les chômeurs-artistes du groupe Etcetera, à Buenos Aires. Plus sérieux, le mouvement des piqueteros continue à faire tourner certaines usines occupées depuis le naufrage argentin de 2002. « L’estomac qui nous guide est celui du corps social », ajoute Etcetera.
N. A.

ARTICLE PUBLIÉ DANS LE N°20 DE CQFD, FEVRIER 2005.


[1] Développement social et urbain.





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> LA MOULINETTE OU LE MAQUIS
marcel M. | 6 avril 2005 |
bonjour et bravo pour votre franchise et votre humanité… Je suis sur le « marché » du travail depuis pas mal d’ années et j’ ai vécu pas mal de galère, mais, je constate que plus les années passent et plus la situation empire. Je viens de passer un entretien pas plus tard que ce matin à l’assedic (une véritable corrida). Morceaux choisis : en arrivant je pose la question suivante « comment se fait-il que l’on me fasse me déplacer alors que l’anpe m’a rencontré il y a une semaine ? » (entretien identique), réponse de la personne (confortablement assise dans des locaux flambants neufs) : « à la différence de l’anpe, nous pouvons prendre des sanctions… ». « Quelles recherches avez-vous effectué depuis 6 mois ? » Je lui tend toutes les offres auxquelles j’ ai répondu sur la période (elle les photocopie). Je lui dis que je serais intéressé par une formation dans les métiers du social (elle me répond que c’est impossible car la formation n’est pas rémunérée…). Quant à elle, elle me propose une formation d’assistant dentaire (vous avez postulé à une offre de secrétaire commercial chez un dentiste… sic, quid des points communs). Je lui rétorque que je ne souhaites pas faire une formation pour faire une formation (ou comment dégonfler artificiellement les chiffres du chômage sans se soucier si l’ individu trouvera un travail durable derrière ; question que j’ai eu l’impudence de poser et dont j’attends encore béatement la réponse. Pour toute réponse elle me lance "si vous préférez je peux transmettre votre dossier à l’inspection du travail (pour une éventuelle récompense je suppose une médaille du courage sans doute devant l’irrévérence ajouté à l’imcompétence de nombreuses personnes gravitant dans le marché très juteux du travail. Las je lui dit que je pourrais tapisser les murs de mon appartement de réponses négatives à des demandes d’emplois… comment se fait-il que le site de l’anpe ne propose que 230 000 offres d’emplois tous départements confondus, pour 2.5 millions de chômeurs ?). Elle me répond « c’est un autre problème » et je lui dis « c’est le problème »… j’arrête ici cette triste litanie en vous disant encore que lorsque ces personnes vous reconduisent dans vos droits elles le font avec un air de suffisance assez désagréable (comme si elle vous faisais une faveur…). L’ entretien précédent dans les locaux de l’anpe était du même tonneau… Amicalement marcel.
 

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